Scènes d'incivilité
La scène française de la première modernité n’a pas échappé au processus de civilisation des mœurs décrit par Norbert Elias. Elle a dû composer, quand elle ne s’y est pas pleinement soumise, avec le développement de la pudeur, la régulation de l’agressivité, le contrôle des émotions et de leur expression, ce que l’histoire littéraire a retenu sous le terme de « bienséances ». Ne fallut-il pas attendre le XIXe siècle pour que Shakespeare ne paraisse plus aux Français "grossier" ou "barbare" ? Ainsi le jugeait Voltaire dans sa Dissertation sur la tragédie ancienne et moderne. À partir des années 1630, la brutalité, l’obscène et le malséant tendent à s’effacer au théâtre, qui se plie à un idéal de civilité et s’efforce de faire oublier la production des décennies précédentes. Les querelles du théâtre, querelle du Cid ou querelle de L’École des femmes par exemple, tournent en partie autour de la définition de la civilité, et la comédie devient à partir du XVIIe siècle une école de politesse, soit en moquant des incivils comme Arnolphe ou Alceste, soit en représentant la conversation des honnêtes gens, ainsi que le prétendent Corneille, ou Marivaux dans Les Serments indiscrets. Il reste que ce processus, et la place qu’il occupe dans l’histoire littéraire, relèvent en partie, en France, du grand récit national et ne rendent qu’imparfaitement compte non seulement de l’existence de lieux et de formes de résistance, mais surtout de la permanence de l’incivilité sur les scènes françaises et plus largement européennes. C'est ce que s’emploie à montrer la nouvelle livraison de la revue Arrêt sur scène / Scene focus supervisé par Fabrice Chassot et Bénédicte Louvat, à partir de huit contributions qui couvrent un empan chronologique de trois siècles, trois aires géographiques et culturelles (France, Italie et Angleterre) et quatre langues (français, italien, anglais et occitan).
Ce volume fait suite à un précédent sommaire de Littératures classiques : "L’incivilité et ses récits (XVIIe-XVIIIe s.)", à l'initiative de Fabrice Chassot.