Acta fabula
ISSN 2115-8037

2018
Décembre 2018 (volume 19, numéro 11)
titre article
Philippe Richard

« Parce que c’était lui & parce que c’était en ce temps‑là »

DOI: 10.58282/acta.11868
Juliette Carré, Correspondances d’Alain-Fournier, Jacques Rivière et André Lhote. Une École des Lettres à la Belle Époque, Paris : Honoré Champion, coll. « littérature de notre siècle », 2018, 426 p., EAN 9782745346377.

À un jeune ami

1Si l’analyse des correspondances d’auteurs peut nous permettre de constituer de solides dossiers génétiques destinés à cerner les traces de l’élaboration des œuvres, elle est aussi capable de nous laisser envisager une époque, un lieu, un climat dans lesquels se sont épanouis leurs auteurs, au sein d’une sociabilité épistolaire qui nous oriente, non vers une ancienne étude biographique mais vers une nouvelle étude des sources. Or c’est en ce sillage que s’inscrit le travail de Juliette Carré lorsqu’il souligne les affinités électives entre trois jeunes intellectuels de la Belle Époque qui se répondront toujours mystérieusement les uns les autres dans le tracé de leurs propres œuvres respectives.

Amitié & dilection

2Valeur essentielle à la République des Lettres, l’amitié est la forme affective idéale de l’échange épistolaire — en tant qu’elle attire, soutient et soulève les correspondants dès lors mutuellement traités en alter ego. Portée par le creuset de la khâgne avec Alain‑Fournier et Rivière ou par l’ouverture esthétique avec Lhote, elle ne se passe pas de relations avec les maîtres du moment qui rédiment les conflits inconscients avec la figure du père (Copeau, Gide, Claudel — la poésie, sympathisant génialement avec le monde, est bien le prolongement de la philosophie) mais privilégie certes les relations directes et franches entre jeunes gens du même monde et du même univers. Semblable amitié se trouve du reste solidifiée par la lettre : « est‑ce que tu ne te doutes pas un peu que tu me manques énormément ? », écrit ainsi Rivière à Alain‑Fournier en 1905, donnant ainsi le ton d’une amitié aussi belle que vitale ; et Alain‑Fournier, entrant seul en khâgne pour y khûber, d’écrire en retour à propos de Rivière : « mon ami m’a écrit, cette première semaine de rentrée ; il la savait par expérience rude et noire, pleine d’embûches pour ceux qui, intelligents, se trouvent médiocres – pour ceux qui souffrent de se trouver soudain seuls et en prison » ; quelle vérité et quelle beauté pour deux âmes qui ne veulent que le bien de l’autre. L’échange d’idiolecte entre les deux correspondants serait ici à travailler, car c’est peut‑être ce qui manque un peu à l’analyse plus historique et contextuelle que littéraire et rhétorique de J. Carré (la mention « l’amitié entre ces jeunes se manifeste bien chastement » (p. 56) ne suffit pas en effet au développement du sujet, tant il est vrai qu’il n’y a là nulle mièvrerie, fût‑ce en comparaison de l’expression flaubertienne de l’amitié virile (p. 57), mais l’authentique sensibilité spirituelle de l’affection véritable, car la virilité n’a pas selon nous à être associée à la force ou à l’indélicatesse). Mais l’un tient surtout l’intelligence de l’autre pour supérieure à toute autre, y compris la sienne. C’est une telle amitié que l’ouvrage sait heureusement tenir de bout en bout pour contextualiser et comprendre avec justesse l’écriture de chacun des trois hommes.

Amitié & contemplation

3Enracinée dans la fascination pour la poétique symboliste ou préraphaélite (allant jusqu’à une écriture de salon à partir de la rencontre avec Lhote) qui entraîne l’achat en commun de revues et l’occasion de nouveaux partages, dont la matérialité scelle aussi le fond de l’échange spirituel, l’amitié du trio souligne ainsi qu’intellectualité et affectivité ne sont en rien antinomiques – ce que notre modernité ferait vraiment bien de ne pas oublier. N’est‑ce pas là tout Le Grand Meaulnes qui se donne ici à voir, non en une analyse biographique ou génétique mais en un développement proprement poétique (l’admiration pour Maurice Denis dit certes tout – « cela me rappelle toute la Bretagne telle que je ne l’ai pas vue ») ? L’écriture de l’intime (romanesque) se façonne alors tant dans la contemplation de l’intime (artistique) que dans le creuset de l’intime (épistolaire). Mystère et pureté, émotion et sensation, art et vie. Mallarmé l’avait compris « en replaçant les mots dans l’ordre qui s’approche le plus de l’ordre vrai des sensations » (Rivière), même si l’on peut perdre « la vie » à force de se concentrer sur la forme (Alain‑Fournier) ; et Jammes ou Régnier l’ont réalisé (p. 118 sq.). En discernant la signification religieuse du drame claudélien de Tête d’Or, les amis disent au demeurant quelque chose de fort juste sur leurs propres aspirations amicales — « l’arbre humain est soumis à deux forces contraires, l’attraction du sol, qui le nourrit et sans lequel il ne peut vivre, l’attraction du ciel, vers qui montent son âme et son effort » (17 février 1906) — et voilà qui oriente leurs discussions sur la foi et la profondeur corollaire que peut encore y trouver leur affection (Lhote parle ainsi de « sympathie foudroyante » pour Rivière — « habitué à vivre replié sur moi‑même, je trouvai enfin un garçon de mon âge qui me comprenait d’un seul coup, m’encourageait, et fortifiait, par l’appui de sa culture, mes frustres méditations »). On se prend vraiment à rêver de cette époque révolue en lisant l’ouvrage, sans toutefois partager l’optimisme de son auteur discernant, dans sa conclusion, un renouvellement des anciens réseaux de sociabilité dans l’usage des nouvelles technologies (p. 395) — il y a sans doute aujourd’hui encore écriture de soi, mais non plus écriture du soi, et en tout cas pas en ce prisme créateur que l’on peut voir se déployer à la Belle Époque.

Amitié & création

4À une telle profondeur relationnelle, même les moments de tension se révèlent donc bénéfiques, et J. Carré le note avec justesse : « la conversation permet de frotter ses idées et ses sensations, ses mots, à ceux de l’ami, dont le caractère ‘sensuel’, ‘délicat’ et ‘poétique’ vient nuancer ceux de l’autre, parfois trop secs, abstraits et grossiers » (p. 217) ; « loin d’être des lettres de la rupture, ces moments de tension où l’amitié est remise sur le métier sont des occasions de réconciliation et de redéfinition du lien » (p. 244). Il y a vraiment création d’une intimité commune dans l’échange de la parole : s’écrire est finalement une offrande faite à l’autre comme à soi‑même — au point que relire sa correspondance peut être « un enchantement » et « une archive de soi et des progrès de son écriture » (p. 242). Aussi Lhote peut‑il définir l’amitié, sous l’égide de Montaigne, comme uniquement née des qualités propres de l’être rencontré venant combler le manque de l’être visité — ‘parce que c’était lui, parce que c’était moi’ : « Alain‑Fournier, Rivière, dès qu’ils m’apparurent, déclenchèrent en moi un irrésistible sentiment d’affection. Dès que je les rencontrai, toutes mes facultés sentimentales se trouvèrent comblées. Mon inquiète solitude s’accrocha éperdument à ces êtres très précieux dont toutes les pensées étaient des actes de foi, dont tous les gestes étaient des élans ». Sans doute l’ouvrage aurait‑il donc pu insister ici sur l’actualisation de l’indépassable formule de Montaigne en une éthique spécifiquement moderne, notamment à l’aide de la pensée de Martha Nussbaum considérant la littérature comme accès privilégié à la morale grâce au rôle herméneutique de l’émotion contenue dans le dessin de la poétique (Proust, que l’auteur américain convoque si fréquemment, est bien le contemporain magnifique de nos auteurs — persuadé que l’amour est sans pourquoi et sans condition, y compris dans la particularité des affects donnant corps à toute morale possible, puisqu’il n’est aucun conflit de valeur concevable sans considération réelle de notre vulnérabilité). Forger sa vie par l’épistolaire et l’échange amical, acquérir la sincérité envers soi‑même grâce à sa conversion vers l’autre, comprendre le rôle de la sympathie dans la création ; on comprend que l’on se situe ici au cœur d’une étude de source, au sens fondamental, et non en une énième variation génétique sur l’avant‑texte de telle ou telle création.

Amitié & compassion

5Si Le Grand Meaulnes est toujours aussi lu aujourd’hui, on comprend donc que c’est grâce à l’apprentissage du regard moral qu’il est capable de solliciter en nous, cet instrument d’optique, comme aurait dit Martha Nussbaum, ayant été forgé dans l’antre de la sociabilité épistolaire et mis à l’épreuve d’une amitié aussi constructive que maïeutique. Aussi Juliette Carré a‑t‑elle raison d’affirmer que « l’art est au centre du commerce d’amitié, de la dynamique d’échange sans laquelle aucune amitié ne saurait se maintenir » (p. 180), si tant est que l’on entende cette formule au sens le plus littéral qui soit — l’amitié développant le souci de soi et le souci de l’autre en un véritable art de l’éthique ou, pour le dire autrement, en une sincère éthique de la considération — : « l’affinité se réalise, pour le couple d’amis, à travers le tiers médiateur qu’est l’œuvre d’art, et plus précisément l’émotion esthétique » (p. 181).