Questions de société

éditos

Le monolinguisme de l'autre

Le monolinguisme de l'autre

Chaque semestre nous vaut quelque réédition des grands titres de Jacques Derrida, entreprises à l'enseigne de Gallimard désormais. Après L'animal que donc je suis l'an passé, la collection Folio Essais accueille l'un des plus célèbres essais du philosophe : Le monolinguisme de l’autre. On en connaît le motif : "Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne". C’est avec cet aveu déconcertant que le philosophe ouvre ce livre hybride, aessai de philosophie du langage et témoignage de l’auteur sur l’acculturation qu’il a connue durant son enfance en Algérie française. Un récit qui fait état des facteurs psychologiques parfois contradictoires dont est investi le sujet colonisé, tiraillé qu'il est entre le désir de renouer avec une langue d’origine "perdue" et l’ambition de maîtriser celle du colonisateur. En comparant sa trajectoire avec celles d’autres penseurs bilingues, notamment ashkénazes, il met également au jour la singularité culturelle, linguistique et historique de la diaspora juive sépharade. Retraçant la construction de son identité par le langage, Derrida revient par la même occasion sur un passé colonial qui ne passe pas, et offre un texte d’une rare fécondité sur les questions d’occidentalisme, d’ethnocentrisme et de décolonisation.

Consentir à quoi ?

Consentir à quoi ?

Les relations sexuelles sont régies par un principe fondamental de liberté ; le droit se fait, à leur égard, plus discret et tolérant que dans d’autres domaines. À ce titre, le consentement, compris comme l’expression claire d’une volonté libre et éclairée, y joue un rôle prépondérant – ce que reconnaît désormais la loi du 6 novembre 2025 introduisant cette notion dans la qualification des viols et agressions sexuelles. L’emblématique affaire des viols de Mazan a conforté cette façon de poser le problème, la question du consentement de la victime ayant été au coeur tant de l’interprétation des vidéos que de la défense des prévenus. Pour autant, ce consentement, si nécessaire soit-il, et à supposer qu’il puisse être établi avec certitude, est-il suffisant ? Peut-il être apprécié sans tenir compte de la nature des actes commis ? C’est aussi parce qu’ils détournent le regard de la violence objective des faits que les juges échouent à prendre la mesure des agressions sexuelles. Qu’il y ait eu consentement ne suffit en effet pas à tout légitimer. Consentir, certes ; mais à quoi ? C’est la question centrale de l'opuscule signé par Muriel Fabre-Magnan dans la collection Tract (Gallimard), aussi précis qu’engagé : celle des limites à poser pour que les violences sexuelles ne restent pas impunies. Fabula vous invite à découvrir lire un extrait de cet essai…

La religion des morts

La religion des morts

Le XIXe siècle a été par excellence le temps du "culte des morts", ce culte familial du souvenir et de la tombe qui a été un de ses ancrages anthropologiques et religieux les plus profonds et les plus unanimes. L’Ancien Régime n’avait rien connu de tel. Et pour cause : son système d’inhumation était tout autre et l’essentiel était encore pour lui de prier pour les âmes des morts, pas d’aller leur rendre visite dans les cimetières. Les défunts étaient enterrés dans et autour des églises, les cimetières avaient des allures de terrains vagues, les tombes individuelles étaient rares et on ne pèlerinait que sur celles des saints. Au XIXe siècle, tout change. Un nouveau type de cimetière émerge : le nôtre. Propriété communale, souvent séparé des églises et des habitations, plus étendu, il accueille un nombre croissant de tombes individuelles et familiales, pour certaines monumentales. Dans ce nouvel espace les rituels se modifient : visites fréquentes, dépôt de fleurs, recueillement, compatibles avec toutes les croyances et incroyances du siècle. Pompes funèbres et tenues de deuil envahissent l’espace public, le phénomène culminant chaque année à la Toussaint. Le culte des morts a ainsi été le grand phénomène de religion populaire du XIXe siècle, un siècle qui a eu le deuil pour religion et dont l'influence s'est prolongée fort avant dans le XXe siècle, et même jusqu'à nos jours. Guillaume Cuchet publie aux éditions du Seuil La Religion des morts. Comment le XIXe siècle a inventé le deuil moderne.

Peste noire

Peste noire

On appelle traditionnellement "peste noire" le moment paroxystique de la deuxième pandémie de peste, qui se diffuse en Europe à partir de 1347. Elle constitue à ce jour la plus grande catastrophe démographique de l’histoire de l’humanité. Dans Peste noire (Seuil), Patrick Boucheron prend appui sur les progrès conjoints de l’archéologie funéraire et de l’anthropologie, mais aussi de la microbiologie et des sciences de l’environnement, qui en ont révolutionné l’approche. L'ouvrage propose une histoire globale et sociale d’un événement de longue durée, qui déborde les frontières chronologique,s géographiques et disciplinaires. Car la peste met à l’épreuve ce que peut l’histoire dès lors qu'elle se montre accueillante à l’apport de toutes les sciences du passé, y compris lorsqu’elles fouillent les archives du vivant et celles de la Terre. Elle fut, historiquement, une mise à l’épreuve de la capacité des pouvoirs et des sociétés humaines à faire face à la mort de masse. Proposant aussi une histoire d’après la peste, Patrick Boucheron répond à des questions plus récentes, relatives notamment aux paysages et à l’habitat, à l’environnement d’une manière générale, à l’histoire non seulement démographique mais sanitaire des populations survivantes.

Saluons aussi la parution aux éditions Champ Vallon de l'essai de Frédéric Jacquin : Mourir de la peste. Anthropologie d'une épidémie (1720-1722), qui se penche sur le sort des 140 000 victimes provençales entre l’été 1720 et la fin de l’année 1722. Qu’ont-ils vécu entre l’apparition de leurs premiers symptômes et leur mort ?  Dans quel monde infernal ont-ils été plongés en attente de leurs trépas ? Quels combats ont-ils mené pour résister à leur sort ? En s’appuyant sur un matériau archivistique exceptionnel, l'anthropologue exhume les fragments de vies d’hommes et de femmes anonymes du dernier épisode pesteux qui frappa le royaume de France. Il essaie de reconstituer leur parcours d’épouvante dans des cités frappées par la contagion et de comprendre dans le cours atroce de la mort épidémique, en quoi celle-ci constituait une expérience singulière et dramatique.

(Illustr. : Italie - XVI siècle - Manuscrit du texte vernaculaire La Franceschina - Victimes de la peste à Pérouse)

En famille

En famille

Outre des travaux sur Rousseau, dont un essai consacré aux rapports entre Anthropologie, morale et politique dans l'œuvre du philosophe sous le titre L'Histoire de la raison (Champion) et une toute récente réédition de la Profession de foi du vicaire savoyard issue du livre IV de l'Émile (GF-Flammarion), on doit à Gabrielle Radica d'avoir initié une réflexion philosophique sur la famille, notamment avec un volume collectif paru chez Vrin : Philosophie de la famille. Communauté, normes et pouvoirsElle fait aujourd'hui paraître La famille des classiques. Parenté, mariage et propriété dans la philosophie des XVIIe et XVIIIe sicèles dans la collection "La croisée des chemins" des éditions de l'ENS dont les titres sont progressivement mis en ligne sur OpenEdition. La famille moderne n'est plus, mais son histoire reste indispensable pour qui veut comprendre qu'elle a constitué à la fois un repoussoir et un laboratoire de la famille contemporaine. "Nous héritons d’une institution complexe dans laquelle la hiérarchie, la division du travail, la différence sexuelle et générationnelle, la subsistance, le soin, les sentiments et les modalités de l’affiliation ont été bouleversés. Faire l’histoire de la famille moderne, c’est aussi la restituer dans les doctrines philosophiques classiques qui lui consacrèrent une vive attention. Grotius, Hobbes, Locke, Pufendorf, Montesquieu, Rousseau et Diderot : tous ces auteurs ont été des philosophes de la famille, tous ont affiné leurs notions afin d’intégrer la famille dans leur théorie politique et leur ontologie sociale"

(Illustr. : Le Gâteau des rois (1774) de Jean-Baptiste Greuze, Musée Fabre, Montpellier)

La vie en gloses

La vie en gloses

Très déçu du péage de Saint-Arnoult : tel est l’un des 4000 commentaires reçus par cette barrière d’autoroute sur Internet. Oui, 4000… Ce foisonnement invite à réfléchir : pourquoi sommes-nous si nombreux à commenter la forme des dents d’une fourchette (trop carrées), une caverne néolithique (déçue par cette grotte) ou l’offre d’un restaurant (brochette de bœeuf très nerveuse) ? En quoi cette pratique modifie-t-elle notre rapport au monde et la place que nous tentons d’y occuper ? Sans rien dissimuler des aspects les plus sombres de ces gloses proliférantes, peut-on y voir aussi une démocratisation de l’écrit et une nouvelle étape de l’avancée vers l’égalité chère à Alexis de Tocqueville (je l’adore, allez Alexis !!!) ? Dans La civilisation du commentaire (Gallimard), joliment sous-titré Portrait de la vie en glose, Maya Goyet mène l'enquête sur ces masses d’avis, au style aussi bancal que ciselé, et touchant toutes les dimensions de l’existence. Elle y met en lumière les enseignements, la poésie, parfois l’absurde de cet espace numérique caractéristique de notre modernité.

Sombres Lumières

Sombres Lumières

Au cours des années 2010 et 2020, aux États-Unis, une nouvelle contre-culture de droite radicale s’est développée sur internet. Ses figures centrales, comme Curtis Yarvin ou Nick Land, écrivent le plus souvent sous pseudonymes, sur des blogs et sur les réseaux sociaux. Ils ont donné à ce mouvement son nom, la "néoréaction", ou encore les "Lumières sombres" (Dark Enlightenment). Les idées qu’ils défendent sont à la fois anciennes et hypermodernes : détruire la démocratie, établir une monarchie, diriger l’État comme une entreprise, rétablir les inégalités entre hommes et femmes, affirmer les différences entre patrimoines génétiques… D’abord marginaux, ils ont peu à peu obtenu le soutien de certains milliardaires de la Silicon Valley, et leur audience n’a cessé de s’élargir depuis. Avec la victoire de Donald Trump en novembre 2024, ils estiment avoir désormais les mains libres pour faire de l’Amérique le laboratoire de leurs vœux les plus fous. Dans Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire (Gallimard/Le Grand Continent), Arnaud Miranda en livre une première analyse qui met en lumière l’originalité des néoréactionnaires tout en les inscrivant dans l’histoire longue des idées. Elle donne à lire leurs textes et permet de prendre la mesure de ce qui pourrait bien devenir notre futur. Fabula vous invite à feuilleter l'ouvrage…

Signalons au passage les la série de podcasts "Lumières, anatomie d'un idéal" créée par Antoine Lilti pour France Inter, dont le sixième et dernier épisode est consacré au "Dark Enlightenment", qui irrigue le cœur de la pensée trumpiste.

(Illustr. Thomas Trutschel ©Getty, source : Radio France)