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Le mauvais goût (des autres)

Le mauvais goût (des autres)

Le mauvais goût comme le bon (paraît-il) est certes relatif, mais il a la vie longue : il arrive qu'il insiste, et que parfois il signe. Nicolas d'Estienne d'Orves n'a pas reculé devant l'idée de donner son Dictionnaire amoureux du mauvais goût (Plon), revendiqué comme "intime et partial", et où il nous invite à entrer comme dans un "grenier braillard et cocasse", en assumant ce paradoxe : "Le mauvais goût ne se partage pas, en ce qu’il est une exploration de nos propres frontières esthétiques, la ligne de crête entre ce que l’on goûte et ce que l’on recrache".

Rappelons à cette occasion l'Anatomie du « mauvais goût » (1628-1730) dressée il y a peu par Carine Barbafieri (Classiques Garnier, 2021), qui montre comment le goût est devenu au XVIIe siècle, par métaphore, le sens intérieur qui permet de distinguer le bon du mauvais, en matière de comportements comme d’œuvres littéraires, et de nouer un nouveau contrat entre savoir et saveur, raison et plaisir. Cet essai avait été précédé d'un ouvrage collectif supervisé avec Jean-Christophe Abramovici et qui a fait date : L'invention du mauvais goût à l'âge classique XVIIe-XVIIIe siècle (Peeters, La République des lettres, 2013). Signalons aussi : Le Mauvais goût des autres. Le jugement littéraire dans la France du XVIIIe s. (Hermann) de Jennifer Tsien, qui offre une galerie des premiers théoriciens de l'esthétique, dont Voltaire, Montesquieu et Diderot, qui ont tenté ainsi d'établir une définition du bon goût pour pouvoir rejeter et condamner à l'oubli les œuvres qui s'en écartent.

Illustration : Michael Jackson & Bubbles, l'une des œuvres majeures (?) de Jeff Koons.

Desnos à minuit

Desnos à minuit

Soixante-quinze ans après sa disparition, des dizaines de poèmes inédits de l’écrivain surréaliste, résistant mort dans le camp de Teresin en 1945, ont été retrouvés par miracle dans quatre cahiers exhumés lors d’une vente de livres anciens. Composés en 1936-1938, ils sont le produit d'une contrainte oulipienne avant la lettre : Desnos s’était fixé pour contrainte d’en écrire un chaque soir vers minuit. Après avoir pratiqué le journalisme, il consacrait alors beaucoup de temps à la radio, media pour lequel il s’était pris de passion (composant des slogans publicitaires pour Radio-Luxembourg et le Poste-Parisien, écrivant une pièce radiophonique avec son comparse Antonin Artaud sur une musique de Kurt Weill…). Mais il s'obligeait, pour rester en contact avec la poésie, à écrire un poème "forcé" tous les soirs. Parfois "le poème s’imposait, il s’était construit de lui-même au cours de la journée. D’autres fois le cerveau vide, c’était un thème inattendu qui guidait la main plutôt que la pensée". Thierry Clermont préface ce recueil inespéré, publié sous le titre Poèmes de minuit. 1936-1940 aux impeccables éditions Seghers.

Rappelons au passage l'essai de Carole Aurouet accueilli en 2018 dans la collection "Les meilleurs films de notre vie" (Gremese) : L’Étoile de mer, poème de Robert Desnos tel que l’a vu Man Ray : film intriguant et unique, qui conte une histoire d’amour "simple et terrible comme l’adieu", projeté pour la première fois en public le 28 septembre 1928, dans la célèbre salle parisienne du Studio des Ursulines que fréquentaient assidûment les surréalistes. À l’écran se dévoile la belle Kiki, "belle, belle comme une fleur en verre", "belle comme une fleur de feu", nous murmurent les cartons du cinéma muet. Et soudain apparaît de manière fantomatique la seule image mouvante que nous ayons de Robert Desnos.

On pourra aussi (re)lire dans un sommaire déjà ancien d'Acta fabula le compte rendu donné sous le titre "Liberté pour Desnos" par Céline Ceccheto du volume supervisé par Marie-Claire Dumas et Carmen Vasquez en 2007 : Robert Desnos, le poète libre. Et dans le sommaire Arts poétiques, arts d'aimer accueilli en 2008 dans les Colloques en ligne de Fabula l'article de Margot Demarbaix : "L’art poétique de Robert Desnos : figures érotiques, figures poétiques".

Illustr. : Robert Desnos par Man Ray, vers 1925. Négatif gélatino-argentique sur support souple.

Péguy et les Dialogues de l'Histoire

Péguy et les Dialogues de l'Histoire 

Le 7 janvier dernier, Charles Péguy soufflait ses 150 bougies. L'occasion de revenir sur une œuvre largement méconnue du roi des épanorthoses : ses deux Dialogues – le Dialogue de l’histoire et de l’âme païenne et le Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle. Le premier a été réédité tout récemment par Jean-Louis Jeannelle, dans un courageux volume de la collection GF-Flammarion déjà salué par Fabula. Clio, muse de l'histoire, y propose une réflexion d'une grande modernité sur l'acte de création littéraire. L’essentiel, selon Péguy, est de lire, de bien lire, c’est-à-dire « de servir un texte, d’entendre un texte, (et d’entendre à un texte), de l’accueillir comme un hôte auguste et pourtant familier ».  Ce dialogue avait été pensé par Péguy comme un diptyque - jamais publié de son vivant - avec le Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle. Si ceux-ci peuvent être lus de concert dans le troisième tomedes Œuvres en prose complètes éditées par Robert Burac dans la "Bibliothèque Pléiade" (1992), il reste que ces deux textes ont rarement été étudiés ensemble, alors même que l'argumentation de Péguy s'y révèle parfaitement maîtrisée. C'est cette lacune qu'entend combler le colloque "Péguy et les Dialogues de l’Histoire" qui se tiendra en Sorbonne les 10 & 11 février prochains. Fabula vous invite à découvrir le programme de l'événement, et à vous y inscrire (sans trop tarder…)

Rappelons à cette occasion les comptes rendus donnés naguère ou plutôt jadis par Acta fabula de deux ouvrages collectifs qui ont fait date : le volume Charles Péguy, l’écrivain et le politique, supervisé par Romain Vaissermann (éd. Rue d’Ulm, 2004), dont Gaëlle Guyot-Rougé a proposé une lecture sous le titre « Au secours, Péguy ! », et Péguy au pied de la lettre. La question du littéralisme dans l’œuvre de Péguy de Marie Gil (Cerf, 2011), chroniqué par Bianca Romanius-Boularand à l'enseigne "Écriture biblique, écriture littéraire".

Barthes et la tragédie grecque

Barthes et la tragédie grecque

"Il n'y a pas d'œuvre complète", déclarait naguère Pierre Bayard, qui s'y connaissait. Roland Barthes souscrirait sans nul doute post mortem à l'adage : chaque année ou presque nous vaut quelques pages inédites. Christophe Corbier et Claude Coste donnent ainsi à lire, non pas au Seuil mais aux Classiques Garnier, son diplôme d’études supérieures, soutenu en 1941 à la Sorbonne sur les Évocations et incantations dans la tragédie grecque. Le futur théoricien y analyse les passages où les hommes grâce au chant appellent les dieux et les morts à se manifester. Resté enfoui dans un tiroir, cet opus de jeunesse dialogue désormais avec la totalité de l’œuvre de Barthes dont il révèle à la fois les permanences et les métamorphoses.

Christophe Corbier fait paraître dans le même temps, La coïncidence. Barthes, la Grèce, la Musique (Hermann). Il y montre comment un fantasme grec et méditerranéen a poussé dès 1936 à mettre en scène et à jouer Les Perses d’Eschyle à Paris et à Athènes. Très tôt, Barthes a uni sa passion pour la musique et son goût pour les auteurs anciens, pour Nietzsche, pour Gide, dans une pratique du théâtre originale. Dès lors, et pendant plus de quarante ans, il se tournera vers Platon, Aristote, Eschyle, Sophocle, Pyrrhon, vers Bach, Beethoven, Schumann, Webern, Cage, pour critiquer radicalement la civilisation "gréco-occidentale" au nom de la modernité.

Rappeler aussi l'édition séparée donnée par Laurence Bertrand Dorléac du bref essai Arcimboldo ou Rhétoriqueur et magicien, dans la précieuse collection "Tirés à part" des Éditions de la Sorbonne.

Photo : Groupe de théâtre antique de la Sorbonne, probable représentation des Perses d'Eschyle au Théâtre d'Épidaure, 1937. Coll. Leyhausen-Spiess, APGRD.

Un philosophe pour le XXIe siècle

Un philosophe pour le XXIe siècle

Il a ferraillé avec Einstein, inspiré de Gaulle et prêté son Rire à Chaplin, tandis que Proust a été garçon d’honneur à son mariage ; fils d’immigrés juifs, philosophe et diplomate, inventeur de la "durée", prix Nobel de littérature, Henri Bergson (1859-1941) fut à son époque une véritable star, célèbre dans le monde entier. Professeur au Collège de France, académicien, il reçut tous les honneurs de la République, avant d’être oublié, parfois rejeté, éclipsé par le siècle de Sartre. Bergson nous laisse pourtant une œuvre d’une actualité troublante. Pourquoi nos sociétés sont-elles tiraillées entre clôture et ouverture ? Comment éloigner la guerre et rapprocher les âmes ? Face à l’imprévisible, faut-il craindre ou espérer ? Emmanuel Kessler nous invite à relire Bergson, notre contemporain (éd. de l'Observatoire). Fabula donne à lire un extrait de l'ouvrage…

"Il est cinq heures, le cours est terminé" : telles furent, dit-on, les dernières paroles du philosophe sur son lit de mort début janvier 1941 à Paris. Telle est aussi l'enseigne donnée par Michel Laval à un essai  publié aux Belles Lettres qui retrace l'itinéraire du philosophe, des salles obscures d’une pension israélite à Paris où ses parents l’avaient abandonné enfant, aux cimes éblouissantes de l’École normale supérieure, de l’agrégation de philosophie, du Collège de France, de l’Académie française et du Prix Nobel de ittérature, en laissant derrière lui une œuvre magistrale nimbée, comme d’une poussière d’étoiles, d’honneurs, de distinctions, de récompenses et de titres. Ascension vertigineuse, qui s’acheva dans la désolation d’une nuit d’hiver où la France qu’il chérissait tant, s’enfonçait dans la honte de la collaboration et de la persécution des Juifs dont il ne voulut pas se désolidariser en renonçant à une conversion catholique annoncée. Fabula vous invite à lire un extrait de l'ouvrage…

La Petite Bibliothèque Payot fait paraître le précieux recueil de Réflexions sur le temps, l'espace et la vie, qui constitue une sorte de "Bergson par Bergson" : en 1920, Bergson a soixante ans, et pour introduire à ses idées principales sur l’art de penser, le temps et la durée, les rapports entre science et philosophie, la créativité, la liberté, il rassemble en quelques pages les passages les plus significatifs de son œuvre.

Rappelons au passage le récent essai de Bruno Clément, déjà salué par Fabula : Henri Bergson, Prix Nobel de littérature (Verdier).

Daniel Grojnowski se propose quant à lui de prendre la suite du Bergson du Rire. Dans Les rires d'hier et d'aujourd'hui. Par-delà Bergson (P.U. Rennes), il s'attache à cette époque charnière qui est celle d'un rire "moderne", durant laquelle l'humour prend le pas sur le comique. Alors que Bergson perpétue avec succès une conception "classique", ses contemporains et leurs héritiers - de Villiers de l'Isle-Adam à Alphonse Allais, voire Alfred Jarry ou Franz Kafka, mais encore Yves Klein ou Boby Lapointe - privilégient l'insolite, l'ineptie, l'absurde, le sublime, en provoquant un malaise parfois mêlé d'effroi. Fabula vous invite à découvrir l'avant-propos et la table des matières.

Manuels et modes d’emploi

Manuels et modes d’emploi

Si l’on a de bonnes raisons de considérer la littérature comme un faire, que sait-on au juste de son aptitude à faire faire ? Placé à l’enseigne des "manuels et modes d’emploi" par Adrien Chassain, Éléonore Devevey et Estelle Mouton-Rovira, le dossier du 29e numéro de Fabula-LhT prête attention à certaines configurations discursives qui induisent ou suscitent une action de la part des destinataires. En partant d’une famille de formes qui tout à la fois déterminent la poétique des textes et orientent leur dispositif énonciatif, l’enjeu de ce dossier est de réfléchir aux gestes, aux conduites, aux projets que les textes littéraires esquissent et suggèrent, ainsi qu’à la façon dont ils pensent cette ambition de guider, d’infléchir ou de suspendre les actes de celles et ceux qui les lisent. Porté par treize contributions et une enquête menée auprès d’écrivain·e·s contemporain·e·s, un tel questionnement engage à faire des prolongements de l’œuvre dans la vie une question concrète, qu’il s’agisse d’orienter des conduites comme de suggérer des manières de lire ou d’écrire. Comme à l'accoutumée, un dossier d'Acta fabula vient complèter ce sommaire. L'ensemble s'intitule "Manuels et modes d'emploi : comment la littérature dispose à l'action".

Cette vingt-neuvième livraison accueille aussi en varia un article d'Éliane Beaufils sur deux spectacles contemporains proposant des "expériences de pensée écofictionnelles".

À l'occasion de ce numéro et du précédent, le comité de rédaction de Fabula-LhT s'est élargi : bienvenue à Justine Brisson et Joséphine Vodoz !

Un archipel d'essais

Un archipel d'essais

Depuis 2001, la collection Archipel Essais publie des mémoires et travaux d’étudiant-e-s de la Section de français de l’Université de Lausanne. Après des volumes consacrés notamment au rap (Julia Cela), à la littérature du travail (Vivien Poltier), au chœur perdu de la tragédie classique (Josefa Terribilini) ou aux univers de croyance dans la lecture ordinaire (Aurélien Maignant), deux nouveaux titres viennent de paraître : La Quatrième case. Essai sur le roman au nous d'Arthur Brügger, qui s'interroge sur l’absence des romans au nous dans les modèles théoriques existants. Faut-il inventer de nouvelles catégories pour ranger ces textes où un collectif, plutôt qu’un individu, prend en charge la narration ? Et comment rendre compte de la dimension paradoxale et ambivalente du rapport de l’individu à un collectif, vécu à la fois comme espace de cohésion et d’aliénation ? Alexis Rime s'attache aux Feintes d’une fin, soit à la continuation donnée par des membres de l'Oulipo à un roman abandonné par Boris Vian en 1951 : On n'y échappe pas, publié avec cette suite aux éditions Fayard pour le centenaire de son (premier) auteur en 2020 : peut-on poursuivre un texte inachevé sans le trahir ? Et peut-on pasticher un pastiche (de roman noir, en l'occurrence) ? Fabula vous invite à découvrir ces deux essais de poétique, et donne à lire les postfaces signées par les enseignants qui ont accompagné leur rédaction : "Cocher la case, brouiller les cartes" par Gilles Philippe. Et "La main fantôme", par Marc Escola.

Lire aussi les éditoriaux de la rubrique Questions de société…

ainsi que ceux de la rubrique Web littéraire…

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