L’année 2024, marquée par le centenaire du Manifeste du surréalisme, a été jalonnée par une pléthore de manifestations, d’expositions et de commémorations. En réunissant des notes de lecture issues d’ouvrages publiés ou republiés depuis 2022, ce dossier « Surréalisme(s) », numéro 92, vise à donner un aperçu sur les nouveaux éclairages que les recherches et publications de ces dernières années ne manquent pas d’apporter.
Ainsi le surréalisme, dans sa pluralité et la fertile hybridation qu’il permet, constitue-t-il le fil directeur de ce dossier. Loin de prétendre en offrir une vision exhaustive, on y traversera des chemins moins jalonnés, en revenant sur de nouveaux angles d’attaque à propos d’un mouvement qui, depuis le début, se prête et contribue à nourrir une littérature critique foisonnante.
Ces treize comptes rendus de lecture et ces deux entretiens offrent, comme de tenaces fils d’araignée, un maillage parallèle du surréalisme, qui enrichit les études sur le mouvement, redéfinit ses contours et vivifie son message.
Le premier temps de ce dossier est consacré à l’étude de l’histoire du surréalisme dans son « charnier natal », c’est-à-dire en France. Le centenaire du surréalisme a été l’occasion de nombreuses parutions et études. Anton Hureaux étudie ainsi « l’actualité bretonienne » au travers de l’édition d’une Pléiade spéciale consacrée à l’auteur du Manifeste, mais aussi plusieurs manuscrits inédits publiés chez Jean-Michel Place et Hermann. Autant de moyens de réévaluer ce qui dans Breton nous touche toujours aujourd’hui, et qui, néanmoins, mérite d’être étudié à l’aide de nouvelles approches et sources, ce que fait le premier numéro des Cahiers Breton. Autre réédition : en 2024, le retour du Miroir du merveilleux a permis de remettre une autre figure à la marge, celle de Pierre Mabille, auteur au cœur du mouvement, à travers le concept de « merveilleux » comme facteur initiatique et découverte d’une autre réalité pour l’homme, ce que montre Corentin Bouquet. Léa Nicolas-Teboul, quant à elle, retrace l’histoire du groupe surréaliste hétérodoxe méconnu et de la vingtaine de ses membres entre 1940 et 1944. Né comme l’herbe folle loin des sentiers battus du surréalisme, La Main à plume reprend les propositions du Manifeste pour s’en détourner peu à peu et inaugurer une poétique singulière, en même temps qu’elle ouvre la voie d’un « trotsko-surréalisme » engagé dans la Résistance. Négligé lui aussi, le surréalisme d’après-guerre a été étudié par Anne Foucault dans Histoire du surréalisme ignoré. L’ouvrage propose de reconsidérer les vingt-cinq ans qui séparent le surréalisme de la publication du Déshonneurdes poètes de Péret à son auto-dissolution polémique en 1969, en reprenant ses différents plans de lutte : politique, plastique et poétique. Autant de traces de foisonnement théorique et artistique, loin d’une vulgate condamnant le groupe après 1945 à la redite ennuyeuse et sénile. Androula Michael, enfin, revient dans « Robert Lebel : une pensée indisciplinée du surréalisme », sur le travail éditorial de Jérôme Duwa et Yves Le Fur consacré au premier volume des œuvres complètes de Robert Lebel, et son point de vue singulier sur le surréalisme, depuis la distance et une indépendance, une indiscipline cultivées. Elle revient également, dans « Front Unique. L’art en acte : les dispositifs insoumis de Jean-Jacques Lebel », sur le livre Front Unique de Jérôme Duwa, qui retrace l’itinéraire artistique, politique et intellectuel de Jean-Jacques Lebel par le prisme du périodique.
Dans « Surréalisme international », on revient sur les contours du surréalisme par-delà les frontières, pour mieux revenir sur sa force d’adaptation à différentes réalités historiques et sociales, sur les échos que l’art et les écrits surréalistes, traduits ou non, suscitent au prisme de ces autres pays, tout en permettant d’appréhender d’autres caractéristiques du mouvement. L’article de Christina Helflin revient sur le cas britannique, en montrant à travers trente-quatre portraits d’artistes un versant peu connu du surréalisme, enrichi d’anecdotes personnelles et d’illustrations dans un portrait fait de l’intérieur, qui est sans doute le grand apport de l’ouvrage de Desmond Morris, The British Surrealists. À l’Est, Mariana Orawczak Kunešová, dans son article sur Le Surréalisme de Belgrade de Jelena Novaković,s’interrogesur la tension toujours vive que suscite le rapport au surréalisme dans des contextes nationaux différents, interrogeant les chronologies, malencontreusement lues dans un même sens qui viserait à établir des influences, et les préséances nationalistes. À son tour, Karla Segura Pantoja revient sur les récits biographiques de six femmes artistes, brossés par Victoria Combalía dans Musas, mecenas y amantes ; elle questionne la portée trop souvent réductrice de ce terme lorsqu’il lisse la diversité de parcours singuliers de femmes dont l’activité créatrice est loin de rester sur un second plan. Enfin, c’est toute la diversité du mouvement surréaliste perçu à travers le monde, qui est évoquée dans l’entretien réalisé par Sophie Corazolla, Andrea Gremels et Julia Jendrossek, avec le spécialiste des avant-gardes Wolfgang Asholt. Celui-ci y témoigne des multiples prolongements qu’offre le cas du surréalisme, à l’échelle mondiale, jusque dans l’actualité des études postcoloniales et des études de genre, ou plus largement dans le cadre de ses liens avec l’insubordination et la culture contestataire d’aujourd’hui. Ces pages sont illustrées par deux ambitieuses cartographies réticulaires de ces réseaux, réalisées par Moses März.
Les frontières n’ayant jamais limité la portée des études surréalistes, il convenait de s’interroger sur les nouvelles approches critiques développées par la recherche récente. C’est ainsi que Caroline Payen revient, à la lumière d’un corpus caractérisé par le rapport du surréalisme à la nature, sur la teneur de l’expérience sensible que procure la production surréaliste, ainsi que sur la formation d’un imaginaire poétique où celle-ci occupe une place centrale, en parcourant le second tome du Surréalisme au grand air, par Émilie Frémond. De son côté, Damiano De Pieri recense l’ouvrage de Charlotte Servel, Le cinéma burlesque, une autre origine du surréalisme, portant sur cette autre origine du surréalisme : « agent provocateur du surréalisme » (p. 319), « remarquable excitant théorique pour les surréalistes » (p. 375), il participe de la naissance de l’automatisme, en même temps qu’il fait incuber un modus vivendi surréaliste ébouriffé.
La dernière section, « Lignes de dialogue », porte sur des ouvrages qui ont fait le lien entre des vies éprouvées par l’histoire et des moyens d’expression singuliers. Dans le domaine artistique, Andrea Gremels s’interroge, par sa lecture de The Traumatic Surreal de Patricia Allmer, sur les points communs présents dans l’œuvre de femmes artistes germanophones dans la période de l’après-guerre, en l’inscrivant dans leur rapport particulier à une expérience traumatique de la guerre. Puis, poésie oblige, et retour aux sources, c’est un entretien avec Marie-Paule Berranger qui vient clore la section ; une manière de faire retour sur une anthologie qui rend toute leur place à trente-trois femmes proches du surréalisme, L’Araignée pendue à un cil. La chercheuse y revient sur les choix méthodologiques déterminants pour le corpus présenté dans ce volume, qui réunit leur riche création poétique bien souvent disséminée, voire demeurée invisible, par les conjonctures éditoriales ; elle insiste également sur l’hétérogénéité revendiquée dans ces écrits, qui ont en partage, au-delà des plumes de poètes femmes, des valeurs débordant les cadres, décentrant et apportant des nuances plurielles aux représentations du féminin. Enfin, Aurore Turbiau clôt la section en s’intéressant au volume d’Andrea Oberhuber, Faire œuvre à deux. Le livre surréaliste au féminin, qui aborde sous un nouvel angle les fruits de collaborations plurielles, sous le signe de la diversité générique ; elle y analyse l’instauration de divers équilibres par le choix des formats, des rapports texte-image et du partage créatif, dans des œuvres produites par des artistes telles que Claude Cahun, Lise Deharme, Leonora Carrington, Leonor Fini, Dorothea Tanning, Unica Zürn.
L’ensemble de ces contributions n’épuise certes pas les nouveaux pans de la recherche surréaliste, en particulier internationale. Elles montrent néanmoins un certain renouveau dans l’étude du surréalisme, à la faveur d’un changement de générations de chercheurs, qui ont lu leurs aînés mais savent renouveler le répertoire, et de nouvelles archives, méthodes et sujets d’études. Charge au lecteur d’apprécier cette écume comme un commencement, qui n’est point trahison mais attachement, entage, greffe et nouvelle toise. Peut-être faut-il faire naufrage « Corps et Biens » (Desnos)pour mieux repartir ? Ainsi Hölderlin : « Sans cesse un désir vers ce qui n’est point / Lié s’élance. Il y a beaucoup / À maintenir. Il faut être fidèle. / Mais nous ne regarderons point devant nous, ni / Derrière, nous laissant bercer comme / Dans une tremblante barque de mer ».