Questions de société

éditos

Un nouvel idéal de formation de l'humain

Un nouvel idéal de formation de l'humain

Réunis dans le petit périmètre du duché de Weimar au tournant du XIXesiècle, Johann von Herder, Friedrich Schiller, Johann von Goethe et Wilhelm von Humboldt placent tous les quatre l’idée de Bildung au cœur de leurs œuvres. Par ce terme de Bildung qui est, selon le mot de Mendelssohn, un "nouveau venu" dans la langue allemande, on entend ici le processus par lequel, passant de l’enfance à l’âge adulte, l’être humain se forme intellectuellement, socialement et moralement. Soulignant les liens entre la Bildung et l’histoire individuelle et collective, la place de la nature, celle de l’expérience et celles des institutions éducatives, l’ouvrage que publie Philippe Foray aux éditions Vrin sous le titre Le concept de Bildung montre de quelles différentes manières ces auteurs ont conçu ce que Hans Georg Gadamer a appelé "un nouvel idéal d’une formation (Bildung) de l’être humain".

(Illustr. : Bibliothèque grand-ducale de Weimar, avec le bâtiment de liaison (Goethe-Anbau) entre le bâtiment principal et l'ancienne tour de la ville, dessinée par A. Glaeser, 1830)

Dormir (rêver peut-être)

Dormir (rêver peut-être)

Peut-on considérer une partie des troubles du sommeil comme des pathologies sociales, faisant du sommeil une question politique ? C’est la question que se pose Claire Pagès dans Dormir. Essai de philosophie sociale (Vrin), où elle examine les rapports du dormeur à la fois au monde et à son environnement de sommeil dans une perspective de philosophie sociale, à partir de l’aggravation contemporaine des troubles du sommeil. S’il est manifeste que tous les dormeurs ne profitent pas du même repos, c’est que le sommeil est loin d’égaliser les conditions. Bien que nous dormions, les multiples chaînes qui nous relient au monde, certaines plus étroitement que d’autres, ne se trouvent pas déliées.

Rappelons, déjà salué par Fabula, le volume collectif publié aux éditions Hermann par Marie Bonnot et Émilie Frémond : Les arts du sommeil, qui, cent ans après la naissance du surréalisme et la période des sommeils hypnotiques, entend revenir sur ce qui a fait la légende du mouvement par une série de déplacements – du rêve vers le sommeil, du centre vers la périphérie, de la psyché vers le corps – mais aussi interroger la manière dont les arts plastiques, le cinéma, la bande dessinée et jusqu’à la musique, envisagent le sommeil comme une expérience tout à la fois physique, esthétique et politique. On peut toujours lire sur Fabula l'Introduction de l'ouvrage signé par Émilie Frémond…

(Photogramme : La Jetée de Chris Marker, 1962)

1848 : l'histoire au ras de la rue

1848 : l'histoire au ras de la rue

Une fois que les femmes ont ouvert les yeux

Une fois que les femmes ont ouvert les yeux

Il est rare qu’un livre change complètement la face des choses. C'est ce qu'a fait Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir en 1949, et son ferment continue d’agir. On ne peut créer un tel bouleversement sans susciter le scandale. Qu’ils soient de droite ou de gauche, libéraux progressistes ou communistes orthodoxes, athées ou religieux, qu’ils s’appellent Camus, Mauriac ou Nimier, les adversaires du Deuxième Sexe réagirent d’une seule voix au moment de sa publication. La condamnation fut confirmée par le Vatican, qui mit sans surprise le livre à l’Index. Quel était donc le véritable objet du scandale ? Beauvoir sape les fondements d’un ordre ancestral, en contestant la domination dans laquelle les femmes sont maintenues par les hommes, que ce soit par le mariage ou par la maternité. Elle bat en brèche l’existence d’un instinct maternel, de même qu’elle aborde frontalement des thèmes alors tabous, comme la sexualité féminine. Elle anéantit en outre l’idée d’un Éternel féminin, qui servit, au cours des siècles, à figer les femmes dans un mythe ennemi de leur liberté. Esther Demoulin donne dans la "Bibliothèque de la Pléiade" une nouvelle édition du Deuxième Sexe.

Elle fait paraître dans le même temps avec Sylvie Le Bon de Beauvoir un recueil des Écrits et paroles féministes (1947-1985), sous le titre Une fois que les femmes ont ouvert les yeux. Façon de rappeler que Le Deuxième Sexe n’a été qu’un commencement. Pendant près de quarante ans, Simone de Beauvoir n’a cessé de penser, d’écrire, de parler et d’agir pour l’émancipation des femmes, au rythme des luttes françaises et internationales. Fabula vous invite à en lire un extrait…

La collection "Folio Essais" réédite de son côté Idéalisme moral et réalisme politique, une défense de l'existentialisme qui n'a rien perdu de son actualité puisqu'elle entend nous convaincre de renoncer aux consolations du mensonge et de la résignation pour mieux faire confiance à notre liberté. Fabula donne à lire un extrait du volume…

Images de l'Empire au temps colonial

Images de l'Empire au temps colonial

Dans Éduquer et séduire. Images scolaires de l'Empire au temps colonial (1870-1960) qui paraît aux Presses du Réel, Sophie Leclercq éclaire un point resté aveugle du colonialisme français : comment, entre 1870 et 1960, à travers une imagerie édifiante, fut enseignée aux enfants la conquête coloniale, et de quelle façon fut éduqué leur regard sur les populations colonisées ? À partir d'archives de l'éducation, cette étude explore les multiples facettes d'un colonialisme visuel qui envahit les écoles françaises jusqu'au crépuscule de l'Empire.

Paraît dans le même temps aux P.U. de Rennes Mettre en scène l’Algérie coloniale. Les préfets d’Alger et le protocole (1936-1961), sous direction de Majid Embarech. Les archives issues du travail quotidien des préfets d’Alger et les photographies des cérémonials protocolaires permettent à l’historien de faire revivre une Algérie mythique, fraternelle et républicaine que ces hauts fonctionnaires étaient chargés de présenter aux Européens d’Algérie, aux Algériens et aux personnalités de passage à Alger ainsi qu’à l’opinion métropolitaine, dans une période de décomposition progressive d’un système colonial inégalitaire

Signalons par anticipation la parution en juin prochain de l'essai de Sofiane Taouchichet, Le rire colonial, qui se penche sur La presse satirique illustrée face à la colonisation (1830-1990). Entre exaltation des conquêtes et dénonciation des violences, la presse satirique livre un regard ambivalent où la caricature révèle toutes les ambiguïtés de l'histoire coloniale et offre un miroir mouvant, drôle ou cruel, des sensibilités à l’égard de la colonisation. L’analyse, fondée sur un vaste corpus satirique, met en lumière stéréotypes, usages publics et héritages visuels d’un pan méconnu de la culture impériale. Les images révèlent comment, au fil des pages et des rires, la satire participe à façonner le regard public et à inscrire, jusque dans les imaginaires, les ambiguïtés et les héritages de l’empire.

Une histoire française de la dépression

Une histoire française de la dépression

À la fin XIXe siècle, à la Salpêtrière, l'aliéniste Jules Séglas caractérise une mélancolie sans délire avec pour symptôme central la douleur morale liée à un ensemble de passions tristes, de l'ennui au désespoir, que cible le traitement moral. Au milieu du XXe siècle, à Sainte-Anne, le psychiatre Jean Delay explique les états dépressifs-mélancoliques par un dérèglement de l'humeur, disposition affective fondamentale déterminée par le cerveau thymique, qui entraîne la tristesse et peut être soigné par les électrochocs puis les antidépresseurs. Ce qui se joue dans l'émergence de l'humeur dépressive, c'est le tournant biologique ayant mené la psychiatrie des raisons aux causes a-rationnelles des troubles mentaux. Élodie Boissard restitue cette Histoire française de la dépression. De la tristesse mélancolique à l’humeur dépressive (Classiques Garnier).

(Illustr. : Aliéné en démence dans Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal d'Étienne Esquirol, 1838)

De la mollesse comme acte de résistance

De la mollesse comme acte de résistance

En 2021 paraissait aux éditions Droz sous la direction de Daniele Maira, Freya Baur et Teodoro Patera un volume consacré aux Mollesses renaissantes. Défaillances et assouplissement du masculin, dont Vincent Quindos avait (énergiquement) rendu compte pour Acta fabula dans "Splendeurs & misères de la mollesse : renégocier l’idéal viril au XVIe siècle". Daniele Maira publie aujourd'hui aux mêmes presses genevoises Mollesses masculines. Éthiques de l'efféminement, d'Érasme à Montaigne, qui révèle l’existence inattendue d’une confrérie de masculinités efféminées, qui ne se réduit pas aux homosexuels : les impuissants, les lâches, les eunuques, les  paresseux, les sédentaires, les ivrognes, les masturbateurs, les tyrans, les jeunes avides de nouveauté ou encore les amoureux passionnés… Autant de figures qui, loin de se soumettre, se détournent parfois de l’injonction virile, assouplissent un idéal dépassé ou laissent transparaître une mollesse originelle. Ces masculinités molles invitent ainsi à la découverte épistémique de soi et du monde. Par là même, elles suggèrent un dépassement critique des limites et des frontières pour expérimenter de nouvelles formes de vivre, à l’instar de Montaigne qui souhaite "vivre mollement".