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L'emprise du temps. Consciences et expériences de la temporalité à l'époque moderne (1400-1800).

L'emprise du temps. Consciences et expériences de la temporalité à l'époque moderne (1400-1800).

Publié le par Perrine Coudurier (Source : Anne-Constance Legros )

Pour la 9e année consécutive, l’Association des Doctorants du Centre d’études supérieures de la Renaissance (ADCESR) organise à Tours ses Rencontres doctorales pluridisciplinaires autour du thème : « L’emprise du temps. Consciences et expériences de la temporalité à l’époque moderne (1400-1800) ».

À mi-chemin entre le phénomène omnipotent et le concept omniprésent, le temps s’exerce constamment sur tout. Chacun le subit et le perçoit à travers ses effets et la conscience du passé, du présent et du futur, mais force est de constater que cette expérience existentielle reste paradoxalement assez âpre à saisir et à définir. Aussi le temps, en dépit ou à cause de son ubiquité, est-il un sujet d’étude complexe renvoyant à une diversité de réalités et de temporalités, individuelles comme collectives. Il n’est pas une dimension de la vie qui ne soit façonnée par le temps, pas une parcelle du quotidien qui n’échappe à son emprise, et ce jusqu’au cœur de la langue. Une brève recension des occurrences du mot dans les expressions françaises suffit à s’en convaincre : avoir le temps, être à temps, être de son temps, perdre son temps, tuer le temps, gagner du temps, donner de son temps, accorder du temps, passer son temps, marquer son temps, faire son temps, faire passer le temps, remonter le temps, mettre du temps, rattraper le temps, arriver à temps, libérer du temps, ne pas voir le temps passer, manquer de temps, être à contretemps, se payer du bon temps, courir après le temps, chaque chose en son temps, un temps pour tout, en un rien de temps, en deux temps trois mouvements, en même temps, temps libre, temps mort, à temps plein, mi-temps, air du temps, de tout temps, la plupart du temps, en temps voulu, hors du temps, de temps en temps, au temps pour moi…

Nombre de spécialistes, toutes disciplines confondues, se sont penchés sur le temps, des philosophes (Henri Bergson) aux anthropologues (Edward Hall), des physiciens (Albert Einstein) aux historiens (David Saul Landes). L’histoire du temps a majoritairement été défrichée par les travaux de médiévistes tels que Jacques Le Goff et Jean-Claude Schmitt. Il faut dire que « [l]a façon dont les hommes du passé ont conçu et vécu le temps est une voie privilégiée pour comprendre la société à laquelle ils appartiennent. » (Jacques Le Goff, « Le Temps » dans Dictionnaire raisonné de l’Occident médiéval, Paris, Fayard, 1999). Parallèlement, l’histoire de la mesure du temps – notamment de l’horlogerie – et celle du temps de l’histoire (de Fernand Braudel à François Hartog) ont acquis une épaisseur historiographique certaine. Bien que le temps soit ainsi un champ d’études transversal incontournable, sa dimension subjective est particulièrement difficile à appréhender. Des indices de ce vécu et de ces conceptions se trouvent dans les sources écrites, les arts et les vestiges archéologiques. Dans ce sens, une histoire du temps vécu et de la conscience du temps, c’est-à-dire des temporalités, est à poursuivre.

Le temps renvoie à un espace, l’un à l’autre lié, mais aussi au climat et à la météorologie. Il nourrit une multitude de perceptions qui structure la vie des individus et des communautés, mêlant pratique, mémoire et imagination. La dimension sensorielle y est par ailleurs essentielle tant dans l’expérience physique et corporelle du temps que dans ses conceptions, sans oublier sa lecture lorsqu’il s’agit de mesurer, dire, lire, voir, entendre ou même (res)sentir le temps. Cette matérialité est bien sûr à prendre en compte à travers les techniques et les objets utilisés, des chandelles graduées aux premières montres, des sabliers aux horloges mécaniques en passant par les cadrans solaires. Le regard pourra ainsi porter sur les fabricants et artisans de ces instruments de mesure et les éventuelles relations entre évolutions techniques et transformations de la perception du temps. On s’intéressera également à la façon dont certains individus et certaines communautés ou corporations rythmaient leur journée, leur emploi du temps, leur préparation, leur déplacement : comment faisaient le pèlerin, le marin, l’alchimiste, le cuisinier, les moines, etc. ?

On l’aura compris, une réflexion sur le temps et les temporalités invite naturellement à s’intéresser aux rythmes, aux durées, aux cadences ou encore à la vitesse (songeons aux travaux de Paul Virilio) dans un ensemble de rapports parfois inextricables. Cette diversité constitue en soi un immense défi. En effet, il existe un temps religieux, sacré, social, politique, militaire, économique ; un temps de Dieu, des villes, des campagnes ; un temps paysan, guerrier, marchand, monastique, princier ; un temps du fidèle, du noble, du soldat, du prisonnier ; un temps du travail, un temps chômé (les loisirs), un temps de la mort (testaments), un temps de l’au-delà (Éternité). Plusieurs de ces temps dépendent du rythme de la Nature (rythme agraire), d’autres relèvent de la liturgie et de la conception chrétienne occidentale du temps. Cette variété des temps et temporalités encourage ainsi à étudier leur coexistence et, à l’opposé, les possibles tensions lorsque deux conceptions et mesures du temps se trouvent en contact (par exemple entre les communautés catholique, juive, arabe et protestante).

Comme temps linéaire, le temps sacré au Moyen Âge emporte les chrétiens vers Dieu en un temps eschatologique marqué notamment par l’attente et l’espérance. Le temps de l’Église a des conséquences sur l’individu en termes de rythme de vie, d’alimentation ou de sexualité (travail, repos, jeûne, abstinence), mais aussi sur le temps passé au Purgatoire avec le système des indulgences et « la comptabilité de l’au-delà » qui en découle (Jacques Chiffoleau). La liturgie, quant à elle, renvoie à un temps circulaire autour de la vie du Christ (naissance, résurrection, parousie) en lien avec la dimension historique de Dieu par son Incarnation. À l’échelle individuelle comme collective, le temps au quotidien est moins scandé par des dates que par les fêtes religieuses (mobiles ou fixes) dont les fêtes des Saints. Il s’agit pour le chrétien de vivre à la fois dans la « cité des hommes » et dans la « cité de Dieu » pour reprendre le vocabulaire de saint Augustin.

Le XIVe siècle en Occident correspond cependant à l’installation d’une conception inédite du temps du fait de l’essor économique et urbain, installant de nouvelles mentalités avec l’apparition du travail de nuit, la fin du monopole des cloches d’église concurrencées par les cloches des beffrois pour délimiter la journée de travail, ou encore l’émergence du temps de l’État où l’horloge et la mesure du temps sont des symboles de pouvoir. Pour les marchands et les financiers, la bonne mesure du temps est en effet la condition à la bonne marche des affaires, ce pour quoi ils poussent à une mesure plus précise du temps pour le crédit, les lettres de change, les délais de production, les voyages de marchandises. Le XVIIIe siècle annonce à l’inverse une rupture avec l’introduction progressive du temps comme concept scientifique en lien avec le recul de l’emprise du temps chrétien et les études sur le temps universel et absolu à l’échelle de la Terre et du cosmos, un temps bien plus complexe encore à appréhender sur le plan cognitif.

Dans les arts picturaux, les représentations du temps et de ses effets ne manquent pas, notamment dans les ornementations des livres d’heures (les douze mois et leurs activités), des missels et des calendriers. Sur le plan graphique et littéraire, le déploiement de vanités et d’allégories (Temps, Fortune, Jeunesse et Vieillesse, Vie et Mort) est particulièrement riche, insistant sur le passage inexorable du temps et ses impacts sur les corps et les esprits. Dans la pratique artisanale, le temps et sa mesure sont à relier au temps de cuisson, de repos, de macération, etc., avec des pratiques spécifiques de mesure de durée (comme la récitation du pater noster). Si le rythme est pendant longtemps le propre de la poésie, la musique et la danse dans cette recherche de l’harmonie, notons que la notion a été étendue à l’ensemble des activités humaines et sociales à l’époque contemporaine comme le rappelle Jean-Claude Schmitt dans sa magistrale histoire des rythmes.

Bien que nous ne souhaitions pas, dans le cadre de ces journées, entrer dans les réflexions portant sur le découpage chronologique et l’écriture de l’histoire du point de vue contemporain, il n’en demeure pas moins que les régimes d’historicité – définis par François Hartog comme la façon dont les sociétés envisagent les rapports entre leur passé, leur présent et leur futur – intègrent pleinement la thématique. Comme matériau des écrivains et notamment des historiens, le temps de la narration (temps réel, imaginaire, mythique dont biblique) est un axe à interroger dans la mesure où l’écriture enregistre la durée par le récit et la mémoire, qu’il s’agisse de journaux (quotidien), d’histoires (récit), de chroniques (chronologie) ou d’annales (années). Dans les discours historicisants, l’éloge du passé et la dénonciation de la décadence des temps présents (monde vieillissant) reviennent suffisamment régulièrement pour qu’on y prête attention. Plus largement, ces questions incitent à saisir les possibles rapports au temps et au passé via des vestiges qu’ils soient archéologiques, bâtis et scripturaux.

Nous invitons donc à approcher – autant que faire se peut – les réalités temporelles des sociétés médiévales et modernes. Dans la tradition déjà décennale des rencontres doctorales de l’ADCESR, nous souhaitons adopter une approche pluridisciplinaire du temps et des temporalités, qui se veut la plus complète possible, c’est-à-dire en prenant en compte la matérialité, les perceptions, le vécu, les conceptions, les usages, les aspects techniques comme artistiques. Les propositions pourront s’étendre de la fin du Moyen Âge à la fin de l’époque moderne, soit du XVe siècle au XVIIIe siècle avec bien sûr des ouvertures possibles avant et après. Concernant les bornes géographiques, si l’Europe avec l’espace méditerranéen est privilégiée, tout autre ancrage permettant un décentrement sera le bienvenu, ce qui offrira l’occasion de souligner l’existence de différentes conceptions culturelles du temps, de la ligne droite (christianisme) à l’éternel retour (Asie, Amérique précolombienne).

Plusieurs questions nous intéressent tout particulièrement :

-      Quels sont les moyens pour mesurer, compter et diviser le temps ?

-      Comment le temps est-il représenté et perçu ?

-      Quelle est la maîtrise du temps à l’échelle individuelle ?

-      Comment différentes temporalités peuvent-elles coexister ?

-      Quelles sont les évolutions de la perception du temps ?

-      Comment appréhender sur le plan des sources et de la méthode ces rapports au temps ?

Nous proposons dans ce sens 4 principaux axes, non exhaustifs et pouvant se recouper :

1) Découper et mesurer le temps

-      Mesurer, dire et lire le temps

-      Les instruments de mesure du temps

-      Les différents temps et le partage du temps

-      La relation entre temps et espace

2) Percevoir et ressentir la temporalité

-      Faire l’expérience du temps

-      Les perceptions du temps

-      La mémoire, les souvenirs, la nostalgie

-      Les rapports au temps et au passé par les vestiges

3) Représenter et penser le temps

-      Le temps dans la narration, le langage et les discours

-      Le temps dans la pratique artisanale et artistique

-      Représenter le temps dans les arts

-      La fin des temps et les craintes millénaristes/eschatologiques

4) Rythmer et ordonner

-      Les rythmes des activités humaines

-      Les rythmes de la nature et la saisonnalité

-      Les rythmes du corps

-      L’harmonie (musique, poésie)

Modalités de soumission

Les propositions de communication doivent être envoyées par des doctorant.es ou des jeunes docteur.es (jusqu’à deux ans après la soutenance), ainsi que par des étudiant.es en master recherche. Elles prendront la forme d’un résumé d’environ 400/500 mots, accompagné d’un titre provisoire et d’une courte présentation (nom, prénom, laboratoire/Université de rattachement, titre de la thèse, directeur.trice, coordonnées : mail et téléphone). Elles doivent être soumises par mail en format Word ou PDF à l’adresse suivante avant le 30 mars 2026 : temps2026adcesr@gmail.com. Une réponse vous sera envoyée courant avril 2026.

Modalités d’intervention

Les rencontres doctorales auront lieu les 3 et 4 juin 2026. Chaque intervention (en français ou en anglais) durera vingt minutes et sera suivie d’un temps de discussion. La journée se tiendra en présentiel (sauf impératif, dans ce cas la visioconférence sera possible via un lien TEAMS). Le Centre d’études supérieures de la Renaissance invitera les participant.es à déjeuner. Le transport et l’hébergement restent à la charge des intervenant.es ou de leur laboratoire de rattachement. Ces rencontres donneront lieu à une publication dans la collection « Travaux du Centre d’études supérieures de la Renaissance » chez Classiques Garnier (sous réserve). Pour les questions d’accessibilité PMR/PSH, n’hésitez pas à nous écrire.

Mots clés : temps, temporalité(s), rythme(s), durée(s), expériences temporelles

Comité d’organisation (CESR, Université de Tours)

-      Océane Fontaine Cioffi, doctorante en histoire

-      Aymeric Gaubert, doctorant en histoire 

-      Anne-Constance Legros, doctorante en histoire

Comité scientifique (CESR, Université de Tours)

-      Pascal Brioist, professeur en histoire moderne

-      Colin Debuiche, maître de conférences en histoire de l’architecture moderne

-      Concetta Pennuto, professeure en histoire des sciences, directrice de l’UFR CESR

Parrain des 9es rencontres doctorales : Jean-Claude Schmitt, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales

Orientations bibliographiques

Jacques André, Sylvie Dreyfus-Asséo & François Hartog (dir.), Les récits du temps, Paris, PUF, 2010.

Hervé Barreau, Le Temps, Paris, PUF, 1996.

Yvonne Bellenger (dir.), Le temps et la durée dans la littérature du Moyen Âge et à la Renaissance, Paris, Nizet, 1986.

Émile Biémont, Rythmes du temps. Astrologie et calendriers, Paris-Bruxelles, De Boeck, 2000.

Étienne Bourdon, « Temporalities and History in the Renaissance », Journal of Early Modern Studies 6, 2017, p. 39-60.

Claude Carozzi & Huguette Taviani-Carozzi, La Fin des temps. Terreurs et prophéties au Moyen Âge, Paris, Stock, 1982.

Olivier Christin, « L’espace et le temps, enjeux du conflit entre les confessions » dans Françoise Thélamon & Jacques-Olivier Boudon (dir.), Les Chrétiens dans la ville, Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2006, p. 167-180.

Alfred Crosby, La mesure de la réalité. La quantification dans la société occidentale (1250-1600), Paris, Allia, 2003.

Denis Crouzet, « La représentation du temps à l’époque de la Ligue », Revue Historique 270-2, 1983, p. 297-388.

Aurélie Désannaux, « Mesure du temps et histoire des techniques : les débuts de l’horlogerie en Normandie (XIVe-XVIe siècles) », Annales de Normandie 60-1, 2010, p. 27-70.

Gerhard Dohrn-van Rossum, L’histoire de l’heure. L’horlogerie et l’organisation moderne du temps, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1997.

Max Engammare, L’ordre du temps. L’invention de la ponctualité au XVIe siècle, Genève, Droz, 2004.

Max Engammare, « Organisation du temps et discipline horaire chez Calvin et à Genève au XVIe siècle : vers une spiritualité temporelle », Bibliothèque de l’École des chartes 157-2, 1999, p. 341-367.

Jean-Louis Flandrin, Un temps pour embrasser. Aux origines de la morale sexuelle occidentale (VIe-XIe siècle), Paris, Seuil, 1983.

Thierry Gonon, Les Clochers en France au Moyen Âge. Archéologie d’un instrument singulier, Paris, Errance, 2010.

Sandro Guzzi-Heeb & Pierre Dubuis (dir.), Organisation et mesure du temps dans les campagnes européennes, de l’époque moderne au XXe siècle, Sion, Vallesia, 2019.

François Hartog, Chronos. L’Occident aux prises avec le Temps, Paris, Gallimard, 2020.

François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003.

David Saul Landes, L’heure qu’il est. Les horloges, la mesure du temps et la formation du monde moderne, Paris, Gallimard, 1987.

Jacques Le Goff, « Le temps du travail dans la “crise” du XIVe siècle : du temps médiéval au temps moderne », Le Moyen Âge 19, 1963, p. 597-613.

Jacques Le Goff, « Au Moyen Âge : temps de l’Église et temps du marchand », Annales 15-3, 1960, p. 417-433.

Francesco Maiello, Histoire du calendrier. De la liturgie à l’agenda, Paris, Seuil, 1996.

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Fabienne Pomel (dir.), Cloches et horloges dans les textes médiévaux : mesurer et maîtriser le temps, Rennes, PUR, 2012.

Jean-Claude Schmitt, Les rythmes au Moyen Âge, Paris, Gallimard, 2016.

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Lila Zeller, « Mesurer le temps qui passe et mesurer le temps passé à l’Époque moderne et sous l’Ancien Régime », Travaux & documents 59, 2023, p. 9-22.