Appel à contributions ouvrage collectif : Guérir, un essai
Dir. Anastasia KLUG (Humboldt Universität) et Guillaume DREIDEMIE (Université Lyon III)
Dans la continuité d’une réflexion qui traverse aussi bien la psychanalyse que la philosophie, la littérature et les arts, cet ouvrage proposera d’interroger la parole comme instrument de guérison, mais aussi comme espace de vulnérabilité. La pratique psychanalytique, qui s’est développée autour de ce que la patiente Anna O. de Freud a baptisé la talking cure (cf. Breuer & Freud, Studien über Hysterie, 1895), a depuis lors constitué un paradigme majeur du soin par le langage. Mais si la parole libère et réorganise l’expérience, c’est aussi parce qu’à l’origine, elle peut meurtrir le sujet, et d’ailleurs elle le fait inévitablement : la psychanalyse elle-même a souvent insisté sur la consubstantialité entre langage et vie psychique, sans pour autant les poser comme équivalents, tel que Lacan le formule lorsque « l’inconscient est structuré comme un langage » (Écrits, 1966). Un aspect de la réflexion freudienne que Lacan a largement mis en avant, concerne l’importance des signifiants eux-mêmes, qui sont mis en circulation par leur matérialité à la fois sonore et transcrite. Les mots sont le support nécessaire d’une parole, mais la parole ne se réduit pas aux mots. Par ailleurs, dans son ouvrage Le scandale de la séduction (2024), la psychanalyste Isabelle Alfandary interroge le relatif silence des psychanalystes au sujet du mouvement #MeToo, qui est devenu la promesse d’une libération de la parole dans l’espace public, avec la perspective de changements concrets. Silence paradoxal donc, selon Alfandary, puisque la psychanalyse elle-même se fonde sur une libération de la parole. Ainsi, il existe une tension entre l’espace public et l’espace privé : guérir par la parole, mais de quoi ? ou de qui ? Une réflexion sur la guérison appelle à interroger l’articulation entre maux individuels, vécus comme privés, et les institutions qui structurent les sociétés. Evoquons à ce sujet également l’ouvrage de la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment (2020).
L’ambivalence des effets de la parole ainsi que l’articulation entre sphère privée et sphère collective font écho à des traditions philosophiques anciennes : la parole consolatrice, déjà chez Cicéron (Tusculanae disputationes), chez Boèce dans sa Consolatio Philosophiae, chez Sénèque dans ses Consolations à Marcia ou à Helvia, ou dans l’effort du christianisme patristique à confier à la parole inspirée la capacité de sublimer la douleur. Cette tension entre la puissance salvatrice de la parole et sa possible cruauté traverse également les arts de la scène et du récit. Le théâtre, médium éminemment verbal, expose la chance d’une catharsis par le logos (Aristote, Poétique), mais aussi le risque d’une parole qui opprime ou condamne, comme dans les tragédies de Racine où le langage des passions scelle une destinée autant qu’il délivre. Le cinéma, à travers notamment Bergman (Scenes from a Marriage, 1973) ou encore Alain Resnais (Hiroshima mon amour, 1959, scénario de Marguerite Duras), explore la dimension réparatrice ou destructrice du dialogue, où la voix devient vectrice de mémoire et de blessure. La philosophie contemporaine n’ignore pas cette ambivalente performativité des mots, qu’il s’agisse de la pensée du langage ordinaire (Austin, How to Do Things with Words, 1962) ou de ses prolongements chez Judith Butler (Excitable Speech, 1997), qui montrent à la fois la force normative et la violence possible de la parole.
La question de la guérison s’étend jusqu’aux problèmes environnementaux dus à la surexploitation des ressources, à la pollution et aux gaz à effet de serre : partout sur le globe, des écosystèmes appellent à être guéris, des espèces et des entités naturelles (des fleuves, des océans, des forêts) demandent à être écoutés et réparés. La dimension environnementale recouvre à la fois la violence des guerres (au cours desquelles notamment la menace atomique est réactualisée) et celle de la surexploitation mise en place pour alimenter un marché de consommation et de capitalisation. Dans les deux cas, ce sont le dialogue et la prise de parole qui pointent vers l’espoir de guérir. Selon la définition du combat politique donnée par Jacques Rancière, la véritable politique a lieu lorsque, précisément, prennent la parole ceux qui ne la possèdent pas.
C’est à partir de ce nœud problématique — la parole comme soin et comme blessure, comme possibilité de consolation et de malédiction — que cet ouvrage invitera à réfléchir, en croisant approches psychanalytiques, philosophiques, littéraires, esthétiques et historiques. L’objectif sera de penser non seulement la fonction thérapeutique des mots, qu’ils soient écrits ou parlés, mais également la dimension éthique et politique de la parole, dans une époque où la question de la vulnérabilité discursive résonne jusqu’aux débats culturels et sociaux actuels.
· Date limite de soumission des abstracts : 30 janvier 2026
· Date limite de soumission des articles : 30 avril 2026
Les abstracts, en langue française, allemande, ou anglaise, devront être envoyés par courrier électronique dans un fichier Word attaché aux adresses suivantes : anastasiaklug@posteo.de et guillaumedreidemie@orange.fr
La soumission des abstracts doit inclure :
• Le résumé (abstract) de l’article (approx. 500 mots).
• 5 Mots-clés.
• Une notice bio-bibliographique (approx. 100 mots).
Les abstracts seront examinés par le comité de rédaction. Les contributeurs recevront une réponse le 15 février 2026.
Les articles dont les propositions auront été retenues devront être soumis avant le 30 avril 2026. Les articles d’une longueur de 30.000 signes max (espaces compris) seront examinés par le comité de lecture.
Responsables :
Anastasia Klug, Guillaume Dreidemie