Questions de société

éditos

Degrés d'attensité (Front de libération de l'attention)

Degrés d'attensité (Front de libération de l'attention)

On doit à Yves Citton d'avoir dès 2014 attiré notre attention sur la marchandisation de l'attention dans un essai qui a connu récemment une nouvelle édition au format de poche (Points). Il avait donné un prolongement à la question dans un volume supervisé avec Estelle Doudet, Écologies de l'attention et archéologie des médias  (UGA éd.), et désormais accessible en ligne sur OpenEdition via Fabula. Yves Citton a pris dans l'intervalle le temps de traduire un manifeste signé par The Friends of Attention, Attensité ! Manifeste du mouvement de libération de l'attention (La Découverte). L'ouvrage invite à résister collectivement à l'érosion de l'attention, en développant des formes communes d'activisme attentionnel. Cela passe par des pratiques d'étude, par la constitution de "sanctuaires attentionnels", par le montage de larges coalitions pour défendre et expérimenter les forces collectives de l'ATTENSITÉ, cette qualité transformatrice du libre mouvement de l'attention, dans toute sa plénitude, librement partagée. Le Manifeste appelle à davantage qu'une simple lecture. Accompagné de manuels d'activation collective, il fraie des façons concrètes de rejoindre un mouvement mondial de lutte contre l'exploitation et pour la libération de l'attention. Fabula donne à lire les premières pages de l'ouvrage… et à découvrir le Guide pratique… Signalons que le dernier numéro de la revue Multitudes, accessible en ligne, via Cairn, offre un dossier "Attention 3.Ø" présenté par Yves Citton encore.

À la trace

À la trace

Une série documentaire produite par le ministère de la Culture (Mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945), réalisée par Léa Veinstein et racontée par Florence Loiret Caille, nous fait découvrir le monde de la recherche sur les œuvres d’art spoliées, la politique de réparation des spoliations et les enquêtes au long cours. Diffusée sur France Culture, la série "À la trace. Histoires d'œuvres spoliées pendant la période nazie" retrace l’itinéraire d’un tableau, d’une archive ou d’un livre, c’est restaurer le souvenir de ceux que l’idéologie nazie voulait anéantir. L’œuvre d’art n’est plus seulement un objet de contemplation ou d’étude, elle est porteuse de l’histoire de ses propriétaires, des familles juives persécutées. L’objet se fait témoin. Et lorsque ces témoins – jusqu’alors silencieux – se mettent à parler, c’est la voix des disparus qu’on entend.

(Ilustr. : Nus dans un paysage de Max Pechstein, restituée à ses ayants droit par le ministère de la Culture. Acquise indûment par l'État français au sortir de la Seconde Guerre mondiale, elle appartenait à Hugo Simon, banquier juif allemand réfugié à Paris et traqué par la police)

Le temps social

Le temps social

Entre le temps objectif et mesurable de la physique et les vibrations du temps de la conscience intérieure, il est un temps "social", un ensemble de représentations collectives qui informent le rapport au temps des individus. L'ouvrage supervisé par Thomas Hirsch sous le titre Le temps des sociétés. D’Émile Durkheim à Marc Bloch (EHESS éd.) retrace le parcours et les transformations de cette idée formulée pour la première fois au tournant du XXe siècle et qui jalonne les projets fondateurs des sciences sociales en France entre 1901 et 1945. De l’étude des Aruntas d’Australie de la fin du XIXe siècle à celle de la société féodale occidentale, de la Chine ancienne à l’Empire aztèque, de la "mentalité primitive" à la mémoire individuelle, les recherches sur les expériences sociales du temps permettent d’interroger à nouveaux frais l’essor des sciences sociales, car attribuer un temps aux sociétés revient à faire du social le mode d’explication des hommes et de l’histoire. Entre philosophie, sociologie, psychologie, ethnologie et histoire, cette enquête renouvelle le regard porté sur quelques-unes de ses grandes figures : Émile Durkheim, Marcel Mauss, Lucien Lévy-Bruhl, Maurice Halbwachs, Marcel Granet, Lucien Febvre et Marc Bloch.

(Illustr. : Die Uhr, Ljubow Sergejewna Popowa, 1914)

Saines activités

Saines activités

Exposer la nature

Exposer la nature

Des cabinets de curiosités et ménageries royales aux parcs zoologiques et réserves naturelles, l’exposition de la nature a connu de nombreuses formes. Si elle traduit une volonté d’éduquer et de divertir, elle est aussi une démonstration de pouvoir, par laquelle l’Autre, étrange ou étranger, se trouve exhibé, transformé en spectacle. Longtemps, les institutions de la nature exposée ont ainsi contribué à légitimer, de part et d’autre des barreaux, la séparation entre humains et non-humains. Devant la nature encagée, se renforçait par contraste le sentiment de la liberté humaine. Aujourd’hui, les zoos modernes ont pour mission de simuler des espaces naturels et de sensibiliser aux extinctions et à la conservation des espèces menacées. De même, les musées anthropologiques réévaluent la frontière entre nature et culture, révélant la violence des collectes coloniales. Sous le titre "Exposer la nature", la nouvelle livraison de Critique met en lumière leur ambiguïté : entre héritages historiques débattus, émerveillement devant la diversité des vivants et urgence écologique. Au sommaire, accessible en ligne sur Cairn depuis Fabula, on lira également des essais de Pierre Vinclair, "Les possibilités du poème" et de Laurent Jenny, "De la photographie à la post-photographie".

(Illustr. : Les animaux de l'extrême, 2025, © Musée des Confluences à Lyon)

Mécaniques de la haine

Mécaniques de la haine

Si intemporelle soit-elle, la haine paraît aujourd’hui s’amplifier tant dans la sphère privée que dans la sphère publique. Plus inquiétant encore, elle se manifeste sans retenue. Ses ressorts sont nombreux : le réchauffement climatique, la prolifération des conflits, les bouleversements technologiques, autant de facteurs qui attisent l’incertitude, l’anxiété et génèrent la peur propice aux réactions impulsives. L’isolement et la tristesse nourrissent eux aussi des tensions, alimentées par le sentiment d’impuissance : le lien avec le milieu social se brise, rompant par là le rapport à soi-même et à son propre jugement. Celui qui entre dans ce cas de figure "ne sera jamais capable de – ni ne voudra – rendre compte de ce qu’il fait ou dit ; il ne pourra non plus s’inquiéter de commettre quelque crime puisqu’il peut être sûr qu’aussitôt il l’oubliera", affirmait Hannah Arendt. La Revue des Deux-Mondes consacre une livraison aux "Mécaniques de la haine".

Comment un pays devient fasciste

Comment un pays devient fasciste

L'actualité se charge de nous l'apprendre jour après jour, mais il vaut la peine de se plonger dans la Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus, que réimpriment opportunément les éditions Agone. Écrit entre mai et octobre 1933 par un témoin direct de l’arrivée des nazis au pouvoir, le livre constitue l'un des ouvrages les plus lucides et les plus inspirés qui ait été consacrés à la fascisation totale d’une société. En analysant l’installation du nazisme dans les corps, les esprits et les institutions, cette sombre Nuit fait la démonstration qu’au début des années 1930, il suffisait de savoir lire la presse pour comprendre, exemples à l’appui, la décennie que les nazis avaient programmé et mettront en pratique pour l’Allemagne. On n’y voit pas seulement la violence contre les Juifs, mais aussi le laisser-faire de ceux qui avaient la position sociale comme les moyens politiques et intellectuels de résister. Kraus convoque enfin la littérature et la poésie pour débusquer les responsabilités de ceux qui ont accepté et même demandé le sacrifice de l’intelligence au service de la propagande, préparant librement le terrain à l’ensevelissement de l’humanité.

Rappelons qu'on peut lire dans Acta fabula un compte rendu par Calann Heurtier de l'essai de Céline Barral, Le Tact du polémiste. Karl Kraus, Charles Péguy et Lu Xun (Classiques Garnier, 2023) : "Prendre la mesure du geste polémique en littérature". Mais aussi, déjà salué par Fabula, la réimpression du Cahier de l'Herne consacré en 1974 à Karl Kraus, ainsi que la présence au catalogue des éditions Allia de l'essai de Walter Benjamin sur le polémiste, dans une traduction de Marion Maurin et Antonin Wiser.

Les éditions La Variation nous offrent une autre occasion de méditer le fascisme qui vient, avec L’Art dans l’ombre de la maison brune qui recueille trois textes de René Crevel datant de 1935, alors qu’il observe l’évolution de l’Europe transformée par la montée du nazisme et du fascisme. Celui qui donne son titre au recueil raconte sa visite de la Nouvelle Pinacothèque de Munich, alors envahie par des œuvres, peintures et sculptures, commanditées par le régime nazi en vue de le glorifier, et évoque l’Institut de sexologie (Institut für Sexualwissenschaft) de Magnus Hirshfeld, lieu de recherche d’avant-garde pour penser la sexualité au-delà de l’hétéronormativité, qui vient d’être mis à sac par les nazis.