À l’origine de notre interrogation autour de la formule « littérature générale », à laquelle est consacré le numéro 35 de Fabula-LhT, il y avait un constat du manque de définition et du surplus de polémiques que l’expression a pu susciter. Si le numéro « La “littérature générale” : concordes et discordes autour d’une formule » vise à répondre, sans nécessairement tout combler, à certaines lacunes autour de la littérature générale tout en historicisant les débats dans le champ comparatiste, le présent dossier propose de prolonger et de déplacer la réflexion sur la littérature générale vers ses arrière-plans disciplinaires, ses mots, ses usages institutionnels et ses effets de mondialisation. Les comptes rendus et entretiens réunis aspirent à cartographier les gestes généraux — éthiques, théoriques, sociologiques, politiques — par lesquels on tente aujourd’hui de tenir ensemble la pluralité de la littérature.
Le premier ensemble de recensions invite à un retour sur les devenirs de la théorie littéraire. À travers Nouveaux fragments d’un discours théorique. Un lexique littéraire, dirigé par Emmanuel Bouju, Cécile Rousselet décrit un chantier collectif où la théorie se donne sous forme erratique, comme un abécédaire volontairement lacunaire des façons contemporaines de penser le fait littéraire. Loin d’un système clos, ce lexique plurivocal met en avant la diffraction des notions, leur circulation entre champs et leur capacité à servir de prises pour une pensée non unifiée, mais partageable. L’essai de David Damrosch Qu’est-ce que la littérature mondiale ? — laquelle est définie par Maëlle Savina comme un « mode de circulation et de lecture » plutôt qu’un corpus fixe — propose de comprendre la mondialité à partir des trajectoires des œuvres, des traductions et des intérêts institutionnels qui les portent. Gisèle Sapiro, dans Qu’est-ce qu’un auteur mondial ?, que Maéva Boris décrit comme un « comparatisme de terrain », déplace quant à elle la question de la littérature mondiale vers celle de la fabrique de l’auctorialité transnationale : traducteurs et traductrices, éditeurs et éditrices, prix et comités internationaux y composent un réseau dense de médiation sans lequel aucune œuvre ne deviendrait vraiment « globale ». Ensemble, ces ouvrages éclairent une première façon de comprendre la « générale » de la littérature générale : non comme un surplomb abstrait, mais comme élaboration de cadres conceptuels capables d’accueillir des pratiques de lecture situées, des conflits d’interprétation et des exigences normatives, déplaçant la pensée de l’écriture en général vers les conditions structurelles de toute prétention à la généralité : distribution des ressources, hiérarchies linguistiques, découpage des objets et des espaces.
La deuxième section interroge les rapports entre la littérature générale et la littérature mondiale en tant que notions théoriques potentiellement consonantes et pourtant à destins divisés. Jérôme David, dans Rêver la littérature mondiale, tel que le lit Arthur Brügger, substitue à la généalogie continue une constellation de « littératures mondiales » plurielles et incarnées dans des pratiques de lecture situées, pensées à la fois par le haut (foires du livre, grands circuits éditoriaux) et par le bas (cabines à livres, circulations ordinaires) et abordées dans l’objectif d’expliciter les engagements qu’implique toute prise de position dans le champ littéraire. Natasha Belfort Palmeira lit Un paese lontano. Cinque lezioni sulla cultura americana (Un pays lointain : cinq leçons sur la culture américaine) de Franco Moretti comme une exploration de la distance (géographique et historique, mais aussi formelle) tel un principe de rapprochement entre formes artistiques et réalités sociohistoriques, et dont la généralité se joue dans la capacité de certaines structures littéraires à médiatiser des structures hégémoniques (des organisations militaires aux instances démocratiques) sans effacer la singularité des textes. De son côté, Carola Paolucci commente le volume collectif Éthique et littérature aujourd’hui dirigé par Emiliano Cavaliere, Vincenza Perdichizzi et Enrica Zanin comme un point nodal du « tournant éthique » des études littéraires, où la question « qu’est-ce que la littérature ? » renoue, encore une fois dans l’histoire intellectuelle, avec celle de « que peut et que doit la littérature ? » et où la réflexion sur les formes s’articule à l’enquête sur leurs effets dans le réel.
La troisième section place au centre l’histoire des disciplines et leurs dialogues mutuels. L’ouvrage de Wolf Feuerhahn et Rafael Mandressi, Histoire de l’interdisciplinarité : un mot, des pratiques, est lu par Francesca Catalano au prisme du comparatisme. En retraçant les généalogies institutionnelles, les usages du terme et la diversité des configurations (« interdisciplinarité », « pluri- », « multi- »), le livre révèle combien les études littéraires sont saisies dans une politique des savoirs où la circulation entre disciplines est à la fois injonction et problème. Pierre-Alain Bourgoin, commentant Décentrement(s). Théories et pratiques d’un concept nomade, volume dirigé par Élodie Gallet, Geneviève Guétemme et Sylvie Pomiès-Maréchal, insiste sur la manière dont le décentrement devient un outil interdisciplinaire pour analyser une modernité fragmentée, marquée par les dynamiques centre-périphérie, les mémoires coloniales et les mobilités linguistiques.
On aura compris que ces ouvrages ne proposent pas une théorie unifiée de la littérature générale, mais une pluralité de régimes de généralité, dont ce dossier et le numéro associé mettent en évidence à la fois les convergences et les tensions.
Enfin, la quatrième section est pensée selon un mouvement d’enquête et prend la forme d’un ensemble d’entretiens. Ceux-ci donnent corps et voix aux lignes de fracture qui traversent aujourd’hui la littérature générale. Dans son entretien avec Sara Aggazio, Tiphaine Samoyault prend appui sur sa trajectoire de professeure de littérature générale et comparée, de critique, de traductrice et d’écrivaine pour définir la « généralité » non comme production de grandes lois théoriques, mais comme pratique située de liaison entre langues, corpus et disciplines : être « généraliste », ici, c’est distinguer le général de l’universel et expérimenter des formes d’énonciation qui déjouent la dimension prescriptive du langage et des discours savants. Dans son entretien avec Irène Le Roy Ladurie, Jean-Pierre Morel revient, à partir de sa position de professeur émérite de littérature générale et comparée et de traducteur, sur l’histoire française de la discipline. Il rappelle que sa composante « généraliste » a largement bénéficié des transformations venues d’ailleurs (notamment des sciences du langage et de la philosophie), sans en être véritablement l’initiatrice ; Morel pose ainsi la question de savoir si cette « généralité » ne se confond pas, de fait, avec un corpus de grands théoriciens et théoriciennes auxquels la discipline emprunte ses outils.
Franco Moretti, interrogé par Josefa Terribilini, souligne d’emblée le caractère localisé de la catégorie — active, selon lui, dans le champ français essentiellement — et lui oppose la robustesse de la « littérature mondiale » entendue, dans la lignée de Pascale Casanova, comme un système inégalitaire de littératures nationales. Gisèle Sapiro, dans son entretien avec Elisa Sotgiu, revendique la sociologie de la littérature comme approche « préalable ou concomitante » nécessaire à toute analyse de détail : penser les œuvres dans un champ de forces, articuler stratégies créatives et stratégies de visibilité, niveaux national et international, c’est ouvrir une autre voie vers une « littérature générale » entendue comme théorie des conditions sociales d’existence des textes.
L’entretien avec Ben Hutchinson, conduit par Alberto Comparini, se penche sur l’histoire anglo-saxonne de la discipline, pointant un risque symétrique : celui d’une « littérature comparée » devenue essentiellement « théorie comparée », trop « sentimental[e] » dans son inflation métathéorique et pas assez « naïve » dans la pratique effective de la comparaison des textes. Peter Brooks, dans son dialogue avec Nicole Siri, se montre quant à lui plus conciliant : tout en jugeant quelque part « trompeuse » l’étiquette de « littérature comparée », il accepte « littérature générale » comme nom possible pour une pratique qui interroge les formes (poétique) et les inscrit dans une anthropologie de l’imaginaire, plaidant pour une « poétique générale » attentive à ce que la littérature fait dans le monde social. À côté de ces positions, il faut le dire clivantes, l’entretien avec Jérôme David, conduit par Silvia Baroni, ouvre une tout autre perspective sur la générale : leur discussion articule une théorie de l’expérience littéraire et une relecture critique de la Weltliteratur. Partant de Balzac et de la question des « types », catégorie générale par excellence, David refuse une conception purement illusionniste de la référence et propose de penser la littérature comme présentation plutôt que représentation, insistant sur le caractère nécessairement collectif et « rêvé » de cette ambition.
Ces témoignages contemporains — écrits ou oraux, monographiques ou collectifs, produits en différentes langues et contextes académiques — donnent à identifier un point de croisement important entre les gestes intellectuels qui ont défini les concours du champ littéraire comparatiste ces dernières décennies : relancer la théorie sous forme de lexique fragmentaire et de concepts nomades ; réinscrire les ambitions généralistes dans des histoires concrètes de disciplines, d’institutions et de politiques de recherche ; pluraliser les imaginaires de la mondialité littéraire en les confrontant aux pratiques effectives de traduction, de circulation et de consécration ; faire travailler la distinction classique entre « interne » et « externe » à partir de trajectoires individuelles de chercheurs et chercheuses qui refusent d’isoler les textes des mondes qui les rendent possibles. En ce sens, plus qu’accompagner le numéro de Fabula-LhT, le présent dossier propose d’en transposer les enjeux vers les marges disciplinaires, les coulisses sociohistoriques et les scènes transnationales où se forge, se discute et parfois se conteste l’ambition d’une littérature quand elle cherche, malgré tout, à rester générale.
sur : Tiphaine Samoyault et Christophe Pradeau (dir.), Où est la littérature mondiale ?, Saint-Denis : PU de Vincennes, coll. « Essais et savoirs », 2005, 160 p., EAN 9782842921712 – Tiphaine Samoyault, Traduction et Violence, Paris : Seuil, coll. « Fiction et Cie », 2020, 208 p., EAN 9782021451788 – Tiphaine Samoyault, Toutes sortes de Misérables