Questions de société

éditos

Écrivains, levez-vous !

Écrivains, levez-vous !

La rencontre entre le droit et la création artistique peut générer des conflits, dont témoigne l'abondant contentieux judiciaire au fil des siècles. Nombreux sont les romanciers ayant dû répondre de leurs œuvres devant un tribunal : les frères Goncourt, Baudelaire, Flaubert, Barbey d'Aurevilly, Sue, Zola, Maupassant, Aragon, et bien d'autres, si l'on se réfère à la seule période postérieure à la Révolution française, date de l'abolition du régime juridique des privilèges en France. Certaines périodes ont été plus intenses en procès que d'autres : la Restauration, le Second Empire ou encore le régime de Vichy. Le contentieux ne disparaît jamais totalement, mais sa fréquence varie au cours de l'histoire selon que le régime en place est plus ou moins répressif et/ou que la littérature ou l'art est plus ou moins transgressif. Or, pour la période contemporaine, on observe une certaine convergence de discours qui y voient un moment particulier des relations entre droit et création artistique. L'époque verrait une judiciarisation croissante des productions artistiques et littéraires. Dans La Création artistique et littéraire en procès. 1999-2019 (Classiques Garnier), Anna Arzoumanov examine une série de contentieux, en combinant des analyses quantitatives et qualitatives de la jurisprudence et les résultats d’entretiens menés avec des acteurs de ces procès. Fabula donne à lire la Table des matières…

Rappelons qu'Anna Arzoumanov avait dirigé en 2017 avec A. Latil et J. Sarfati Lanter un ouvrage sur les rapports entre droit et littérature : Le Démon de la catégorie. Retour sur la qualification en droit et en littérature (Mare et Martin / Presses universitaires de Sceaux), dont l'Atelier de théorie littéraire de Fabula a accueilli le texte introductif.

On peut également trouver au sommaire du numéro de Fabula-LhT "Débattre d'une fiction", un essai d'Anna Arzoumanov intitulé "Débattre d’une fiction au tribunal. Pour une étude de la jurisprudence en droit de la presse depuis les années 2000", et dans le colloque en ligne Marges et contraintes du discours indirect libre réuni par G. Philippe et J. Zufferey un article consacré au "discours indirect libre au tribunal. Aperçu de la jurisprudence contemporaine en droit de la presse".



Que cherchons-nous en lisant ?

Que cherchons-nous en lisant ?

Sociologue de la littérature, Alain Viala nous a quitté il y a un peu plus d'un an. Dans les derniers mois de sa vie, il préparait un ouvrage de théorie littéraire conçu comme un essai très personnel, où il revenait sur sa longue carrière d'enseignant à la Sorbonne nouvelle, à Oxford et dans nombre d'universités dans le monde. Ce livre-testament paraît aujourd'hui par les bons soins de M. Roussillon et P. Aron aux éditions du Temps des Cerises sous le titre L'adhésion littéraire. Plutôt que de revenir à la vieille question "qu’est-ce que la littérature ?", Alain Viala nous invite à nous demander : "que faisons-nous quand nous faisons de la littérature ?". À partir de textes classiques (Racine, Proust) aussi bien que populaires (La Chanson de Craonne), il refuse le discours réactionnaire de la "crise de la littérature", revendique une conception large et ouverte de la littérature, et en affirme la nécessité pour la démocratie.

Signalons que les deux volumes de l'ouvrage collectif Littéraire. Pour Alain Viala paru en 2018 (Artois Presses Université) est désormais accessible en ligne sur OpenEditionBooks ; une occasion de découvrir un recueil d'hommages originaux, qui dessine aussi un parcours au fil des opérations critiques qui ont marqué de manière décisive la pratique des études littéraires : historiciser la littérature, mettre à jour les mécanismes de la valeur, exhiber les tensions et leur fécondité, traverser les frontières, s'engager... "Le trajet d'une révolution qui refuse (l'histoire littéraire des grands hommes), revendique (une méthode), désordonne et brouille pour créer du nouveau."

Il n'y a pas de Ajar

Il n'y a pas de Ajar

Il est rare que Grasset publie du théâtre. Plus rare encore qu'un monologue de théâtre soit signé par un rabbin, et que ce rabbin soit une femme… Delphine Horvilleur publie Il n'y a pas de Ajar (à paraître le 14 septembre prochain) pour faire d'Emile Ajar le nom d'une clé d'émancipation : Emile Ajar est le nom que Romain Gary utilisait pour démontrer qu’on n’est pas que ce que l’on dit qu’on est, qu’il existe toujours une possibilité de se réinventer par la force de la fiction et la possibilité qu’offre le texte de se glisser dans la peau d’un autre. Delphine Horvilleur a imaginé à partir de lui "un monologue contre l’identité, un seul-en-scène qui s’en prend violemment à toutes les obsessions identitaires du moment". Dans le texte, un homme (joué sur scène par une femme…) affirme qu’il est Abraham Ajar, le fils d’Emile, rejeton d’une entourloupe littéraire. Il demande ainsi au lecteur/spectateur qui lui rend visite dans une cave, le célèbre "trou juif" de La Vie devant soi  : es-tu l’enfant de ta lignée ou celui des livres que tu as lus ?  Es-tu sûr de l’identité que tu prétends incarner  ? En s’adressant directement à un mystérieux interlocuteur, Abraham Ajar revisite l’univers de Romain Gary, mais aussi celui de la kabbale, de la Bible, de l’humour juif… ou encore les débats politiques d’aujourd’hui (nationalisme, transidentité, antisionisme, obsession du genre ou politique des identités, appropriation culturelle…). Fabula vous invite à découvrir ce monologue…

L'affaire Céline

L'affaire Céline

Est-on bien sûr que le récent "inédit" de Céline, publié à grand fracas par Gallimard au printemps dernier comme un roman miraculeusement "retrouvé", et qui bat depuis lors des records de vente, constitue autre chose qu'une première version du Voyage au bout de la nuit remisée par l'auteur ? Deux chercheurs italiens ont publié il y a peu sur le site de l'Item les résultats d'une rigoureuse réflexion philologique, et leur conclusion est sans appel, relayée au creux de l'été par Fabula : "Genèse d’un best-seller. Quelques hypothèses sur un prétendu ‘roman inédit’ de Louis-Ferdinand Céline", par Giulia Mela et Pierluigi Pellini.

Rappelons que des doutes s'étaient déjà fait jour dès la parution du livre, exprimés notamment sur en-attendant-nadeau.fr par Pierre Benetti et Tiphaine Samoyault,"Comment peut-on lire Céline aujourd’hui ?", et Philippe Roussin, "Déshonneur et patrie : retour sur l’affaire Céline".

Illustr. : photographie issue des archives du journal canadien La Presse, dédicacée :"À Raulin, notre très aimable tyran d'un excellent voyage atlantique, Bien amicalement LF Céline".

Ginzburg cependant

Ginzburg cependant

Les lecteurs et lectrices francophones l'attendaient avec une sereine impatience depuis sa première publication dans sa version italienne (2018) : l'essai de Carlo Ginzburg consacré à Machiavel et Pascal paraît sous le titre Néanmoins aux éditions Verdier dans une traduction de Martin Rueff. Rapprocher Machiavel de Pascal, c'est pour l'historien poser de front la question de la modernité politique : celle d'un découplage supposé du politique et du théologique, et proposer une série d’éclairages nouveaux sur une manière de penser la règle et l’exception, à l’épreuve des faits.

"À l’heure où l’on déplore que les intellectuels n’orientent plus la vie politique (en supposant confusément qu’ils le firent par le passé), à l’heure où semble s’imposer une vision "machiavélienne” selon laquelle les plus forts dictent le droit au nom d’un réalisme implacable, la leçon de Carlo Ginzburg est précieuse". On se rangera volontiers à ces mots du traducteur, comme à cet impératif : "Penser, ce n’est pas reformuler les réponses de l’opinion, c’est changer de questionnement."

Fabula vous invite à lire la Préface de Carlo Ginzbug et parcourir la Table des matières…

Pouvoirs de la lecture

Pouvoirs de la lecture

On devait déjà à Peter Szendy, philosophe et musicologue, professeur de littérature comparée à l’université Brown, plusieurs ouvrages stimulants, parmi lesquels Écoute. Une histoire de nos oreilles (2001), Tubes. La philosophie dans le juke-box (2008), À coups de points. La ponctuation comme expérience (2013), Le supermarché du visible. Essai d'iconomie (2017) et tout récemment Pour une écologie des images (2021), tous parus aux éditions de Minuit et dont Acta fabula a régulièrement rendu compte.

Minuit étant passé sous pavillon Gallimard, c'est aux bien nommées éditions La Découverte qu'on ira chercher son nouvel essai : Pouvoirs de la lecture, sous-titré : De Platon au livre électronique. La thèse en est aussi simple qu'audacieuse : lorsque je lis, une voix en moi m’intime de lire ("lis"), tandis qu’une autre s’exécute, prêtant sa voix à celle du texte, comme le faisaient les antiques esclaves lecteurs que l’on rencontre notamment chez Platon. Lire, c’est donc habiter cette scène qui, même lorsqu’elle est intériorisée dans une lecture apparemment silencieuse, reste plurielle : elle est le lieu de rapports de pouvoir, de domination, d’obéissance, bref, de toute une micropolitique de la distribution des voix… L’écoute attentive de la polyphonie vocale inhérente à la lecture conduit vers ses zones sombres : là où, par exemple chez Sade ou dans des jurisprudences récentes, elle peut devenir un exercice violent, punitif. Mais en prêtant ainsi l’oreille aux rapports conflictuels des voix lisant en nous, on est aussi conduit à revisiter l’idée, si galvaudée depuis les Lumières, selon laquelle lire libère. Les zones sombres de la lecture sont ses zones grises : là où lectrices et lecteurs, en faisant l’épreuve des pouvoirs qui s’affrontent dans leur for intérieur, s’inventent, deviennent autres. Aujourd’hui plus que jamais, à l’ère de l’hypertexte, lire, c’est faire l’expérience des puissances et des vitesses qui nous traversent et trament notre devenir. Cette archéologie du lire dialogue avec nombre de théories de la lecture, de Hobbes à de Certeau en passant par Benjamin, Heidegger, Lacan ou Blanchot. Mais elle s’attache aussi à ausculter, d’aussi près que possible, de fascinantes scènes de lecture orchestrées par Valéry, Calvino ou Krasznahorkai. Fabula vous invite à feuilleter ce livre…

L'école de Barbiana

L'école de Barbiana

Les éditions Agone redonnent à lire la Lettre à une enseignante rédigée par les enfants de l'école de Barbiana, avec le sous-titre Mémoires sociales et une préface de Laurence De Cock qui s'ajoute à l'Avant-Propos original signé par Pier Paolo Pasolini. Édité pour la première en français en 1968, épuisé depuis la fin des années 1970, ce classique oublié rappelle la relégation toujours d’actualité des enfants pauvres. Mais ici la critique de l’école reproductrice d’un ordre social injuste est formulée par ceux qui le subissent : "Chère Madame, Vous ne vous rappellerez même pas mon nom. Il est vrai que vous en avez tellement recalés. Moi, par contre, j’ai souvent repensé à vous, à vos collègues, à cette institution que vous appelez l’“école”, à tous les jeunes que vous “rejetez”. Vous nous rejetez dans les champs et à l’usine, et puis vous nous oubliez. Il y a deux ans, en première année à la Normale, vous m’intimidiez. J’ai d’abord pensé que c’était une maladie que j’avais, ou que peut-être ça tenait de ma famille. Plus tard j’ai cru que la timidité était un mal des pauvres, que les ouvriers laissent aux fils à papa tous les postes de commande dans les partis et tous les sièges au parlement. La timidité des pauvres est un mystère qui remonte à loin…"