éditoriaux

Manuels et modes d’emploi

Manuels et modes d’emploi

Si l’on a de bonnes raisons de considérer la littérature comme un faire, que sait-on au juste de son aptitude à faire faire ? Placé à l’enseigne des "manuels et modes d’emploi" par Adrien Chassain, Éléonore Devevey et Estelle Mouton-Rovira, le dossier du 29e numéro de Fabula-LhT prête attention à certaines configurations discursives qui induisent ou suscitent une action de la part des destinataires. En partant d’une famille de formes qui tout à la fois déterminent la poétique des textes et orientent leur dispositif énonciatif, l’enjeu de ce dossier est de réfléchir aux gestes, aux conduites, aux projets que les textes littéraires esquissent et suggèrent, ainsi qu’à la façon dont ils pensent cette ambition de guider, d’infléchir ou de suspendre les actes de celles et ceux qui les lisent. Porté par treize contributions et une enquête menée auprès d’écrivain·e·s contemporain·e·s, un tel questionnement engage à faire des prolongements de l’œuvre dans la vie une question concrète, qu’il s’agisse d’orienter des conduites comme de suggérer des manières de lire ou d’écrire. Comme à l'accoutumée, un dossier d'Acta fabula vient complèter ce sommaire. L'ensemble s'intitule "Manuels et modes d'emploi : comment la littérature dispose à l'action".

Cette vingt-neuvième livraison accueille aussi en varia un article d'Éliane Beaufils sur deux spectacles contemporains proposant des "expériences de pensée écofictionnelles".

À l'occasion de ce numéro et du précédent, le comité de rédaction de Fabula-LhT s'est élargi : bienvenue à Justine Brisson et Joséphine Vodoz !

La poésie au carré

La poésie au carré

Trames, tables, échiquiers… Dans La Lettre au carré, poésie et permutations (Sens&Tonka), Emmanuel Rubio s’attache à la poésie à la lettre, et nous invite à rencontrer, du IVe siècle jusqu’à nos jours, un ensemble de carrés de signes pour le moins spectaculaires. Éloges de l’empereur, rêves sur la croix, nomenclatures fantasmées… Tout se passe comme si cette mise au carré de l’écriture laissait percer un idéal : l’avènement d’un ordre, réunissant en une forme parfaite, éternelle, le poème et son inscription graphique. À l’épreuve, la perfection en tous sens du carré favorise pourtant une étrange propension : à élargir les directions de lecture, d’écriture. Car il s’agit bien de retrouver les grandes figures régulatrices de la cosmologie, des calendriers ; mais pour les relire, les redistribuer ou plutôt : les remettre en mouvement et en jeu. La poésie, si elle jette sur la feuille de merveilleuses constellations habitables, n’a de cesse de rendre au ciel étoilé ses infinies possibilités de lecture… De Trithème à Tristan Tzara, de Maurice Scève à Jacques Roubaud, de Jean-Edouard Du Monin à Ghérasim Luca, de Raban Maur à Michèle Métail, courent ainsi des fils qui, de siècles en siècles, dessinent une véritable continuité. Lire ces auteurs, les confronter avec les philosophes, les kabbalistes ou les linguistes de leurs temps, c’est retrouver le temps long de la poésie comme un de ses horizons inexpugnables : le rêve d’une langue qui bougerait si vite, si constamment, qu’elle continuerait à parler mais sans figer la moindre découpe. Fabula donne à lire le début de l'ouvrage…

Illustr.: Iacobus Nicholai de Dacia, Liber de distinctione metrorum (XIVe s.).

Un archipel d'essais

Un archipel d'essais

Depuis 2001, la collection Archipel Essais publie des mémoires et travaux d’étudiant-e-s de la Section de français de l’Université de Lausanne. Après des volumes consacrés notamment au rap (Julia Cela), à la littérature du travail (Vivien Poltier), au chœur perdu de la tragédie classique (Josefa Terribilini) ou aux univers de croyance dans la lecture ordinaire (Aurélien Maignant), deux nouveaux titres viennent de paraître : La Quatrième case. Essai sur le roman au nous d'Arthur Brügger, qui s'interroge sur l’absence des romans au nous dans les modèles théoriques existants. Faut-il inventer de nouvelles catégories pour ranger ces textes où un collectif, plutôt qu’un individu, prend en charge la narration ? Et comment rendre compte de la dimension paradoxale et ambivalente du rapport de l’individu à un collectif, vécu à la fois comme espace de cohésion et d’aliénation ? Alexis Rime s'attache aux Feintes d’une fin, soit à la continuation donnée par des membres de l'Oulipo à un roman abandonné par Boris Vian en 1951 : On n'y échappe pas, publié avec cette suite aux éditions Fayard pour le centenaire de son (premier) auteur en 2020 : peut-on poursuivre un texte inachevé sans le trahir ? Et peut-on pasticher un pastiche (de roman noir, en l'occurrence) ? Fabula vous invite à découvrir ces deux essais de poétique, et donne à lire les postfaces signées par les enseignants qui ont accompagné leur rédaction : "Cocher la case, brouiller les cartes" par Gilles Philippe. Et "La main fantôme", par Marc Escola.

Georges Didi-Huberman toujours affecté

Georges Didi-Huberman toujours affecté

Affects, émotions ou passions forment quelque chose comme nos indéfectibles milieux de vie : des atmosphères en mouvement. L’aube même de la littérature européenne ne fut d’abord que parole donnée à l’affect : c’est quand Homère commença l’Iliade sur la nécessité de chanter une émotion de colère. Dans son nouvel essai intitulé Brouillards de peines et de désirs (Minuit), Georges Didi-Huberman propose une traversée ou, plutôt, un vagabondage dans la multiplicité des "faits d’affects". "Dans leurs théories, pour lesquelles il aura fallu convoquer de l’anthropologie et de la phénoménologie, de la psychanalyse et de l’esthétique... Il y fallait aussi des images (de Caravage ou Friedrich à Rodin ou Lucio Fontana) puisque les affects s’y « précipitent » souvent. Non moins que des poèmes (de Novalis ou Leopardi à Marina Tsvétaïeva ou Henri Michaux) qui savent en rephraser l’intensité, et des chroniques (de Saint-Simon ou Marcel Proust à Clarice Lispector) qui savent en raconter le devenir. Enfin il y fallait des gestes puisque nos peines et nos désirs s’expriment sans fin dans nos corps, nos visages ou nos mains par exemple"Fabula vous invite à lire le début de l'ouvrage et découvrir la Table des matières…

Paraît dans le même temps un double numéro de Critique consacré la pensée de Georges Didi-Huberman dont l'œuvre (plus de quatre-vingt titres à ce jour) se déploie dans de nombreuses directions. Nulle dispersion, pourtant : un étoilement plutôt, autour d’une passion du sens constamment innervée par un souci éthique. La revue est à retrouver en librairie ou à lire en ligne via Cairn

Le voyage en orient de Dorgelès

Le voyage en orient de Dorgelès

En 1927, l’auteur des Croix de bois, qui a déjà publié un récit de voyage en Indochine, s’embarque pour le Moyen-Orient pour le compte d’une revue littéraire française. En trois mois, Roland Dorgelès parcourt l’Égypte, la Syrie et le Liban ainsi que la Palestine, suivant ainsi le parcours rendu célèbre par Chateaubriand, Nerval et Lamartine au siècle précédent. Pourtant, bien des choses ont changé depuis l’ère romantique : l’Empire ottoman n’est plus, la Syrie et le Liban sont désormais sous mandat français et la Palestine est métamorphosée par l’installation massive des Sionistes. Dans La Caravane sans chameaux dont Maéva Bovio vient de proposer une nouvelle édition (UGA éd., également accessible en ligne via OpenEdition), il livrait un récit de voyage hanté par la mémoire littéraire de ses prédécesseurs, en exposant ses émerveillements et ses désillusions devant un Moyen-Orient en pleine mutation. Rappelons au passage de cette Caravane le récent sommaire consacré par la revue Nord' à Roland Dorgelès (accessible en ligne via Cairn).

(Illustr. : Emmanuel Gondouin, Palmiers, 1922).

La révolution de 66

La révolution de 66

Suspendre le temps, continuer l’espace

Suspendre le temps, continuer l’espace

La séparation des arts opérée par Lessing en 1766 dans une page célèbre de son Laocoon a durablement cantonné l'art littéraire dans l'idée d'un temps séquentiel et l'art plastique dans un temps arrêté. Sous le titre "Suspendre le temps, continuer l’espace. La division lessingienne à l’épreuve des arts", un sommaire de La part de l'œil supervisé par Nathalie Kremer et Susanna Caviglia réunit spécialistes de la littérature et historiens de l’art pour revisiter cette division entre espace et temps en explorant l'idée que le tableau peut être conçu comme un espace continué de même que l'œuvre littéraire peut être appréhendée comme un temps suspendu. Une telle conception du littéraire et du pictural vise donc à proposer un nouvel ordre de rapport entre les deux formes d'art, non pas pour en revenir à un ut pictura poesis prônant la parenté entre les arts mais en refusant de cantonner l'un et l'autre dans une logique excluante, pour interroger les interférences entre les arts verbal et pictural. Fabula donne à lire l'introduction du volume…

Lire aussi les éditoriaux de la rubrique Questions de société…

ainsi que ceux de la rubrique Web littéraire…

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