Questions de société

éditos

Marc Bloch entre au Panthéon

Marc Bloch entre au Panthéon

Le 16 juin 2026, Marc Bloch (1886-1944) entrera au Panthéon. L’historien, assassiné par les nazis, rejoint ainsi le cortège des résistants honorés par la Nation. Peter Schöttler brosse son portrait intellectuel dans Marc Bloch, une biographie intellectuelle (Gallimard), dont Fabula donne à lire un extrait… Les mêmes éditions Gallimard rééditent Les rois thaumaturges. Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale, particulièrement en France et en Angleterre, avec une préface inédite de Carlo Ginzburg et la postface signée par Jacques Le Goff pour la première édition de 1983. Paraît aux éditions du Seuil un volume supervisé par Florian Mazel et Yann Potin sous le titre Marc Bloch. L'histoire en résistance, qui revient sur les travaux et le parcours du fondateur, avec Lucien Febvre des Annales d’histoire économique et sociale (1929). On peut lire sur la viedesidees.fr un dossier "Marc Bloch, l'histoire au Panthéon".

Alya Aglan s'interroge de son côté sur La double mort de Marc Bloch (Champs Flammarion), en faisant valoir que l'entrée au panthéon se double dans le cas du juif alsacien d’une réparation symbolique : la patrie réintègre celui qu’elle a elle-même expulsé. Car avant d’être exécuté, Marc Bloch fut rejeté hors de la communauté nationale par les lois antisémites de Vichy : exclu de l’École des Annales qu’il avait fondée, privé de ses droits, spolié de tous ses biens. À la violence de l’occupant s’était ajoutée celle de l’État français, sa mort physique étant précédée d’une mort civique largement absente du récit commémoratif. Aucune célébration ne saurait effacer l’Histoire. Fabula vous invite à feuilleter l'ouvrage, ou à découvrir son sommaire en ligne via Cairn…

Injustice épistémique

Injustice épistémique

Pourquoi certaines voix sont-elles écoutées, quand d’autres sont systématiquement mises en doute, ignorées ou réduites au silence? Et si l’injustice se jouait aussi dans notre façon d’écouter, de croire, de comprendre les autres ? Dans Injustice épistémique. Le pouvoir et l’éthique du savoir (Elliot), Miranda Fricker met au jour une forme d’injustice aussi discrète que destructrice : l’injustice épistémique – celle qui frappe les individus en tant que sujets de connaissance. À travers deux concepts centraux – l’injustice testimoniale (lorsqu’on ne croit pas une personne en raison de sa couleur de peau, de son genre ou de sa classe sociale) et l’injustice herméneutique (lorsqu’on ne peut exprimer ce que l’on vit faute de mots reconnus dans l’espace public) – Miranda Fricker offre une grille de lecture puissante pour comprendre les mécanismes qui réduisent certaines personnes au silence

L'injustice épistémique était aussi au sommaire du premier des sommaires Fiducia (I). Crédibilité, confiance, crédit dans les récits de soi accueilli parmi les Colloques en ligne de Fabula : "Le discrédit du témoignage en littérature. Un exemple d injustice épistémique", par Charlotte Lacoste, et "Que vaut la parole d’un accusé noir ? Un réexamen de la notion d’injustice testimoniale à la lumière du procès de Tom Robinson dans Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur", par Frédérique Leichter-Flack.

Rappelons encore le compte rendu donné par Chloé Chaudet, sous le titre "Repenser les approches & les représentations de l’injustice sociale", du volume supervisé par Raphaëlle Guidée et Patrick Savidan, Dire les inégalités. Représentations, figures, savoirs (Presses universitaires de Rennes). Mais aussi les deux essais séminaux d'Emmanuel Renaut parus aux éditions de La Découverte, L'expérience de l'injustice. Essai sur la théorie de la reconnaissance (La Découverte), dont Fabula donne à lire un extrait, et plus haut dans le temps, désormais accessible en ligne via Cairn, L'expérience de l'injustice. Reconnaissance et clinique de l'injustice.

(Illustr. : Du silence et des ombres (To Kill a Mockingbird), réalisé en 1962 par Robert Mulligan sur un scénario de Horton Foote, avec Gregory Peck dans le rôle de l'avocat Atticus Finch, Mary Badham dans celui de "Scout" Finch, d'après Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur (To Kill a Mockingbird) de Harper Lee paru en 1960)

Le contemporain et l'intempestif

Le contemporain et l'intempestif

L'époque contemporaine a substitué au futur – horizon ultime de la modernité – la promesse d'une expérience à jamais conjuguée au présent. Mais à force de vouloir être de son temps et de rester en phase avec l'actualité, l'actuel a pris le pas sur le possible. Le régime présentiste du contemporain nous a paradoxalement enfermés dans un hors-temps qui nous prive de recul et nous rend aveugles à ce qui peut advenir. Dans Le contemporain, l'intempestif et l'imminent. Petits arrangements avec une époque (Les Presses du Réel), Emmanuel Alloa explore les contre-temps de notre époque : ses désynchronisations et ses écarts, dont l'art révèle aujourd'hui toute la nécessité. À travers neuf portraits d'artistes contemporains aux pratiques hétérogènes – photographie, dessin, film, performance, installation – se dessine une interrogation commune  : comment toucher à ce qui (nous) arrive ? Fabula vous invite à lire quelques pages de l'ouvrage sur le site de l'éditeur…

Progrès et régression

Progrès et régression

L’idée de progrès semble aujourd’hui désuète, aussi bien au regard de l’état du monde qu’en termes de mot d’ordre ou de dynamique politique. Pourtant, il est bien difficile de nier la réalité de certaines avancées : l’abolition de l’esclavage, la construction des systèmes de sécurité sociale, la pénalisation du viol conjugal sont des exemples de progrès largement reconnus. Mais le constat de progrès locaux coexiste avec celui de nombreuses régressions – recul démocratique, montée en puissance des autoritarismes, xénophobie croissante… Dans Progrès et Régression (Seuil), Rahel Jaeggi défend le couple progrès/régression comme un outil socio-philosophique indispensable pour développer une approche lucide de l’époque contemporaine. Mais cela implique une conception nouvelle du progrès : d’une part, loin d’être un mouvement linéraire vers un bien posé d’avance, celui-ci serait plutôt un processus d’acquisition d’expérience et de résolution de problèmes. D’autre part, il se traduit par une transformation des formes de vie et des pratiques qui n’est jamais achevée. En renouvelant ainsi les interrogations de la Théorie critique à l’aide de la tradition pragmatiste et à la lumière de sa propre contestation du progressisme naïf, Rahel Jaeggi nous offre les moyens de porter un jugement affûté sur les tendances émancipatrices et oppressives à l’œuvre aujourd’hui.

(Illustr. : Central téléphonique de Brugg, photographie des PTT ca. 1930, Musée de la communication, Berne).

Saines activités

Saines activités

Pour vos prochains voyages en train, Fabula vous invite à pratiquer le nouveau cahier d'activités du collectif "Les linguistiques atterrés", quitte à tirer un peu la langue en pratiquant ces exercices conçus pour nous faire changer de regard sur l’orthographe : 80 pages de jeux pour découvrir en riant que ses "règles" les plus raides peuvent être détournées, retournées et voler en éclats. Quelle sera l’orthographe de demain ? À vos stylos rouges ! Rappelons que le collectif des Linguistes atterrées, composé de linguistes et de spécialistes du langage de France, de Belgique, de Suisse, du Québec, s’est formé en 2023 autour de la rédaction d’un texte-manifeste, Le français va très bien, merci (Gallimard, "Tracts"), qu'on peut toujours feuilleter sur Fabula…

Être une femme noire

Être une femme noire

Que signifie concrètement être une femme noire en France aujourd’hui ? Sarah Fila-Bakabadio, historienne de l’Atlantique noir, livre le résultat de ses recherches et de son enquête dans un essai sous le titre Être une femme noire en France (Seuil). Elle a recueilli la parole de quatre femmes : Maëlys, une étudiante de l'autrice et la première à l'interroger sur sa vie d'universitaire métisse ; Ayana, Afro-américaine, professeure de Pilates et mannequin ; Pélagie, Congolaise et fille de diplomate ; Marie-Anne, une Martiniquaise de Saint-Joseph. Chacune raconte son ordinaire – le poids du patriarcat, le racisme genré, mais aussi la diversité des mondes afro et la sororité – rarement décrit, et jamais avec leurs mots. Elles incarnent pourtant une condition caractéristique d’une double modernité : être femme et noire. Elles vivent concrètement "l’intersectionnalité", cette notion souvent mal comprise mais essentielle pour saisir simultanément les discriminations raciales, sociales et de genre, mais aussi la beauté et la fierté d’être ce qu’on est.

Paraît dans le même temps l'essai de Nana Darkoa Sekyiamah sur La vie sexuelle des femmes africaines (éd. Philippe Rey). Depuis plus de dix ans, Nana Darkoa Sekyiamah parle de sexe avec des femmes africaines de tous horizons. Dans un monde où les femmes noires, qu’elles soient du continent ou afro-descendantes, ont rarement accès à une véritable éducation sexuelle, où la société leur répète qu’elles doivent se plier à des normes, parler de sexualité en public est un acte politique. Une trentaine de femmes issues du continent et de sa diaspora racontent avec franchise leurs histoires intimes et sexuelles. Qu’il s’agisse d’assumer une vie polyamoureuse au Sénégal, de trouver une communauté queer en Égypte, de concilier religion et plaisir au Cameroun, ou de retrouver son intégrité par l’abstinence aux États-Unis, ces récits révèlent le chemin singulier de chaque femme vers sa propre sexualité.

Le Sartre de Günther Anders

Le Sartre de Günther Anders

Bien qu’ils se soient sans doute croisés physiquement, notamment au cours d’Alexandre  Kojève, ou qu’ils aient publié dans un même numéro des Recherches philosophiques, la revue d’Alexandre Koyré, les chemins de Sartre et d’Anders sont restés énigmatiquement parallèles. Sartre ignorant ou feignant d’ignorer son contemporain allemand, Anders découvrant l’existentialisme avec un train de retard comme il le dira lui-même. Dans un essai Sur Sartre resté méconnu et dont Christophe David vient de donner une traduction pour les éditions Fario, Anders retrouve — on ne sait trop si c’est avec humour ou amertume — la reprise de certaines de ses thèses des années trente dans les ouvrages à succès de Sartre, quinze ans plus tard, la lecture qu’il en fait, après avoir assisté à New York à une représentation des Mouches, est tout simplement magistrale. Il se livre à une archéologie de ce qu’il nomme l’illusion sartrienne. Son regard s’exerce tant sur le plan de la tragédie — Oreste est un Prométhée récusant l’autorité des dieux, dans la lignée de ceux de Shelley, de Goethe ou d’Ibsen — que dans le registre philosophique.

Les mêmes éditions Fario publient dans le même temps l'essai Sur la langue philosophique, traduit et présenté par Perrine Wilhelm. Quelle langue pour la philosophie ? La distinction, voire l’opposition, discutable en elle-même, entre langue ésotérique et langue exotérique se décline de bien des façons : les philosophes constituent-ils une caste privilégiée qui leur imposerait une formalisation préservant leurs secrets ? De quoi se protégeraient-ils ? Comment conjuguer vérité et démocratie ? Car si l’on sait la vérité mise en péril dans les dictatures, le pluralisme autorisé ou imposé par la démocratie ne fait-il pas courir à la vérité le risque de se confondre avec l’opinion ? Pour avoir été traversé par cette question et avoir opéré lui-même une révolution par le refus d’une formalisation académique dans laquelle il a pourtant grandi et évolué, Günther Anders sait qu’il n’existe pas de réponse simple, évidente, au choix d’une langue. Et s’il s’est écarté de la carrière universitaire, sans renoncer en rien pour autant à la rigueur, ce fut pour décider d’empoigner des questions de et pour son temps. On mesure à travers ces textes sur l’expression de la pensée philosophique que ce choix ne s’est pas fait aisément et qu’il est le fruit tant d’une nécessité intérieure que des enjeux d’une époque. L’analogie qu’Anders explore avec les questions rencontrées aujourd’hui par le poète est sur ce point remarquablement éclairante.

Rappelons la parution à l'automne dernier de Le temps de la fin, traduit par Christophe David encore pour les éditions de L'Herne. Fabula vous invite à feuilleter l'ouvrage...