Inceste scripté, inceste crypté. Littérature et représentations de l'inceste au XIXe s. (Strasbourg)
Inceste scripté, inceste crypté
Littérature et représentations de l’inceste au XIXe siècle
Colloque des 15 et 16 septembre 2026
Institut Thématique Interdisciplinaire Lethica (Littératures, éthique, arts)
Dans le Dictionnaire thématique du roman de mœurs en France (1814-1914), l’entrée « Inceste » part de la constatation suivante : « Tabou absolu de la plupart des sociétés, l’inceste […] est présent discrètement dans quelques romans » (Hamon & Viboud, 2008, p. 412). Mais quel sens faut-il donner à cette prétendue « discrétion » ? Les représentations de l’inceste sont-elles vraiment faibles, rares et périphériques dans la littérature du XIXe siècle ? Dans ce cas, comment interpréter cette marginalisation relative, alors même qu’il s’agit d’un crime qui se commet « mystérieusement et impunément tous les jours, avec une fréquence et une facilité charmantes » (Barbey d’Aurevilly, Les Diaboliques, 1874), comme l’ont montré des historiennes du judiciaire, de la famille, des sensibilités et des sexualités (Sohn, 1996 ; Giuliani, 2014 ; Anrich, 2025) ? Ou, hypothèse suggérée à la lecture de la bibliographie jointe à la notice, le décompte serait-il dès le départ « faussé », dans la mesure où sont surtout relevés, donc identifiés comme inceste, des cas qui correspondent à des configurations socioculturelles et imaginaires, à des canevas narratifs préfixés de l’inceste ? On pense à l’inceste « mythologique » (rejouant l’histoire de Phèdre dans La Curée de Zola, 1871), « social » (causé par la misère et la promiscuité dans La Terre de Zola, 1887), ou « involontaire » (commis entre personnes ignorant leurs liens de parenté dans les nouvelles « Monsieur Jocaste » ou « Le Port » de Maupassant, 1883 et 1889), auquel il faudrait ajouter le topos de « l’âme-sœur » et de « l’amour impossible » dont regorgent les fictions sentimentales et romantiques. Or ces scénarios topiques, certes centraux et structurants, constituent peut-être la part la plus lisible donc la plus visible des représentations de l’inceste au XIXe siècle. Mais il en est d’autres qui se déploient en marge ou hors des imaginaires prédominants, dans les « non-dits » des textes et des discours (Nizard & Duriau, 2025), entre les lignes des scénarios déjà-écrits. Aussi sont-ils, pour cette raison, d’une identification souvent hésitante, malaisée, voire discutée, qui fait pressentir l’intérêt qu’il y aurait à recourir à d’autres grilles et outils d’analyse, avec les questionnements méthodologiques et éthiques qu’ils peuvent soulever.
Ainsi est-ce à l’identification et à l’étude d’un corpus élargi de l’inceste au XIXe siècle que sera consacré le colloque organisé les 15 et 16 septembre 2026 à l’Université de Strasbourg par l’Institut Thématique Interdisciplinaire Lethica (Littératures, éthique, arts). Ce corpus intégrera en effet à la fois ce qu’on appellera des « incestes scriptés » et des « incestes cryptés », c’est-à-dire des représentations qui tantôt reprennent les scripts socio-littéraires de l’inceste, tantôt y dérogent pour le saisir d’une façon moins transparente et plus secrète peut-être, selon des modalités d’écriture autres et qui seront à élucider. Il s’agira d’inventorier et d’étudier les manifestations textuelles de l’inceste, leurs significations socio-idéologiques et leurs implications éthiques soulevées dans le texte ou à la réception (contemporaine de l’œuvre ou de notre lecture actuelle), dans des œuvres prenant pour cadre la société contemporaine ou le présent proche, tous genres et supports confondus (romans, feuilletons, essais, théâtre, poésie, chansons, presse, écrits intimes, documents d’archives, etc.). Notre réflexion embrassera ce qu’on appelle le « long » XIXe siècle, de la Révolution (1789) à la Grande Guerre (1914), de la dépénalisation de l’inceste (1791) à la parution de Totem et Tabou de Sigmund Freud (1913), de Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre (1787) au Fantôme de Paul Bourget (1911), autant de bornes qui délimitent le cadre historique, social, juridique, scientifique et littéraire à travers lequel l’inceste était conçu. Si l’aire française constitue le cadre de notre réflexion, les propositions s’intéressant à des corpus issus d’autres zones géographiques et culturelles, sont également les bienvenues.
Les propositions pourront s’inscrire dans les quatre axes suivants, sans s’y limiter :
1. Les « scripts de l’inceste »
Approches (inter)textuelles
Même dans les œuvres les plus attachées au principe de vérisimilitude, l’inceste fait l’objet d’une représentation moins « réelle » que topique, fictionnalisée voire fantasmée, qui tire ses modalités d’un imaginaire tantôt littéraire et culturel (le mythe biblique d’Abisaïg et David dans Le Docteur Pascal de Zola, 1893), tantôt social (la croyance en une corrélation entre pauvreté et inceste, véhiculée par les enquêtes et les statistiques [Giuliani, 2014], qu’on retrouve dans La Femme pauvre de Léon Bloy, 1897), lorsqu’ils ne sont pas entremêlés (dans La Terre, Palmyre et Hilarion sont un condensé de bestialité paysanne et d’adelphie romantique). Ainsi, derrière le signifiant « inceste », se trouve bien souvent désigné un « script de l’inceste ». Cette formule, calquée sur le concept de « scripts de la sexualité » forgé par John H. Gagnon (2008), montre comment l’engagement dans les conduites sexuelles dépend de l’apprentissage et de la reconnaissance préalables de scénarios, de schèmes et de normes historiquement et culturellement situés. On tâchera ainsi de transposer cette articulation entre narration, cognition et comportement dans l’étude des représentations de l’inceste dans la littérature du XIXe siècle : l’inceste est encodé dans des scripts textuels et intertextuels en circulation dans l’horizon d’attente (Jauss, 1978), qui déterminent symétriquement les cadres de la création et de la réception.
Aussi s’agira-t-il de répertorier et d’analyser ces « scripts de l’inceste » : quels sont les intertextes, les schémas narratifs, les registres et les structures familiales (père-fille, frère-sœur, mère-fils, oncle-nièce, etc.) privilégiés, et comment ces différentes données s’organisent-elles entre elles ? Comment ces scripts interagissent-ils avec les types et les stéréotypes, les discours et les imaginaires sociaux (Angenot, 1986), par exemple les figures de l’enfant menteur, du paysan amoral, de l’ouvrier dépravé, de l’inverti, de la prostituée, etc., en interaction avec les paradigmes sociologiques, médicaux et psychiatriques, ainsi que les discours misogynes, misopèdes et racistes ? Les scripts de l’inceste littéraires ont-ils, comme les récits de « faits divers » (Ambroise-Rendu, 2004), leur vocabulaire et leur grammaire ? Quelles seraient leurs caractéristiques stylistiques (périphrase, euphémisme, ellipse, métonymie, hyperbole, métaphore, etc.) ? leurs régimes discursifs (silence, allusion, axiologisation du discours, etc.) ? Autrement dit, comment s’organisent les ordres du scriptible et du dicible de l’inceste ? Les scripts de l’inceste présentent-ils des spécificités génériques et esthétiques, et à quels programmes, à quelles attentes, à quelles contraintes répondent-ils ? L’inceste est-il scripté de la même façon dans un poème, une nouvelle ou au théâtre, dans un récit sentimental, un feuilleton ou un roman réaliste-naturaliste ? On pourra en outre se demander comment et où ces scripts littéraires circulent dans l’espace social (par une étude de la presse ou de la publicité), et s’ils se retrouvent dans les journaux intimes, les correspondances privées, ou encore les documents d’archives (judiciaire, médicale, politique, religieuse, etc.). Quels rôles remplissent-ils alors dans les écritures de soi, dans les sociabilités familiales, dans les procédures institutionnelles ?
Surtout, on s’intéressera aux fonctions morales et idéologiques que ces scripts de l’inceste sont amenés à remplir dans le système d’idées, de représentations et de valeurs partagées par la société. Dans le cadre contraint du XIXe siècle, où la règle de bienséance, la censure de l’obscénité (Amadieu, 2019) et la répression pénale (le délit d’outrage aux bonnes mœurs et à la morale publique) poussaient à gommer de la surface représentée tout ce qui avait trait à la sexualité, correspondent-ils à une exigence éthique de dévoilement critique (dénoncer les crimes de la vie privée, les perversions d’une classe ou d’une société tout entière), à un « engineering du scandale » (Angenot, 1986, p. 109), à une recherche d’immoralité hyperbolique ? Les effets de ces scripts pourront notamment être mesurés à partir d’un examen des lieux communs de la rhétorique morale pratiquée dans les comptes rendus et les revues critiques, qui peuvent d’ailleurs ne pas mentionner l’inceste : discours et silences sont lourds d’implications éthiques qui mériteraient d’être interrogées.
Une autre manière d’envisager la question est de considérer que les scripts de l’inceste, loin de susciter le scandale, au contraire le contiennent, le déplacent, voire le normalisent. Couler l’inceste dans le moule d’un script, est-ce lui donner une forme acceptable, tolérable, voire désirable, par le renvoi à une tradition et à une culture, par la préférence accordée à un script jugé « moins dérangeant » (Closson, 2020, p. 21), comme l’inceste adelphique, au détriment de l’inceste intergénérationnel ? Il se pourrait même que l’inceste constitue le script acceptable à travers lequel sont indirectement formulés des angoisses, des peurs, des interdits plus grands, plus impensables et plus repoussants encore pour un XIXesiècle qui voit émerger non sans peur diverses questions sociales, politiques, raciales et sexuelles dont les fictions se font l’écho. « Tabou » qui en réalité « peut en cacher un autre » (Angenot, 1988, p. 89), « plac[é] bien en avant de l’obstacle ou du risque “réel” » (Angenot, 1986, p. 128), l’inceste tel qu’il est scripté serait alors un « lieu qui permet de penser et de formuler […] un indicible dont il serait l’indice ou le révélateur » et qui « ne peut être exprimé autrement » (Bahier-Porte & Volpilhac-Auger, 2016, p. 5-6). Aussi prêtera-t-on attention aux thèmes avec lesquels les scripts de l’inceste sont couplés (race, classe, sexualités, androgynie, confusion des genres, dévoration, mort, etc.) : par exemple les questions de race (Harpin, 2024) et de classe dans Ourika (1823), Édouard (1825) et Olivier (1832) de Claire de Duras font des incestes symboliques éludés un spectre de l’inquiétude soulevée par la « mixité » sociale devenue possible après la Révolution ; dans Ce qui ne meurt pas de Barbey d’Aurevilly (1884), la relation avec la mère adoptive (puis sa fille), en lieu et place de la mère morte, pourrait faire signe vers un désir nécrophile (Glaudes, 1990).
Trope narratif et symbolique, le tabou de l’inceste vaut ainsi peut-être moins pour lui-même qu’en tant qu’il renseigne sur les véritables tabous ultimes de la société du XIXe siècle, dont il se fait le signe, le symptôme ou le syndrome.
2. Décrypter l’inceste « hors script »
Études de cas, lectures interdisciplinaires
Les représentations de l’inceste sont toutefois loin d’être épuisées par ces scripts. La littérature du XIXe siècle met en effet en scène des configurations familiales qui, sans être marquées du sceau de l’inceste dans le texte, gravitent dans son orbite ou relèvent de sa nébuleuse, en tout cas dérogent aux scripts usuels. Ces représentations « hors script » relèveraient alors de ce qu’on appellera un « inceste crypté ». Par cette expression, il s’agit de mettre l’accent moins sur la technique de codage à la fois sur-conscient et inconscient – auquel Georges Kliebenstein, à partir d’une lecture de l’« inceste total » chez Stendhal, donne le nom de « cryptosexualité » (Closson & Raviez, 2020, p. 298) – que sur le recours à une autre clef de déchiffrement : certaines configurations a priori perçues comme non incestueuses car non scriptées le deviennent à condition d’adopter une grille de lecture externe aux schèmes et aux codes conventionnels qui préconfigurent les représentations de l’inceste. Cela revient, in fine, à passer d’une poétique à une herméneutique de l’inceste, qui met l’accent sur l’activité et la responsabilité interprétatives du lecteur et de la lectrice.
Le colloque aura ainsi pour objectif d’explorer les différentes facettes de cet « inceste crypté » à l’aide notamment de concepts et d’outils empruntés à d’autres champs disciplinaires (anthropologie, sociologie, droit, philosophie, psychologie, psychanalyse, psychiatrie, etc.), qu’il s’agira d’intégrer à l’analyse littéraire dans une perspective interdisciplinaire. Sans se limiter au « complexe d’Œdipe » freudien et aux systèmes de prohibitions et d’échanges lévi-straussiens, véritables lieux communs du discours critique en plus d’être aujourd’hui débattus (Dussy, 2021 [2013] ; Brey & Drouar, 2022), les communications pourront proposer des études de cas qui mettent un corpus à l’épreuve d’un concept (et vice-versa). C’est par exemple à la lumière de « l’inceste du deuxième type » introduit par Françoise Héritier (Héritier, 1994) qu’on pourra analyser la propension des ambitieux à épouser leurs ex-maîtresses (Le Père Goriot, Balzac, 1834 ; Bel-Ami, Maupassant, 1885), la tendance qu’ont certaines mères à donner leurs anciens amants pour époux à leurs filles, ou encore les configurations triangulaires mettant en jeu une fratrie (une femme aimée par les jumeaux Barbeau dans La Petite Fadette, 1849 ; une courtisane partagée par les frères Huguon dans Nana, 1879). Sur le modèle de la lecture de Molière proposée par Cyril Chervet (Bahier-Porte & Volpilhac-Auger, 2016), les concepts d’« incestuel », repris sous la forme de 12 critères dans le rapport public de la Ciivise (Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants) de 2023, et d’« équivalents d’inceste », introduits par Paul-Claude Racamier (Racamier, 1995), pourront également servir d’éclairage pour examiner des climats familiaux « où souffle le vent de l’inceste, sans qu’il y ait inceste » (Racamier, 1995, p. XIII), des activités en apparence banales mais surinvesties, qui servent de « substitut déguisé d’un acte de nature incestueuse » (ibid., p. 86) – comme les manipulations d’argent entre Goriot et ses filles. Ce ne sont là que quelques exemples : les intervenant·es sont invité·es à proposer leurs propres études de cas et lectures interdisciplinaires, à partir d’autres concepts (comme celui de « confusion des langues » [Ferenczi, 1932] « culture de l’inceste » [Brey & Drouar, 2022], de « système silence » [Dussy, 2013]) et d’autres systèmes (Foucault, Girard, Bataille, Lacan…).
Les « incestes cryptés » pourront en outre être mis en relation avec les « incestes scriptés », qui souvent coexistent les uns avec les autres, sur le mode de la juxtaposition (scripté et crypté), de la succession (scripté puis crypté, ou inversement) ou de la compétition (scripté versus crypté) : dans La Terre, seul le duo adelphique Hilarion-Palmyre a retenu l’attention, au détriment du triangle incestueux Françoise-Lise-Buteau (Huynh, 2025). Dans Le Soutien de famille d’Alphonse Daudet (1897), le ministre Valfon convoite sa belle-fille Florence au vu et au su du « monde officiel », qui s’accommode et se délecte du spectacle de l’inceste ; violée, elle finit par se suicider sur le modèle de Lucrèce. Un script topique prend ainsi le relais d’une représentation moins usitée.
Sera donc assumée une démarche d’« anachronisme contrôlé » à visée heuristique, dans la mesure où elle permet de faire « “travailler” » les œuvres « avec le champ des interrogations dessiné par [notre] temps » (Demartini, 2016, p. 54). Il ne s’agira pas pour autant d’affirmer que ces « incestes cryptés » ont été, dès le XIXe siècle, tous également perçus comme tels (la question pourra être posée lors du colloque), mais plutôt de rattacher ces configurations à l’interrogation menée tout au long du XIXe siècle sur la famille moderne (Bernard, 2022), bouleversée par la succession des crises sociales, morales et politiques. L’étude des « incestes cryptés », entendus comme manières de saisir les « troubles dans la famille », progressivement devenue un réceptacle de sentiments et de sexualité qui ouvre à une confusion des places et des affects, un terrain de reconfiguration des liens de parenté, du sens de la responsabilité parentale et de l’exercice d’une autorité paternelle peu à peu remise en débat, ainsi qu’un espace de violence physique, morale et symbolique, permettra de tester plus avant l’hypothèse posée par Foucault dans le premier tome de l’Histoire de la sexualité, selon laquelle la famille, au XVIIIe et plus encore au XIXe siècle, « naît “incestueuse” » (Foucault, 2021 [1976].
3. Évolutions des scripts et des imaginaires
Perspectives historiques
Comme le rappelle Fabienne Giuliani dans une formule empruntée à Foucault, l’inceste est un « invariant qui varie »(Giuliani, 2014, p. 13). Non seulement sa définition est en partie historiquement située, mais les manières dont il s’inscrit en et hors script sont elles-mêmes fortement liées aux mutations sociohistoriques, aux régimes et aux crises politiques, ainsi qu’aux « révolutions morales » (Appiah, 2012), c’est-à-dire aux modifications rapides survenues dans les comportements et les sensibilités, qui ont traversé ce « siècle des révolutions ». Aussi prêtera-t-on attention à l’évolution des représentations scriptées et cryptées de l’inceste, en fonction, par exemple, des modifications juridiques touchant au crime de viol et d’attentat à la pudeur (Giuliani, 2014), des changements dans les mœurs et les sensibilités qui déplacent les « seuils de brutalité » (Vigarello, 1998, p. 130) et les seuils de tolérance à l’égard des violences sexuelles, ou encore des travaux scientifiques, médicaux, psychiatriques, anthropologiques ou sociologiques (Ambroise Tardieu, Richard von Krafft-Ebing, Émile Durkheim…) qui imprègnent à différents degrés la littérature. On montrera ainsi comment celle-ci suit ou initie ces évolutions, et comment la fiction, par des procédés qui lui sont propres, a pu ou non contribuer à des processus de reconnaissance empathique des victimes et de subjectivation du crime, encore pénalisé au XIXe siècle en tant qu’atteinte à l’ordre et à la morale publique.
L’évolution des représentations de l’inceste pourra également être appréhendée à travers un prisme esthétique, éthique et politique, où les motifs de l’entre-soi, de la clôture endogamique prennent une signification fluctuante. Quels sont les scripts propres à un mouvement, à une esthétique (romantisme, naturalisme, littérature décadente et fin-de-siècle), et que viennent-ils exprimer ? Existe-t-il des « foyers » ou à l’inverse des moments de « creux » dans l’histoire des représentations ? Dans quelle mesure ces scripts, comme l’utopie fraternelle romantique ou l’entre-soi décadentiste (Bouchenafa, 2005), sont-ils porteurs d’une vision ou d’une critique politique et/ou idéologique ? Comment leur évolution, leur reprise, leur retournement d’une période à l’autre interrogent-ils les valeurs, les idéaux et les obsessions d’une société donnée (le refus de l’histoire, le fantasme ou la crainte de dégénérescence) ?
4. Réceptions, réécritures, actualisations :
enjeux éthiques des relectures contemporaines et des adaptations transmédiatiques
Dans la continuité de la réflexion amorcée lors de la journée d’études « Le XIXe siècle : actuel ou intempestif ? Comprendre, enseigner, transmettre la littérature du XIXe siècle » organisée à l’Université de Strasbourg en 2023 par Victoire Feuillebois et Bertrand Marquer, les interventions pourront s’intéresser aux modalités de présence et aux formes de réactualisation contemporaines d’un XIXe siècle donné comme problématique dans ses représentations de l’inceste. La réflexion pourra emprunter différentes directions.
D’un point de vue textuel, comment et dans quel but certaines œuvres du XIXe siècle sont-elles mobilisées et commentées par les narrateurs ou les personnages dans les récits d’inceste contemporains ? On pense par exemple au poème « Les filles de Loth » d’Alfred de Musset extatiquement récité par le père incesteur dans Tribunal des cailloux (2024) de l’écrivain malgache Johary Ravaloson, ou au « scénario Zola » régulièrement mis en cause à cause des représentations stéréotypées, faussées et délétères qu’il véhiculerait (Triste tigre, Neige Sinno, 2023), notamment par l’intermédiaire de la culture scolaire. Les approches didactiques, qui s’intéresseraient aux problèmes soulevés par certains récits, certaines scènes d’inceste, sont par conséquent les bienvenues (voir le projet « Malaises dans la lecture », mené par Camille Bellenger, Camille Brouzes, Anne Grand d’Esnon et Anne-Claire Marpeau). La distinction entre « inceste scripté » et « inceste crypté » pourrait par ailleurs permettre d’interroger la réduction, voire le clichage, dont le XIXe siècle fait l’objet au XXIe siècle, qui aurait peut-être tendance à le réduire à ses scripts.
D’un point de vue transmédiatique, on pourra se demander comment les adaptations théâtrales, télévisuelles, cinématographiques et sérielles contemporaines s’emparent des incestes scriptés et cryptés dans les œuvres du XIXe siècle, comme Le Bossu de Paul Féval (1857), Bel-Ami de Maupassant (1885), Les Misérables de Victor Hugo (1862) ou Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas (1844). Comment s’organise le passage texte-image-son, et quelles sont les contraintes pesant sur cette double transposition (dans un autre média, pour un autre public) ? Que disent certains choix d’adaptation, qui invisibilisent, explicitent, contournent ou exorcisent ce que Sabine Chalvon-Demersay nomme les « fantômes d’inceste » (2021), des modifications des critères de la parenté et de la conjugalité, ainsi que des transformations des systèmes axiologiques et normatifs (Chalvon-Demersay, dans Demartini, Doyon & Le Caisne, 2024) ? Dans quelle mesure ces adaptations constituent-elles une « institution morale » (Chalvon-Demersay, 2021, p. 78), en ce qu’elles permettent de diffuser ces nouvelles normes auprès d’un large public ? Cette hypothèse accorde-t-elle un trop grand pouvoir à la télévision, voire à la fiction ?
Du point de vue de la réception enfin, on pourra s’interroger sur les usages et les effets de certaines de ces représentations encore en circulation dans l’imaginaire culturel, mais dont l’acceptabilité et la recevabilité sont réinterrogées à l’aune des révolutions morales contemporaines, comme les mouvements #MeToo (2017) et #MeTooInceste (2021). Dans une perspective métacritique, il serait possible d’analyser les problèmes d’identification et d’interprétation (Grand d’Esnon, 2024) que les représentations de l’inceste au XIXe siècle posent à la critique littéraire et universitaire. Ces difficultés se manifestent notamment à travers les périphrases, les précautions rhétoriques, les modalisations employées pour qualifier (ou non) l’inceste, dans les œuvres du XIXe siècle spécifiquement : « presque un inceste », « quasi inceste », « sans être stricto sensu un inceste » deviennent à leur tour autant d’expressions à travers lesquelles l’inceste se trouve comme crypté au carré.
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Colloque organisé par Kathia Huynh (postdoctorante à l’ITI Lethica) et Salomé Pastor (doctorante à l’ITI Lethica et Configurations Littéraires).
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Les propositions de communication (d’une longueur de 300 mots maximum), accompagnées d’une brève biobibliographie (10 lignes maximum) devront être envoyées aux adresses suivantes : khuynh@unistra.fr et pastors@unistra.fr avant le 20 avril 2026. Une réponse sera transmise sous dix jours, que la proposition soit retenue ou non.
Les communications ne devront pas excéder 25-30 minutes.
L’ITI Lethica pourra prendre en charge le transport et le logement des étudiant·es, des doctorant·es et des jeunes chercheur·euses qui n’ont pas de rattachement institutionnel.
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Bibliographie critique (indicative) :
Amadieu Jean-Baptiste, Le Censeur critique littéraire. Les jugements de l’Index, du romanisme au naturalisme, Paris, Hermann, 2019.
Ambroise-Rendu Anne-Claude, Petits récits des désordres ordinaires. Les faits divers dans la presse française des débuts de la Troisième République à la Grande Guerre, Paris, Seli Arslan, 2004.
Ambroise-Rendu Anne-Claude, Histoire de la pédophilie. XIXe-XXIe siècle, Paris, Fayard, 2014.
Angenot Marc, Le Cru et le faisandé. Sexe, discours social et littérature à la Belle Époque, Bruxelles, Éditions Labor, 1986.
Angenot Marc, « Pour une théorie du discours social. Problématique d’une recherche en cours », Littératures, n° 70, 1988, p. 82-98.
Anrich Inès, Filles en conflits : consentement et vocations religieuses. France-Espagne, XIXe siècle, Paris, CNRS Édition, 2025.
Appiah Kwame Anthony, Le Code d’honneur. Comment adviennent les révolutions morales, traduit par Jean-François Sené, Paris, Gallimard, 2012.
Ariès Philippe et Duby Georges (dir.), Histoire de la vie privée. 4. De la Révolution à la Grande Guerre [1987], volume dirigé par Michelle Perrot, Paris, Seuil, 1999.
Astorg Bertrand d’, Variations sur l’interdit majeur : littérature et inceste en Occident, Paris, Gallimard, 1990.
Aude Nicolas, « Des confessions “presque sans vergogne” : à propos du viol d’une petite fille dans le Dostoïevsky d’André Gide », Fabula / Les colloques, « Proclamation / révélation : d’un siècle à l’autre. Écrire sa confession en France de la Renaissance à nos jours », dirigé par Christine Noille. En ligne : https://www.fabula.org/colloques/document15049.php.
Bahier-Porte Christelle et Volpilhac-Auger Catherine (dir.), L’Inceste : entre prohibtion et fiction, Paris, Hermann, 2016.
Bannour Wanda et Berthier Philippe (dir.), Eros philadelphe. Frère et sœur, passion secrète, Paris, Éditions du félin, 1992.
Bernard Claudie, Massol Chantal et Roulin Jean-Marie (dir.), Adelphiques — Sœurs et frères dans la littérature française du XIXe siècle, Paris, Kimé, 2010.
Bernard Claudie, Penser la famille au XIXe siècle, Saint-Étienne, PUSE, 2022.
Bernard Claudie, Le Jeu des familles dans le roman du XIXe siècle, Saint-Étienne, PUSE, 2022.
Bouchenafa Houria, Mon amour, ma sœur. L’imaginaire de l’inceste frère-sœur dans la littérature européenne à la fin du XIXe siècle, Paris, L’Harmattan, 2005.
Brey Iris et Drouar Juliet (dir.), La Culture de l’inceste, Paris, Seuil, 2022.
Chalvon-Demersay Sabine, Le Troisième Souffle. Parentés et sexualité dans les adaptations télévisées, Paris, Presses des Mines, 2021.
Ciivise, rapport public, 2023. En ligne : https://www.ciivise.fr/le-rapport-public-de-2023.
Closson Marianne et Raviez François (dir.), Les Amours entre frère et sœur. L’inceste adelphique du Moyen Âge au début du XIXe siècle, Paris, Classiques Garnier, 2020.
Demartini Emmanuelle, Doyon Julie et Le Caisne Éléonore (dir.), Dire, entendre et juger l’inceste du Moyen Âge à nos jours, Paris, Seuil, 2024.
Didier Béatrice, L’Écriture-femme, Paris, PUF, 1981, chapitre « François le Champi et les délices de l’inceste ».
Dire l’inceste, Sociétés & Représentations, n° 42, 2016/2.
Dussy Dorothée, Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste [2013], Paris, Pocket, 2021.
Ferenczi Sándor, La Confusion de langue entre les adultes et l’enfant, Paris, Payot, 2016 [1932].
Feuillebois Victoire et Marquer Bertrand (dir.), « Le XIXe siècle : actuel ou intempestif ? Comprendre, enseigner, transmettre la littérature du XIXe siècle », Fabula / Les colloques. En ligne : https://www.fabula.org/colloques/sommaire13191.php
Feuillebois Victoire, Marquer Bertrand et Nizard Lucie, colloque « “Elle s’abandonna”. Représentations de l’acte de céder dans la littérature du xixe siècle », organisé par l’ITI Lethica à l’Université de Strasbourg (4-5 mars 2025). Programme en ligne : https://lethica.unistra.fr/actualites/elle-sabandonna-representations-de-lacte-de-ceder-dans-la-litterature-du-xixe-siecle/
Foucault Michel, Histoire de la sexualité. I. La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 2021 [1976].
Gagnon ·John, Les Scripts de la sexualité, Paris, Éditions Payot et Rivages, 2008.
Giuliani Fabienne, Les Liaisons interdites. Histoire de l’inceste au XIXe siècle, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2021.
Glaudes Pierre, « Le Denier de la veuve à l’épreuve de ce qui ne meurt pas », dans Barbey d’Aurevilly cent ans après (1889-1989), textes réunis par Philippe Berthier, Genève, Droz, 1990, p. 361-383.
Godeau Florence et Troubetzkoy, Fratries, frères et sœurs dans la littérature et les arts, de l’Antiquité à nos jours, Paris, Kimé, 2003.
Grand d’Esnon Anne, Interpréter des violences sexuelles dans les récits de fiction : discours de réception, problèmes théoriques et esthétiques, thèse de doctorat soutenu à l’Université Bourgogne Franche-Comté sous la direction d’Henri Garric en 2024.
Hamon Philippe et Viboud Alexandrine, Dictionnaire thématique du roman de mœurs en France, 1814-1914, Paris, PUS, 2008, 2 vol.
Harpin Tina, Inceste, « race » et pouvoir dans le roman états-unien et sud-africain (XXe-XXIe siècles), Paris, Classiques Garnier, 2024.
Héritier Françoise, Les Deux Sœurs et leur mère. Anthropologie de l’inceste, Paris, Odile Jacob, 1994.
Huynh Kathia, « “Pourquoi n’aurait-il pas épousé les deux sœurs, si elles y consentaient ?” Raisons de (ne pas) céder à l’inceste », communication donnée lors du colloque « “Elle s’abandonna”. Représentations de l’acte de céder dans la littérature du xixe siècle », coorganisé par Lucie Nizard, Victoire Feuillebois et Bertrand Marquer par l’ITI Lethica à l’Université de Strasbourg (4-5 mars 2025), à paraître.
Jauss, Hans Robert, Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978.
Lévi-Strauss Claude, Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, PUF, 1949.
Mas Marion, Le Père Balzac. Représentations de la paternité dans La Comédie humaine, Paris, Classiques Garnier, 2015.
Nizard Lucie et Duriau Nicolas (dir.), Études littéraires, n° 54, 2025, numéro « Non-dit(s) du genre et de la sexualité dans le roman d’expression française au XIXe siècle »
Racamier Paul-Claude, L’Inceste et l’incestuel, Paris, Dunod, 1995.
Sohn Anne-Marie, Du premier baiser à l’alcôve : la sexualité des Français au quotidien (1850-1950), Paris, Aubier, 1996.
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Steinberg Sylvie (dir.), Une histoire des sexualités, Paris, PUF, 2018.
Vigarello Georges, Histoire du viol. XVIe-XXe siècle, Paris, Seuil, 1998.