Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2026
Avril 2026 (volume 27, numéro 4)
titre article
Pierre-Alain Bourgoin

Le(s) décentrement(s), outil interdisciplinaire pour analyser une société fragmentée

Decentering(s): An interdisciplinary tool for analyzing a fragmented society
Élodie Gallet, Geneviève Guétemme et Sylvie Pomiès-Maréchal (dir.), Décentrement(s). Théories et pratiques d’un concept nomade, Paris : Hermann, 2024, 316 p., EAN 9791037040763.

1La décentralisation est un phénomène bien connu en France, où l’État centralise la gestion du territoire, notamment depuis l’influence de la doctrine jacobine durant la Révolution française. Cette dynamique politique et géographique amène à questionner la légitimité d’un centre à gouverner les périphéries et entraîne donc en retour une délégation progressive des responsabilités aux territoires. La décentralisation illustre une tendance récente que l’on observe à différentes échelles et dans plusieurs champs et que les chercheuses Élodie Gallet, Geneviève Guétemme et Sylvie Pomiès-Maréchal étudient sous le terme plus général de « décentrement ». Dans une orientation similaire à la précédente collaboration de Geneviève Guétemme et Sylvie Pomiès-Maréchal, Écrire la mobilité 1, publié en 2020, Décentrement(s). Théories et pratiques d’un concept nomade ouvre une réflexion interdisciplinaire sur un objet pluriel. Dès l’introduction, les chercheuses font intervenir la définition du phénomène en physique et en optique, avant de le mettre en perspective avec la nécessité du centre pour l’écriture selon Hélène Cixous : ce glissement illustre la variété des disciplines scientifiques convoquées dans cet ouvrage, auxquelles s’ajoutent les interventions du poète Jacques Jouet et de l’artiste plasticienne Delphine Wibaux. Le but de l’ouvrage est bien d’explorer les diverses interprétations possibles de cette notion, tant le déplacement du centre vers ses périphéries ou la pluralisation des centres que l’abandon complet de la logique de la centralité, à différentes échelles. Les propositions sont complémentaires et parfois contradictoires, mais cette profusion vise précisément à interroger cette notion et la livrer au lecteur dans sa nature dynamique.

2En adoptant un découpage en cinq parties qui sont autant de manières de comprendre les décentrements, l’ouvrage envisage ces derniers comme « un outil central de notre modernité » qui permettrait de « penser le transculturalisme et l’interdisciplinarité » (p. 6). Le décentrement prend donc la forme d’un changement de perspective, d’une libération du centre, d’une traduction linguistique ou culturelle, d’une transformation de la manière de raconter et enfin de la recherche d’un nouveau centre en périphérie. Nous proposons une traversée de l’ouvrage en nous appuyant sur les nombreux points de contact entre les études qui le composent, pour réinterroger le rôle du décentrement comme clef de lecture de la modernité.

Un symptôme de la modernité

3La modernité occidentale est marquée par la problématique du centre et du décentrement. La révolution copernicienne qui fait sortir l’humanité de sa position centrale en replaçant le soleil au centre du système solaire est concomitante d’une autre série d’événements décisifs pour l’Europe : les grandes découvertes du xve siècle, qui bouleversent la conception occidentale du monde terrestre. Le décentrement cosmogonique de la Terre, sujet d’âpres débats en Europe, est une « blessure narcissique2 » qui conduit par compensation, comme l’explique Marcos Eymar dans son article sur le fantastique hispano-américain, au renforcement de l’Europe comme centre du monde : « L’Europe semble avoir voulu compenser une telle vexation : puisque la Terre n’était plus le centre de l’univers, l’Europe allait désormais devenir le centre de la Terre. » (P. 91.) La dynamique centre-périphérie et le mouvement inverse de décentrement semblent donc imprégner la mondialisation, qui commence avec les grandes découvertes et s’accélère avec l’industrialisation et plus récemment les développements des technologies de l’information et de la communication.

4Il ne semble donc pas être un hasard que tant d’articles dans cet ouvrage traitent de pays qui sont d’anciennes colonies de pays européens : les articles de Marcos Eymar, de David Arbulu Collazos et de Sophie Marty traitent respectivement de la littérature latino-américaine (particulièrement l’œuvre de l’auteur argentin Jorge L. Borges), du droit des populations autochtones au Pérou, et enfin de la région du Chaco au Paraguay dans le roman Humo de Gabriela Alemàn. Ces articles sont particulièrement éclairants sur la double exclusion opérée par la dynamique coloniale : les populations qui habitent les anciennes colonies européennes sont en périphérie de leurs anciennes métropoles, qui conservent un certain prestige et une centralité, au moins en ce qui concerne la production artistique ; les populations autochtones sont en périphérie de la société des colons et se voient dépossédées de leurs droits, comme le montre l’article de David A. Collazos sur la perte par les populations autochtones du Pérou de leur autonomie judiciaire.

5La marginalisation de populations dans un contexte colonial conduit à un décentrement que l’on observe notamment dans la mémoire de ce passé colonial. Les collages de l’artiste Houria Niati dans son What if Project, étudiés par Geneviève Guétemme, sont une représentation décentrée des femmes algériennes, pendant la période coloniale et aujourd’hui, qui met à distance les violences subies particulièrement par les femmes et permet l’invention d’une « identité ouverte […] qui se pense, non pas en termes d’appartenance mais en termes d’orientation vers une singularité plurielle » (p. 145), c’est-à-dire qui ne soit pas déterminée par un centre (ni l’ancienne métropole qui assigne une identité coloniale, ni l’Algérie qui traverse également une crise de la représentation des femmes, comme l’explique Geneviève Guétemme au début de son étude). L’article de Cynthia Gabbay s’inscrit également dans cette réflexion sur la mémoire en étudiant une expérience transculturelle de traduction à Buenos Aires de l’œuvre fortement hétérolingue3 Ogamdo du poète coréen Yi Sang (1910-1937). Yi Sang construit une langue métissée, il utilise plusieurs langues, dont le coréen — langue interdite par le pouvoir colonisateur japonais —, et plusieurs systèmes d’écriture en incluant également des signes mathématiques. Les traducteurs tentent de reproduire cette expérimentation linguistique en la transposant dans une nouvelle aire culturelle par des expériences de métissages linguistiques qui incluent notamment des langues de populations autochtones américaines ainsi que les langues de la diaspora juive. Ces constructions sont plus difficilement compréhensibles pour les lecteurs hispaniques mais mettent l’accent sur les « enjeux glottopolitiques » (p. 180) des textes, en « [situant] le lecteur dans leur condition diasporique » (p. 175), et participent ainsi à une union mémorielle des langues et des peuples qui appartiennent à la périphérie.

6Le recueil d’études ouvre l’analyse de la dynamique centre-périphérie à différentes échelles. Si la colonisation et la mondialisation qui en découle organisent une hiérarchie à l’échelle mondiale, on observe également des pouvoirs centralisateurs aux échelles nationales, qui maintiennent à distance leurs périphéries, comme le montrent les articles de Jimena Larroque sur l’« Espagne vide » de Sergio del Molino et celui de Maria Simota sur les « chemins noirs » français empruntés par Sylvain Tesson. Un glissement s’opère alors : le centre géographique qui concentre pouvoir et prestige connaît un équivalent culturel qui influence notamment la production artistique. Hollywood bénéficie toujours d’une position centrale dans la production cinématographique américaine et mondiale, malgré un mouvement de décentrement amorcé dès les années 1990, comme l’explique Joseph Armando Soba dans son article. Et, dans une perspective encore plus resserrée, à l’échelle de l’artiste, le centre est une position subjective que la création nécessite de bouleverser : la déclaration inaugurale de Jacques Jouet et son adoption de l’allemand comme nouvelle langue d’écriture poétique perturbent son centre cognitif pour stimuler sa production artistique. Le décentrement apparaît en effet absolument nécessaire lorsque le centre devient délétère pour la production, comme le régime franquiste pour le poète Guillermo Carnero, étudié par Catherine Guillaume.

7Le décentrement est donc le reflux d’un mouvement centralisateur lié à la dynamique de hiérarchisation des territoires amorcée par la mondialisation. Mais l’ouvrage ne se limite pas au constat et propose au lecteur une lecture du décentrement comme outil de résistance à la centralisation.

Se décentrer pour conquérir sa liberté ?

8Certains articles montrent le potentiel du décentrement comme remise en cause de la hiérarchisation constatée et même comme outil dans ce rapport de force qui permettrait d’échapper à l’oppression du ou des centre(s). Nous pouvons donc étudier un ensemble de dynamiques de décentrement qui visent à renverser le pouvoir centralisateur et interroger leurs limites.

9La proposition la plus remarquable est sans doute celle qui consiste à ne pas jouer la logique du centre en échappant systématiquement à son emprise. Cette résistance, qui fait du décentrement un mouvement perpétuel des populations marginales, est étudiée par Erwann Sommerer dans son article sur Ernesto Laclau et James C. Scott. L’auteur compare les positions du théoricien politique et de l’anthropologue, et se penche particulièrement sur la notion de « résistance infra-politique » (p. 74) de Scott : les populations d’Asie du Sud-Est qu’il a observées appliquent dans tout leur cadre socioculturel d’existence une logique de rejet d’un fondement unique de la société, cette même logique qui leur a permis d’échapper aux États centralisateurs de la région.

Comme l’explique Scott, « une situation périphérique vis-à-vis de l’État est une stratégie politique » fondée sur l’évasion et sur la capacité à se déplacer. De même qu’il faut maximiser le « degré d’éloignement par rapport aux centres étatiques », il faut aussi, pour rester libre, maintenir une capacité de déplacement permanente.
Mais au-delà de cette dimension territoriale, c’est toute l’organisation sociale et culturelle de ces « peuples périphériques » qui est empreinte de cette même stratégie de mobilité4. (P. 80.)

10C’est une proposition radicale du décentrement, non plus seulement comme mouvement, mais comme culture de rejet du centre, qui conduit à une grande plasticité culturelle et sociale qui s’applique dans une faible institutionnalisation du pouvoir et dans une littérature essentiellement orale afin d’être transportée et modifiée au gré des circonstances. Bien que difficile à appliquer, cette culture du décentrement protège les populations de la pression du centre. La périphérie est alors valorisée en tant que périphérie, comme un espace de liberté qui échappe au pouvoir imposé par le centre : c’est également ce que Maria Simota défend du changement de regard que Sylvain Tesson veut opérer sur les « chemins noirs » de la France, un espace rural qui échappe à la centralisation. La conclusion de l’article place ces espaces sur un axe vertical qui représente les rapports de force entre l’État en haut et l’espace et la nature en bas. Mais, si l’écrivain-voyageur appelle à un décentrement du regard sur l’espace rural, il faut toutefois noter que ce regard n’est possible que par rapport à un centre d’où le voyageur part et où il retourne ; la subversion de ce regard décentré apparaît donc plus contenue que le décentrement culturel des populations nomades.

11La méthode la plus répandue de décentrement est plutôt la recherche active d’un nouveau centre, qui peut elle-même prendre plusieurs formes. Cette méthode de décentrement remet en question la puissance du centre en lui trouvant des alternatives : l’article de David A. Collazos montre bien la lutte juridique au Pérou pour redonner aux populations autochtones les prérogatives qu’elles avaient perdues avec la colonisation et les conséquences de cette imposition du droit européen sur l’accès de ces populations à la justice. L’auteur retrace avec précision l’évolution du droit au Pérou, d’un monisme juridique imposé à l’ensemble de la population à un pluralisme qui est aussi un transculturalisme : il s’agit de reconnaître que plusieurs traditions juridiques existent et peuvent coexister. Cette coexistence affaiblit le centre au profit des populations marginalisées. Certains articles illustrent d’autres formes de remise en question du centre : dans son article sur Borges, Marcos Eymar montre bien que l’aleph, « l’un des points de l’espace qui contient tous les points5 » représente précisément la revendication de Borges de faire participer l’Amérique latine à la centralité artistique gardée exclusivement par l’Europe, et particulièrement Paris. Ce décentrement résonne alors avec celui de la méthode comparatiste qui, en littérature, s’ouvre aux littératures extra-européennes pour enrichir les savoirs sur les phénomènes littéraires. Il s’agit encore de pluraliser le centre au profit des marges, mais, dans la perspective de Borges, sans remettre en question la logique du centre, comme le souligne Marcos Eymar.

12La remise en question de la centralité amène à une revalorisation paradoxale des périphéries : l’écriture de l’« Espagne vide » par Sergio del Molino met l’accent sur la centralité de ces espaces périphériques qui « par leur condition d’amplificateurs des dilemmes nationaux, […] incarnent des espaces privilégiés pour penser aux manières “d’être espagnol”, y compris des “formes hétérodoxes d’espagnolité” » (p. 258). Le décentrement, d’abord littéraire mais qui trouve une résonance en politique dans le cas de Molino, prend donc la forme d’un processus concerté qui fait émerger la périphérie comme centre potentiel et renverse la force centripète qui maintient à distance les objets qui gravitent autour.

13Le dernier article conclut toutefois remarquablement le parcours des décentrements en mettant en garde contre les risques d’un décentrement qui ne tienne pas compte des spécificités locales. Louis Pichot étudie la manière dont David Hume veut acculturer ses contemporains écossais au goût esthétique des Lumières tel qu’il se définit dans les salons parisiens :

Enfin, en se penchant sur l’esthétique humienne, le lectorat d’aujourd’hui peut y voir les risques d’une telle pratique abstraite du décentrement. Parce que l’essai échoue sur le plan logique à fonder en raison la légitimité de l’élite mondaine, il exprime, presque malgré lui un risque constitutif à toute tentative de décentrement : celui d’ériger un point de vue dominant en norme absolue et de vouloir soumettre les autres cultures aux mœurs hégémoniques. (P. 302.)

14Au fond, décentrer ne doit pas signifier appliquer aux périphéries un modèle qui ne vaut que pour un centre, mais plutôt adapter un modèle qui fonctionne à un autre contexte, et surtout imaginer de nouvelles manières de faire centre. De cet écueil se prévaut Houria Niati dans ses collages étudiés par Geneviève Guétemme : en associant passé algérien colonial et présent diasporique, elle refuse les assignations identitaires univoques et invite à une pluralisation libératrice.

Le décentrement comme outil heuristique

15Ce que l’ouvrage montre en définitive, c’est la valeur du décentrement comme outil heuristique : se décentrer de ce que l’on sait déjà pour construire une connaissance nouvelle ou produire des œuvres qui bouleversent nos représentations.

16La première partie de l’ouvrage se concentre sur cet effort cognitif de décentrement comme méthode scientifique. Christiane Montandon prend, elle aussi, pour point de départ les décentrements majeurs qui sont à l’origine de la modernité occidentale : la révolution copernicienne, qui exclue l’humanité du centre du monde, la révolution darwinienne, qui la replace parmi les animaux, et la révolution freudienne, qui bouleverse la représentation de l’unité de la conscience. Ces bouleversements ont une valeur épistémologique puisqu’ils interrogent selon elle le fondement de notre connaissance : c’est en se décentrant que l’on peut envisager les objets selon leur pluralité.

Ainsi le décentrement est loin d’être synonyme d’absence de centres, [la multiplicité des centres] signe plutôt la fin d’un centre unique, centralisateur, hégémonique et l’avènement d’une pluralité d’interprétations possibles, d’un foisonnement de sens possibles, pouvant être donné à une situation. (P. 33.)

17Le décentrement assume donc le rôle d’outil heuristique dans la science moderne. Christiane Montandon illustre la valeur de cet outil en pédagogie, dans la relation interpersonnelle professeur-élève : c’est en se décentrant de sa position que le professeur peut comprendre ce qui manque à l’élève pour apprendre correctement. Cette méthode du décentrement peut être envisagée à différentes échelles, à la manière de Léa Peltier, qui articule les échelles individuelle et mondiale en étudiant le « patrimoine culturel immatériel cognitif d’une personne, insérée et socialisée dans une culture donnée » (p. 49). Elle envisage ce centre cognitif structuré et structurant comme une forme d’habitus bourdieusien6, en déplaçant son analyse de la sociologie à une approche cognitiviste pour comprendre le rôle de la mondialisation dans nos habitudes culturelles. Le décentrement est donc dans ces articles l’attitude consciente et intentionnelle de se resituer dans un système de savoirs théoriques et pratiques afin d’accepter l’existence d’autres réalités.

18Le décentrement comme méthode est alors un moyen de production de connaissances nouvelles mais aussi une méthode de création artistique puisque le pas de côté qu’il permet de faire est la possibilité pour l’artiste de saisir ce qui lui semblait évident dans son centre cognitif et le mettre en relief dans une œuvre qui se nourrit de ce décalage. Le « recentrement décentré » (p. 185) de Samuel Beckett étudié par Yoo-Jung Kim illustre pleinement la fertilité artistique du décentrement, à la fois culturel et linguistique, de l’auteur, qui écrit d’abord dans le français qu’il a appris depuis l’enfance, puis écrit dans une langue autotraduite qui fait transparaître dans un usage syntaxique non conventionnel la trace de l’autre langue. Ainsi, dans Company/Compagnie, le calque syntaxique français dans le syntagme « you you remember » (plutôt que « you remember yourself ») fait apparaître par la mise à égalité des deux you comme sujet et objet le décentrement dont le sujet psychiatrique fait l’expérience. C’est le décentrement linguistique opéré par l’auteur qui met en valeur la condition psychiatrique. L’article de Cynthia Gabbay sur la traduction de la poésie hétérolingue de Yi Sang illustre également l’intérêt du décentrement linguistique et du transculturalisme pour mettre en valeur l’oppression subie. Il apparaît au lecteur que c’est par une série de décentrements que l’on acquiert une connaissance plurielle, et partant plus complète, du monde.

19Les analyses du décentrement comme outil heuristique conduisent donc à une pensée en termes de processus : le modèle du décentrement conduit au processus de décentration pour Christiane Montandon, « prise de distance par rapport à UN centre pour mieux se situer à la périphérie et prendre conscience de la multiplicité des autres centrations possibles. » (P. 40-41.) On voit ici apparaître la différence entre la décentralisation, politique territoriale de décentrement, et la décentration comme processus heuristique. Cette pensée d’un décentrement continu, permanent pour les sujets, renvoie à une autre notion qui traverse en filigrane l’ouvrage : le processus de déterritorialisation dans la pensée de Deleuze et Guattari. De leur collaboration naissent plusieurs notions qui sont importantes pour évaluer une société fragmentée : en cela, cette notion semble davantage associée à la philosophie postmoderne. Or, la déterritorialisation est une notion développée dans L’Anti-Œdipe et qui explique le processus par lequel un objet est coupé de son ancrage territorial : là aussi une métaphore géographique permet de parler d’un ensemble de phénomènes observables en sciences humaines et sociales. Manola Antonioli propose d’étudier la schizo-analyse — élaborée par Deleuze et Guattari, puis développée par Félix Guattari seul après leur collaboration — comme un décentrement du sujet qui est le résultat d’une déterritorialisation de notre compréhension de l’inconscient, tandis que Maria Simota analyse la traversée de la France rurale par Sylvain Tesson comme une déterritorialisation propice à un nouveau regard sur ces « espaces lisses7 » qui échappent à la vision totalisante du centre.

20Ce rapprochement fait toutefois toucher aux limites de ce recueil d’études : la notion de Deleuze et Guattari semble s’ouvrir à de nombreux contextes et propose un modèle heuristique qui permet d’expliquer des phénomènes liés à différentes disciplines, tandis que le décentrement — et son revers, le recentrement, qui est paradoxalement envisagé comme une forme de décentrement dans plusieurs articles — risque d’être une métaphore qui perd parfois son pouvoir explicatif. Le « nomadisme » de la notion étudiée peut alors prêter à confusion : les concepts nomades étudiés par Isabelle Stengers sont enrichis par l’interdisciplinarité, tandis que les nombreuses disciplines convoquées ici ne permettent pas d’investir un point de vue interdisciplinaire mais se juxtaposent pour rendre compte d’un phénomène difficile à cerner et dont les enjeux changent en fonction des échelles et de ses manifestations concrètes.