
Les études littéraires en temps difficiles. Entretien avec Peter Brooks
1Nicole Siri — Tout au long de votre parcours, votre réflexion s’est souvent orientée vers la narration — et plus particulièrement vers une question d’une portée profondément philosophique : ce que l’on pourrait appeler la « capacité de vérité » des récits, les façons dont les histoires nous aident à donner du sens au monde. Comme vous l’avez montré, les récits entretiennent un rapport singulier au temps : d’autres genres littéraires nous transmettent des vérités, certes, mais d’un ordre différent de celles que la narration peut nous révéler. Dans cette perspective, vous avez écrit et dirigé des ouvrages qui dépassent largement le cadre de la simple analyse littéraire — je pense notamment à Psychoanalysis and Storytelling (1994), à Law’s Stories: Narrative and Rhetoric in the Law (1996), ainsi qu’au tout récent Seduced by Story (2022). Quels ont été les éléments déclencheurs, les lectures, les rencontres qui ont éveillé votre intérêt pour la narration ? Et qu’est-ce qui vous a conduit à choisir le point de vue de la théorie littéraire plutôt que, par exemple, celui de la philosophie ?
2Peter Brooks — Depuis mon enfance j’ai été lecteur de romans, et j’aimais particulièrement les romans du xixᵉ siècle, où l’on ressentait la capacité du roman à traiter tous les problèmes d’une société — comme on le voit chez Dickens, ou chez Balzac, par exemple.
3Ensuite, j’ai été beaucoup influencé par l’arrivée de la narratologie structuraliste dans les années 1960 et 1970. Elle m’a permis de considérer ce qui m’intéressait d’une manière plus analytique — et je crois, en particulier, d’une manière un peu anthropologique. J’ai été très marqué par le travail de Claude Lévi-Strauss, mais aussi par celui de l’anthropologue américain Clifford Geertz, et j’ai commencé à me demander : que fait le récit pour nous ? Quel est son rôle ? D’autres auteurs ont aussi exercé une influence, bien sûr — Paul Ricœur, avec son Temps et Récit (1983-1985), paru à peu près au moment où j’écrivais mon grand livre sur le sujet, Reading for the Plot ([1984] 1992), et Frank Kermode, également. La fin des années 1960 et le début des années 1970 ont été une période extrêmement intéressante pour l’étude du récit. J’ai assisté, par exemple, au séminaire de Roland Barthes à l’École pratique des hautes études, j’ai rencontré Gérard Genette, j’ai appris à bien connaître Tzvetan Todorov. Voilà les figures qui m’intéressaient, et il me semble que, d’une certaine manière, ce qui se passait alors dans les études littéraires était plus stimulant de ce qui se passait en philosophie. Ou peut-être, plus simplement, ma formation d’étudiant en littérature m’a rendu plus réceptif à ce qui se faisait en narratologie structuraliste.
4Nicole Siri — C’est donc la narratologie structuraliste qui a été l’élément déclencheur ?
5Peter Brooks — Comme vous l’avez mentionné, ce qui m’a toujours intéressé, ce sont les usages du récit et la structuration de la temporalité, ainsi que l’importance du récit en tant qu’instrument de compréhension du monde. J’ai toujours été frappé, par exemple, par le fait que nous soyons mobiles, que nous puissions nous déplacer dans l’espace, mais que nous soyons limités par le temps, puisque nous sommes mortels. Cela me semble être l’un des usages essentiels du récit : tenter de donner sens au passage du temps, et à ce qu’il nous fait.
6Je m’intéressais donc beaucoup à la narratologie structuraliste, mais j’étais aussi un peu frustré par ses qualités statiques, par sa tendance à vouloir tout réduire à une sorte de « matrice atemporelle », comme l’aurait dit Greimas. C’est pourquoi j’ai été très heureux lorsque Barthes, dans S/Z (1970), a dépassé cela — du moins implicitement — pour parler de la temporalité du récit. Je travaillais alors à Reading for the Plot, et j’enseignais un cours sur le récit à l’université de Yale. Et je pense que ce cours a été très important pour moi et, d’ailleurs, qu’assez souvent mon enseignement a précédé mon écriture : c’est ce que j’élaborais avec mes étudiants qui s’est transformé en mon livre Reading for the Plot. Ce dernier est certainement aux États-Unis le plus connu de mes ouvrages, celui que beaucoup d’étudiants découvrent à l’université — voire dès le lycée, avant l’université. En revanche, Reading for the Plot n’a pas été traduit en français.
7Nicole Siri — Une discipline qui a profondément nourri votre travail, et que vous avez mobilisée dans l’élaboration de votre théorie de la narration, est bien sûr la psychanalyse. Comment avez-vous vécu, au cours de votre travail à cheval entre ces deux disciplines, le rapport entre « majeure » et « mineure » ? De quelle manière le fait de travailler, dans une certaine mesure, à la croisée de ces deux disciplines a-t-il influencé, selon vous, votre méthode et votre travail en tant que théoricien de la littérature ? Pensez-vous qu’il existe des tensions, des conflits entre la recherche de la vérité telle qu’elle se déploie en littérature et en psychanalyse ?
8Peter Brooks — Curieusement, je n’avais aucune connaissance en psychanalyse avant la trentaine à peu près : mes études et mon éducation universitaire n’y ont pas touché du tout. Indépendamment de tout cela, j’avais commencé à lire Freud pendant ma trentaine, et j’ai écrit un premier essai sur Freud pour un recueil dirigé par Shoshana Felman, sur la littérature et la psychanalyse. C’était pour un numéro de Yale French Studies : j’ai fait un essai1 sur Au-delà du principe de plaisir, qui est devenu assez… je ne dirai pas célèbre, mais quand même assez répandu.
9Et, après, j’ai continué de réfléchir à la jonction de ces disciplines, qui s’exercent en quelque sorte de la même manière sur l’esprit humain, l’imaginaire humain, l’être humain comme rêveur, comme menteur, comme constructeur de mondes fictionnels… mais à des fins très différentes, n’est-ce pas ? C’est la même matière, mais le but visé est très différent. Traditionnellement, l’étude psychanalytique de la littérature visait à analyser l’inconscient de l’auteur, ce qui m’a toujours semblé aller dans le mauvais sens. Ce qui est beaucoup plus intéressant, pour moi, c’est le travail psychique du texte, si je peux m’exprimer ainsi : un certain travail textuel qui vise à résoudre les conflits psychiques. Quand j’y pense, je trouve que mon travail antérieur sur le mélodrame touchait également à ces questions psychanalytiques, sans que je le sache vraiment. Il y a un certain mélodrame freudien de la vie psychique qui est très remarquable : une sorte de théâtre intérieur qui m’a toujours intéressé.
10Nicole Siri — Comment évaluez-vous l’évolution de la critique psychanalytique ?
11Peter Brooks — Que pensez-vous de ce qu’il est advenu de la critique psychanalytique en France, et aux États-Unis ? J’ai l’impression qu’elle n’a, en un sens, jamais vraiment pris son essor. Bien sûr, divers ouvrages ont été publiés, mais elle ne s’est jamais imposée comme une méthode véritablement fiable. Il y a une espèce de désir d’empêcher la contamination d’un domaine par l’autre, n’est-ce pas ? Tandis que moi, je crois fermement à la contamination.
12Et je crois quand même qu’il y a une espèce de retour à la psychanalyse aux États-Unis maintenant, dans les études littéraires : pendant vingt ou trente ans ce n’était pas acceptable, mais maintenant je crois que les étudiants commencent à se réintéresser à la psychanalyse. Je ne dirai rien de ce qu’on subit en tant que société aux États-Unis maintenant, et comme corps politique — qui est absolument terrible —, mais je crois que cette expérience est peut-être responsable d’un certain retour à la psychanalyse. Ce qui se passe aux États-Unis maintenant demande bien sûr une analyse politique, mais cela opère aussi dans le domaine psychique. Et je crois que les étudiants le ressentent.
13Nicole Siri — Ce numéro d’Acta fabula est consacré à une réflexion sur la notion de « littérature générale » : une notion qui, notamment dans le contexte français, semble s’opposer à celle de « littérature comparée », pour désigner un geste critique visant à dégager, à partir d’exemples tirés de diverses littératures, des conclusions d’ordre général. Reconnaîtriez-vous dans cette étiquette une description adéquate de votre travail ? Trouvez-vous cette dénomination satisfaisante ? Y a-t-il des définitions que vous jugez plus productives ?
14Peter Brooks — Je crois que j’ai toujours pensé que le terme « littérature comparée » était trompeur. Je veux dire, c’est une construction du xixᵉ siècle, sur le modèle de la linguistique comparée, voire de l’anatomie comparée, et cela implique une sorte de fausse objectivité scientifique. Donc « littérature générale » peut être une définition convenable, même si c’est un terme très vague. J’ai toujours considéré ce que je fais comme une enquête sur la littérature en tant que produit de l’imaginaire humain, pour ainsi dire, et comme un projet dans le monde. Et, en ce sens, je suppose que mon travail appartient à la « littérature générale ».
15J’ai toujours été intéressé par ce que j’appelle « Littérature et… », c’est-à-dire par la relation de la littérature et des études littéraires avec d’autres projets dans le monde, et avec d’autres formes d’imagination sociale. Et je vois les textes littéraires comme l’expression d’un besoin humain de loi, mais aussi de poésie et de rêve. Donc je pense que la littérature ne devrait pas être isolée : elle fait partie d’un ensemble, de toute une gamme d’expressions humaines et, par conséquent, le terme « littérature générale » me paraît plus acceptable que « littérature comparée », même si je ne sais toujours pas exactement ce que cela signifie.
16Aux États-Unis, depuis environ vingt ans, la notion de « littérature mondiale » est devenue très importante, dérivant finalement de la notion de Weltliteratur de Goethe. Mais je pense que le problème de la littérature mondiale, c’est qu’elle devient une tâche impossible : on peut l’aborder de diverses manières, mais en faire son objectif central me semble, je ne sais pas, diluer un peu trop tout le reste.
17Et pour moi, je dois dire, la poétique a toujours été très importante. La poétique est non pas l’interprétation des œuvres, mais une manière de s’interroger sur les formes, en remontant jusqu’à Aristote : qu’est-ce que la tragédie, qu’est-ce que le récit, qu’est-ce que la poésie lyrique ? Et, finalement, qu’est-ce que la littérature ? C’est toujours une question à se poser : pas de réponse possible, mais il n’est pas sans intérêt de se poser la question. Et c’est pour ça que je reviens à mes intérêts d’anthropologie de la littérature, n’est-ce pas ?
18Je crois qu’en enseignant la littérature, il est important de toujours se demander : pourquoi la littérature ? Non pas seulement ce qu’elle signifie, mais ce qu’elle fait dans le monde humain. Je dirais que ce qu’il nous faut, c’est de la poétique générale.
19Nicole Siri — J’aimerais évoquer l’avenir. Quelles vous semblent être, aujourd’hui, les tendances les plus passionnantes et prometteuses pour la littérature générale, la littérature comparée et la théorie de la littérature ? Si vous deviez mentionner, parmi les ouvrages parus au cours des dix à quinze dernières années, quelques titres que vous jugez particulièrement féconds et porteurs d’avenir, lesquels choisiriez-vous ?
20Peter Brooks — Il me semble qu’en ce moment l’étude universitaire de la littérature est peut-être en perte de vitesse. Enfin, elle est dans un moment d’hésitation et de pause, on ne sait pas dans quelle direction il faut aller. Et ça dépend de beaucoup de choses, y compris de la situation de l’université en général. L’université aux États-Unis est menacée en ce moment ; il y a peu de gens qui veulent faire des études littéraires, la plupart des étudiants se dirigent davantage vers le droit et les études qui semblent avoir des résultats plus pratiques.
21Mais, tout de même, il y a des gens qui s’y dévouent, et des ouvrages remarquables. Je dirais, par exemple, le livre d’Alex Woloch, The One vs. the Many. Minor Characters and the Space of the Protagonist in the Novel (2003), qui est sur la notion de personnage dans le roman. Je ne pense pas qu’il ait été traduit en français. C’est un ouvrage remarquable, qui a relancé l’étude du personnage en littérature, et aussi la notion de « character » : il y a cette ambiguïté en anglais, bien sûr, entre « character » comme « personnage littéraire » et « character » comme « qualités morales » (caractère). Le livre de Woloch est un ouvrage très important.
22J’ai été très impressionné par un tout petit livre de Rachel Bowlby, qui s’intitule Everyday Stories: The Literary Agenda, et a été publié par Oxford University Press en 2016. C’est un ouvrage sur les récits de tous les jours, les récits de voyage, les récits de la navette entre le bureau et chez soi, et ce genre de choses. C’est vraiment très bien vu. Je citerais aussi Jonathan Kramnick, Criticism and Truth (2023), sur le métier du critique, et les ouvrages de John Guillory sur l’histoire institutionnelle des études littéraires.
23Il y a aussi des études sur des romanciers individuels qui sont assez remarquables : par exemple le livre de Sharon Cameron, Thinking in Henry James (1991), qui justement nous apporte quelque chose de nouveau sur le style indirect libre, sur la façon de représenter la réflexion humaine par rapport à la vie. Il y a des études maintenant qui s’intéressent à la science cognitive et son rapport avec la littérature : Terrence Cave, en Angleterre, a fait des ouvrages intéressants sur ces matières.
24Il y a aussi, aux États-Unis, un certain intérêt pour ce qu’on appelle « affect theory », pour l’émotion charriée par l’œuvre d’art. Il y a un livre remarquable de Sianne Ngai, Ugly Feelings (2007). Sianne Ngai est très remarquable en tout ce qu’elle fait.
25En revanche, je ne vois pas d’unité dans les études littéraires maintenant : ça part dans tous les sens possibles. Il y a beaucoup trop de gens, selon moi, qui continuent à s’intéresser aux études postcoloniales, etc. — trop de gens qui s’intéressent aux contenus un peu trop manifestes de la littérature. Mais, vraiment, je suis trop vieux pour savoir ce qui intéresse les jeunes. Le séminaire que j’ai fait le plus récemment, il y a deux ans, était à l’école de droit de Yale, avec un collègue spécialiste de droit, sur la narration en droit et en littérature. C’était très intéressant, d’ailleurs, je dois dire.
26Nicole Siri — Pour conclure, permettez-moi de vous poser une question un peu ambitieuse : quel avenir souhaiteriez-vous pour nos disciplines ?
27Peter Brooks — Je pense qu’il est très important, en ce moment, d’enseigner la possibilité d’analyser tous les récits qui nous entourent, et particulièrement les récits politiques qui nous sont imposés. Je veux dire, quand des récits sont crus par des multitudes, quand ils deviennent des récits dominants et se transforment en mythes, et qu’ils motivent le comportement de sociétés et de pays entiers, c’est très dangereux. Et ce qui se passe en ce moment aux États-Unis autour de l’immigration, par exemple, en montre le danger. Des mensonges horribles deviennent dominants dans la société et sont poussés par ceux qui détiennent le pouvoir : nous devons avoir recours à nos capacités analytiques pour dire que ce sont des conneries, que ce n’est pas exact.
28Donc je pense qu’enseigner la pensée analytique sous toutes ses formes est important. Et il me semble que c’est ce que nous sommes capables de faire dans les études littéraires, parce que, après tout, nous sommes forts en lecture et en analyse de ce que nous lisons, et cela me paraît universellement nécessaire aujourd’hui, et quelque chose qui doit être enseigné. Je pense que ce qui se passe aux États-Unis en ce moment marque, d’une certaine manière, un échec de l’éducation : trop de nos concitoyens grandissent idiots, sans la capacité d’analyser les mensonges qu’on leur raconte et sans la capacité d’analyser les récits dominants qui leur sont imposés par ceux qui sont au pouvoir. Donc je suis en même temps très pessimiste, mais je pense aussi que cela devrait être un moteur pour les études littéraires : elles n’ont pas besoin de se replier, elles doivent conquérir le monde ! Et je pense que nous sommes souvent trop modestes quant à ce que nous faisons, et que nous devons être plus arrogants et dire : « Ce que nous étudions est important, et vous devriez tous l’étudier ! » Nous devons continuer à défendre notre cause, sans nous laisser minimiser ni marginaliser, ce qui est certainement la tendance aux États-Unis. Celles que l’on appelle les disciplines STIM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques) sont considérées comme les plus importantes, et les étudiants sont incités à les étudier ; nous devons simplement être plus affirmatifs et aussi veiller à ce que, dès les premières étapes de l’éducation, en particulier au lycée, la lecture critique soit enseignée. C’est difficile. Je pense que c’est peut-être plus facile en Italie, car vous avez une tradition intellectuelle et culturelle plus forte, mais je ne connais pas bien la situation. Un problème en France, je pense, est que les gens se contentent trop facilement de rester dans leur domaine d’expertise : le champ du savoir est entièrement compartimenté, et il est beaucoup plus facile de rester dans son petit compartiment et de ne pas essayer d’en sortir. Les États-Unis, en revanche, ont toujours été caractérisés par un certain anti-intellectualisme, contre lequel il faut lutter.

