Questions de société

éditos

Phénoménologie des émotions

Phénoménologie des émotions

Sous le titre Phénoménologie des émotions, Natalie Depraz a réuni pour les éditions Vrin avec le concours de Maria Gyemant les manuscrits inédits de Husserl sur l’affectivité (GemütGefühle). Ils révèlent combien les émotions ont constitué un des thèmes qui a préoccupé le phénoménologue tout au long de sa vie. Le corpus traduit est issu du second volume des Studien zur Struktur des Bewusstseins intitulé "Sentiment et valeur" (Gefühl und Wert, 1896-1925). Il met en scène une double dynamique croisée entre émotions et valeurs, où chacun revêt une fonction pour l’autre : la valeur de l’objet est le lieu d’impulsion de l’émotion, par exemple de la joie ; l’émotion, par exemple le plaisir, porte et suscite l’attribution de valeur. Husserl, donc, entre la valeur et l’émotion, ne choisit pas, et c’est heureux. Il pense les deux ensemble.

Nathalie Depraz fait paraître dans le même temps un essai, Le cœur battant de l'ego. Husserl et la phénoménologie des émotions (Vrin également). Traduire Gemüt par cœur, c’est dire d'emblée que l’émotion n’est pas psychique mais corps viscéral.

On ira lire aussi un peu en amont, en s'intéressant à Hume avec Alexandre Charrier qui fait paraître Le soi à la lumière des émotions dans la collection "La croisée des chemins" (ENS éditions). L'essai invite à penser le soi comme une simple représentation qui découle, avant tout, de notre vie émotionnelle. D’où vient l’idée que nous avons de nous-mêmes ? Comment la représentation de soi – et, plus précisément, d’un soi continu et identique à lui-même à travers le temps – advient-elle à la conscience ? Par quels ressorts psychologiques y consentons-nous ? Le sommaire de l'ouvrage est à découvrir en ligne via OpenEdition…

Savoirs situés

Savoirs situés

"Comment voir ? Depuis où ? Qui peut avoir plus d’un seul point de vue ? Qui se retrouve aveuglé·e ? Qui porte des œillères ?". En 1988, Donna Haraway donnait naissance à une notion devenue centrale dans les mondes universitaires, artistiques et militants. Quarante ans plus tard, cette idée de "savoirs situés", à la croisée de l’écologie, des pensées décoloniales et du féminisme, reste des plus stimulantes. Les éditions marseillaises Wildproject accueille au sein de leur "Petite bibliothèque d'écologie populaire" une traduction de l'essai de Donna Haraway, Savoirs situés. Fabula vous invite à lire un extrait de l'ouvrage…

Rappelons à cette occasion la 26e livraison de Fabula-LhT : "Situer la théorie : pensées de la littérature et savoirs situés (féminismes, postcolonialismes)", supervisée par Marie-Jeanne Zenetti, Flavia Bujor, Marion Coste, Claire Paulian, Heta Rundgren et Aurore Turbiau, et adossée à un dossier critique d'Acta fabula.

Un nouvel idéal de formation de l'humain

Un nouvel idéal de formation de l'humain

Réunis dans le petit périmètre du duché de Weimar au tournant du XIXesiècle, Johann von Herder, Friedrich Schiller, Johann von Goethe et Wilhelm von Humboldt placent tous les quatre l’idée de Bildung au cœur de leurs œuvres. Par ce terme de Bildung qui est, selon le mot de Mendelssohn, un "nouveau venu" dans la langue allemande, on entend ici le processus par lequel, passant de l’enfance à l’âge adulte, l’être humain se forme intellectuellement, socialement et moralement. Soulignant les liens entre la Bildung et l’histoire individuelle et collective, la place de la nature, celle de l’expérience et celles des institutions éducatives, l’ouvrage que publie Philippe Foray aux éditions Vrin sous le titre Le concept de Bildung montre de quelles différentes manières ces auteurs ont conçu ce que Hans Georg Gadamer a appelé "un nouvel idéal d’une formation (Bildung) de l’être humain".

(Illustr. : Bibliothèque grand-ducale de Weimar, avec le bâtiment de liaison (Goethe-Anbau) entre le bâtiment principal et l'ancienne tour de la ville, dessinée par A. Glaeser, 1830)

Images de l'Empire au temps colonial

Images de l'Empire au temps colonial

Dans Éduquer et séduire. Images scolaires de l'Empire au temps colonial (1870-1960) qui paraît aux Presses du Réel, Sophie Leclercq éclaire un point resté aveugle du colonialisme français : comment, entre 1870 et 1960, à travers une imagerie édifiante, fut enseignée aux enfants la conquête coloniale, et de quelle façon fut éduqué leur regard sur les populations colonisées ? À partir d'archives de l'éducation, cette étude explore les multiples facettes d'un colonialisme visuel qui envahit les écoles françaises jusqu'au crépuscule de l'Empire.

Paraît dans le même temps aux P.U. de Rennes Mettre en scène l’Algérie coloniale. Les préfets d’Alger et le protocole (1936-1961), sous direction de Majid Embarech. Les archives issues du travail quotidien des préfets d’Alger et les photographies des cérémonials protocolaires permettent à l’historien de faire revivre une Algérie mythique, fraternelle et républicaine que ces hauts fonctionnaires étaient chargés de présenter aux Européens d’Algérie, aux Algériens et aux personnalités de passage à Alger ainsi qu’à l’opinion métropolitaine, dans une période de décomposition progressive d’un système colonial inégalitaire. Fabula en donne à lire l'introduction de l'ouvrage, intégralement accessible en ligne via Cairn…

Signalons par anticipation la parution en juin prochain de l'essai de Sofiane Taouchichet, Le rire colonial, qui se penche sur La presse satirique illustrée face à la colonisation (1830-1990). Entre exaltation des conquêtes et dénonciation des violences, la presse satirique livre un regard ambivalent où la caricature révèle toutes les ambiguïtés de l'histoire coloniale et offre un miroir mouvant, drôle ou cruel, des sensibilités à l’égard de la colonisation. L’analyse, fondée sur un vaste corpus satirique, met en lumière stéréotypes, usages publics et héritages visuels d’un pan méconnu de la culture impériale. Les images révèlent comment, au fil des pages et des rires, la satire participe à façonner le regard public et à inscrire, jusque dans les imaginaires, les ambiguïtés et les héritages de l’empire.

25 ans de Multitudes

25 ans de Multitudes

À l'automne dernier, la revue Multitudes faisait paraître son centième numéro. Elle fête ces jours-ci son 25e printemps, et un quart de siècle de fidélité à une ligne éditoriale désireuse de renouveler les perspectives sociales, écologiques et politiques d’une gauche largement crispée sur la défense des acquis. Et de frayer de nouvelles voies pour la pensée hétérodoxe : critique de la raison républicaine, éloge de la créolisation, écoféminismes, politiques du care, perspectives autochtones, Europe fédérale, désidentifications queer, luttes numériques, analyses hétérodoxes de la finance, propositions de revenu universel et de taxe pollen. On pourra se plonger via Cairn dans une liste rétrospective qui remet en lumière quelques articles-clés, en présentant les auteur(e)s, réflexions et sujets qui ont jalonné l'histoire intellectuelle de la revue Multitudes, et découvrir un entretien avec Yves Citton, l'un de ses co-directeurs avec Sandra Laugier et Yann Moulier Boutang.

Dormir (rêver peut-être)

Dormir (rêver peut-être)

Peut-on considérer une partie des troubles du sommeil comme des pathologies sociales, faisant du sommeil une question politique ? C’est la question que se pose Claire Pagès dans Dormir. Essai de philosophie sociale (Vrin), où elle examine les rapports du dormeur à la fois au monde et à son environnement de sommeil dans une perspective de philosophie sociale, à partir de l’aggravation contemporaine des troubles du sommeil. S’il est manifeste que tous les dormeurs ne profitent pas du même repos, c’est que le sommeil est loin d’égaliser les conditions. Bien que nous dormions, les multiples chaînes qui nous relient au monde, certaines plus étroitement que d’autres, ne se trouvent pas déliées.

Rappelons, déjà salué par Fabula, le volume collectif publié aux éditions Hermann par Marie Bonnot et Émilie Frémond : Les arts du sommeil, qui, cent ans après la naissance du surréalisme et la période des sommeils hypnotiques, entend revenir sur ce qui a fait la légende du mouvement par une série de déplacements – du rêve vers le sommeil, du centre vers la périphérie, de la psyché vers le corps – mais aussi interroger la manière dont les arts plastiques, le cinéma, la bande dessinée et jusqu’à la musique, envisagent le sommeil comme une expérience tout à la fois physique, esthétique et politique. On peut toujours lire sur Fabula l'Introduction de l'ouvrage signé par Émilie Frémond…

(Photogramme : La Jetée de Chris Marker, 1962)

1848 : l'histoire au ras de la rue

1848 : l'histoire au ras de la rue