Questions de société

éditos

Anthropologie des écrans

Anthropologie des écrans

Dix ans après l'ouvrage collectif Vivre par(mi) les écrans supervisé par M. Carbone, A. C. Dalmasso et J. Bodini, les Presses du Réel donnent à lire l'essai de Mauro Carbone et Graziano Lingua, Pour une anthropologie des écrans, sous-titré Montrer et cacher, exposer et protéger. Une exploration pionnière de l'évolution des fonctions fondamentales des écrans dans l'histoire (du corps comme proto-écran aux dispositifs portables d'aujourd'hui), de leurs implications anthropologiques et philosophiques, et de leur impact profond sur la culture humaine, offrant un récit éloquent sur notre réalité médiatisée.Les écrans ne se limitent pas à montrer ou cacher : depuis la préhistoire, ils servent d'intermédiaires dans notre relation au monde en protégeant autant qu'en exposant nos corps. À travers une enquête historico-généalogique et une analyse aussi bien des technologies présentes que du futur proche, les auteurs déconstruisent l'idée selon laquelle les écrans seraient inséparables des images, que celles-ci s'opposeraient aux mots, ainsi que ce qu'ils nomment idéologie de la "Transparence 2.0", à savoir la prétention de pouvoir éliminer toute médiation tant en communication qu'en politique. Ils montrent également que les technologies portables ne nous rapprochent nullement d'une supposée disparition des écrans, mais semblent plutôt dessiner un quasi-retour à l'utilisation de notre corps, cette fois-ci "augmenté", comme écran. Fabula vous invite à lire quelques pages de l'ouvrage et à parcourir son sommaire sur le site de l'éditeur…

Rappelons l'archive du projet Vivre par(mi) les écrans, ainsi que les autres titres signés ou supervisés par Mauro Carbone : Voir selon les écrans, penser selon les écrans (Mimèsis), Philosophie-écrans. Du cinéma à la révolution numérique (Vrin), et L'empreinte du visuel : Merleau-Ponty et les images aujourd'hui (Metispresses).

Retour sur un triple meurtre en 1835

Retour sur un triple meurtre en 1835

Le 3 juin 1835, un jeune paysan normand, Pierre Rivière, égorge sa mère, sa sœur et son frère avant de s’enfuir. Arrêté le mois suivant, il rédige, dans l’attente de son jugement, un Mémoire d’une cinquantaine de feuillets pour expliquer son geste. Condamné à mort, puis gracié, c’est-à-dire emprisonné à vie, il se suicide dans sa cellule en 1840. De cette affaire, il nous reste un Mémoire très détaillé, redécouvert au début des années 1970 par Michel Foucault qui, entouré d’une petite équipe, en produisit l’édition dans un volume régulièrement réédité, dont René Allio donna en 1975 une adaptation cinématographiqueJeanne Favret-Saada, qui avait participé à cette entreprise éditoriale qui se refusait à toute interprétation savante pour laisser la pleine page au jeune homme, revient dans L'impossible famille Rivière. Retour sur un triple meurtre en 1835 (Gallimard) sur ce qui s’est joué en 1835 – des élites donnant la parole à un "subalterne" que son acte jugeait d’avance –, mais en s’attachant au fond de l’affaire : quelle suite d’événements a conduit Pierre Rivière à ce triple meurtre ? Contre l’interprétation qui réduit ce Mémoire à un discours psychotique, elle propose qu’on le soumette à une enquête qui conjoigne l’ethnologie et l’histoire. Elle examine ainsi les vingt-deux ans d’une vie familiale impossible, Victoire Rivière ayant refusé d’emblée la plupart des devoirs de l’épouse. Le mariage était alors régi par le Code civil napoléonien, pleinement confirmé par la coutume locale en matière de domination masculine. L’analyse serrée des péripéties rapportées par l’assassin montre alors les raisons de son geste meurtrier. Fabula vous invite à lire un extrait de l'ouvrage…

Une autre histoire de l'économie

Une autre histoire de l'économie

Dans une France en pleine révolution industrielle, entre les chantres du libéralisme économique et les rêveurs d’utopies, une troisième voie a tenté de se frayer un chemin : celle des économistes non-conformistes. Ni marginaux ni dogmatiques, ils ont été les premiers à dénoncer la misère ouvrière, les journées de travail interminables et l’absence de protection sociale. Dans un livre qui paraît non pas au Grand Soir mais aux Petits Matins, Denis Clerc retrace la trajectoire de ces Économistes non-conformistes en France au XIXe siècle, analyse leurs propositions et interroge les raisons de leur occultation. Exclus des sphères de pouvoir intellectuel et divisés entre eux, ces penseurs n’ont jamais pu constituer une véritable école. Pourtant, nombre de leurs idées – réduction du temps de travail, protection contre le chômage… – s’imposeront plusieurs décennies plus tard. En revisitant ces figures méconnues – parmi lesquelles Jean de Sismondi et Louis Blanc, mais aussi une dizaine d’autres restées dans l’ombre –, cet ouvrage éclaire une histoire alternative de l’économie, guidée par une exigence de justice sociale et par la volonté de corriger les déséquilibres du capitalisme naissant.

Rappelons au passage la livraison de la revue Fabula-LhT supervisée par Claire Pignol et Christophe Reffait sous le titre "Inventer l'économie", adossée à un dossier critique d'Acta fabula sur les relations entre littérature et économie, mais aussi la (riche) entrée "Économie" de l'index de notre revue des parutions.

Consentir à quoi ?

Consentir à quoi ?

Les relations sexuelles sont régies par un principe fondamental de liberté ; le droit se fait, à leur égard, plus discret et tolérant que dans d’autres domaines. À ce titre, le consentement, compris comme l’expression claire d’une volonté libre et éclairée, y joue un rôle prépondérant – ce que reconnaît désormais la loi du 6 novembre 2025 introduisant cette notion dans la qualification des viols et agressions sexuelles. L’emblématique affaire des viols de Mazan a conforté cette façon de poser le problème, la question du consentement de la victime ayant été au coeur tant de l’interprétation des vidéos que de la défense des prévenus. Pour autant, ce consentement, si nécessaire soit-il, et à supposer qu’il puisse être établi avec certitude, est-il suffisant ? Peut-il être apprécié sans tenir compte de la nature des actes commis ? C’est aussi parce qu’ils détournent le regard de la violence objective des faits que les juges échouent à prendre la mesure des agressions sexuelles. Qu’il y ait eu consentement ne suffit en effet pas à tout légitimer. Consentir, certes ; mais à quoi ? C’est la question centrale de l'opuscule signé par Muriel Fabre-Magnan dans la collection Tract (Gallimard), aussi précis qu’engagé : celle des limites à poser pour que les violences sexuelles ne restent pas impunies. Fabula vous invite à découvrir lire un extrait de cet essai…

La vie des formes conceptuelles

La vie des formes conceptuelles

Le monolinguisme de l'autre

Le monolinguisme de l'autre

Chaque semestre nous vaut quelque réédition des grands titres de Jacques Derrida, entreprises à l'enseigne de Gallimard désormais. Après L'animal que donc je suis l'an passé, la collection Folio Essais accueille l'un des plus célèbres essais du philosophe : Le monolinguisme de l’autre. On en connaît le motif : "Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne". C’est avec cet aveu déconcertant que le philosophe ouvre ce livre hybride, aessai de philosophie du langage et témoignage de l’auteur sur l’acculturation qu’il a connue durant son enfance en Algérie française. Un récit qui fait état des facteurs psychologiques parfois contradictoires dont est investi le sujet colonisé, tiraillé qu'il est entre le désir de renouer avec une langue d’origine "perdue" et l’ambition de maîtriser celle du colonisateur. En comparant sa trajectoire avec celles d’autres penseurs bilingues, notamment ashkénazes, il met également au jour la singularité culturelle, linguistique et historique de la diaspora juive sépharade. Retraçant la construction de son identité par le langage, Derrida revient par la même occasion sur un passé colonial qui ne passe pas, et offre un texte d’une rare fécondité sur les questions d’occidentalisme, d’ethnocentrisme et de décolonisation.

Signalons par ailleurs la parution aux Presses de Montréal de l'essai d'Anne Emmanuelle Berger, Le cœur au téléphone. Derrida et la question de l'auto-affection, qui se demande comment la question de l’amour et celle de la "différence sexuelle" se touchent-elles dans l’œuvre de Jacques Derrida.

En famille

En famille

Outre des travaux sur Rousseau, dont un essai consacré aux rapports entre Anthropologie, morale et politique dans l'œuvre du philosophe sous le titre L'Histoire de la raison (Champion) et une toute récente réédition de la Profession de foi du vicaire savoyard issue du livre IV de l'Émile (GF-Flammarion), on doit à Gabrielle Radica d'avoir initié une réflexion philosophique sur la famille, notamment avec un volume collectif paru chez Vrin : Philosophie de la famille. Communauté, normes et pouvoirsElle fait aujourd'hui paraître La famille des classiques. Parenté, mariage et propriété dans la philosophie des XVIIe et XVIIIe sicèles dans la collection "La croisée des chemins" des éditions de l'ENS dont les titres sont progressivement mis en ligne sur OpenEdition. La famille moderne n'est plus, mais son histoire reste indispensable pour qui veut comprendre qu'elle a constitué à la fois un repoussoir et un laboratoire de la famille contemporaine. "Nous héritons d’une institution complexe dans laquelle la hiérarchie, la division du travail, la différence sexuelle et générationnelle, la subsistance, le soin, les sentiments et les modalités de l’affiliation ont été bouleversés. Faire l’histoire de la famille moderne, c’est aussi la restituer dans les doctrines philosophiques classiques qui lui consacrèrent une vive attention. Grotius, Hobbes, Locke, Pufendorf, Montesquieu, Rousseau et Diderot : tous ces auteurs ont été des philosophes de la famille, tous ont affiné leurs notions afin d’intégrer la famille dans leur théorie politique et leur ontologie sociale"

(Illustr. : Le Gâteau des rois (1774) de Jean-Baptiste Greuze, Musée Fabre, Montpellier)