Acta fabula
ISSN 2115-8037

DOSSIER CRITIQUE n°91

2025Décembre 2025 (volume 26, numéro 11)
titre du numéro

Rééditer la Troisième République des Lettres au féminin

Rééditer des minores, moins minoritaires que minorisé·e·s, est depuis quelques années un enjeu central de la critique féministe du canon et de l’émergence d’une perspective genre et queer au sein de la littérature de langue française, en témoigne le récent colloque « Rétrospectives et perspectives : femmes et genre en littérature, le temps du bilan ». L’importance de ces rééditions n’est pas à négliger : ces titres, dont le présent dossier ne propose qu’une sélection, sont en quelque sorte le premier portrait de l’artiste en jeune femme. Ils esquissent une figure d’autrice et rappellent la trajectoire souvent complexe de ces ouvrages. C’est dire que cette première rencontre est d’importance, et qu’elle croise les enjeux de la quatrième vague féministe, qui débute au lendemain de MeToo. Si le versant de la libération de la parole par des récits de témoignage, des fictions au sujet les violences sexistes et sexuelles ou de traductions d’œuvres des théories féministe et queer fait parler de lui, qu’en est-il de l’éclairage du passé par une position située afin d’y faire apparaître ses zones d’ombre et ses placards ?

Ainsi, « le féminisme est aussi une affaire d’édition », affirmait un collectif d’éditrices féministes et engagées en 2021. Elles se positionnaient face aux collections des grandes maisons – notamment « L’Imaginaire » chez Gallimard et « Les Œuvres du Matrimoine » chez Flammarion (voir le premier entretien) – qui mettent à l’honneur des écritures minorisées, en interrogeant la concentration du capital ou du pouvoir en leur main. Ceci représente cependant un avantage pour le travail sur le canon, notamment pour leur capacité à introduire des œuvres dans les programmes universitaires puis scolaires. Mais la précarité de ces maisons indépendantes n’est plus à démontrer. Comme l’a montré Marie Kirschen (2023), leur prolifération contemporaine fait écho à celle de la deuxième vague féministe en France, qui a vu apparaître les pionnières éditions Des Femmes (1972) et GayKitschCamp (1989), seules survivantes d’une multitude d’autres initiatives qui n’ont malheureusement pas survécu (éditions Persona, Vlasta, Geneviève Pastre, etc.). Ainsi, ce dossier désire également mettre à l’honneur les éditions indépendantes, à l’image de La Variation (voir le deuxième entretien), qui aux côtés de bien d’autres, mettent en lumière les diverses manières d’éditer « en féministe ».

La réédition d’œuvres d’autrices de la Troisième République présente de ce point de vue un intérêt particulier, puisqu’il s’agit d’une période où de plus en plus de femmes ont accès à l’écriture comme métier, sur fond d’apparition de la première vague féministe et d’une visibilisation nouvelle des homosexualités. Cependant, malgré l’invasion d’écrits de femmes relatée par les auteurs de l’époque (Reid, 2020), seule Colette, et plus récemment Rachilde – pour laquelle un important travail d’édition reste à faire – se sont frayé un chemin dans nos bibliothèques. Ce dossier fait ainsi part belle à cette dernière récemment passée dans le domaine public, mais attire l’attention également sur des autrices plus méconnues comme Colette Andris ou Andrée Viollis.

Il pourrait sembler étrange, à première vue, de faire apparaître les études genres ou les postures des autrices quant au féminisme dans ces comptes rendus. Mais occulter cet aspect serait une erreur historique : elles furent toutes, que ce soit de leur vivant ou dans une réception ultérieure, lues et critiquées du point de vue de leur genre (Planté, 2015). De plus, les enjeux du féminisme de la première vague – qui se concentrait plus sur la question des droits de vote et au sein du mariage que sur la question du genre comme construction sociale et culturelle (Bard, 1995) – apparaissent, à des degrés divers, dans leurs écrits. Ainsi, leurs positions (de la plus conservatrice à la plus progressiste) sont à évaluer de manière située, sans ériger ces autrices en héroïnes (Pollock, 1999) mais en rendant compte de leur apport crucial à la littérature. Enfin, c’est bien le travail de philosophes, écrivaines, critiques et théoriciennes féministes qui a mis ces récits entre nos mains : il ne reste plus qu’à faire canon pour fissurer les murs de la forteresse des études littéraires de langue françaises.

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