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Frêle bonheur de Rousseau

Frêle bonheur de Rousseau

Publié le par Marc Escola

Les éditions Gallimard rééditent dans la collection Folio Essais l'Essai sur Rousseau signé en 1985 par Tzvetan Todorov sous le titre Frêle bonheur. L’homme est bon à l’état de nature ; c’est la société le corrompt. Telle est la grande idée de Rousseau. Et si l’homme était bon à l’état de nature, c’est parce qu’il était seul et solitaire ; ce qui le corrompt dans la société, c’est le regard des autres. D’où l’impasse : l’état de nature est impossible (et peut-être n’a jamais existé), mais il serait préférable ; l’état de société est bien réel, mais il est décevant. Deux possibilités s’offrent donc : soit devenir pleinement et uniquement citoyen, mais au risque de dénaturer l’homme – c’est la voie explorée dans Le Contrat social ; soit devenir individu solitaire mais au prix de la sociabilité – voie explorée dans Les Confessions et les Rêveries. Or, Rousseau ne suggère-t-il pas lui-même une voie médiane, notamment dans L’Émile ? Une voie qui promettrait un "frêle bonheur", mais un bonheur tout de même ? La GF-Flammarion réédite de son côté les Notes d'un souterrain de Dostoïevski, préfacées par Todorov.

La même collection accueille une édition séparée de la Profession de foi du vicaire savoyard, extraite du livre IV de L'Émile par Bruno Bernardi et Gabrielle Radica — le principal texte consacré par Rousseau à la question de Dieu et de la religion, qui dressa contre son auteur la quasi-totalité de ce que l’époque comptait de penseurs et d’hommes d’Église: d’Holbach à Voltaire, en passant par l’archevêque de Paris et les ministres réformés de Genève, tous se scandalisèrent de cette Profession de foi qui valut à l’Émile d’être aussitôt interdit en précipitant son auteur sur les chemins d'un exil qui ne devait jamais finir. Critiquant les religions révélées et refusant toute autorité aux Églises, Rousseau en appelle à la religion naturelle, croyance raisonnable et raisonnée que chacun peut découvrir dans l’intimité de son cœur. On voudrait que la leçon puisse être définitivement entendue, partout dans le monde.

Sous le titre La paix perpétuelle ? (Vrin), Bruno Bernardi et Céline Spector éditent et commentent de leur côté les textes où le philosophe dialogue avec le Projet de paix perpétuelle de l’Abbé de Saint-Pierre, qui appelait à former une "République européenne" susceptible de garantir la paix entre les États et les protèger des agressions, tout en laissant à chacun la plénitude de sa souveraineté. Si le projet de confédération européenne suscite l’enthousiasme de Rousseau, sa réalisation lui paraît impossible dans l’Europe du XVIIIe siècle, dominée par les monarques : le principe de souveraineté les incite plutôt à "étendre leur domination au-dehors et la rendre plus absolue au-dedans".

Signalons aussi la parution aux Impressions nouvelles des Derniers Jours du promeneur solitaire de Jean-Paul Jouary, une "docufiction" sur la mort de Rousseau, qui reconstitue dans les moindres détails les dernières semaines de la vie de Jean-Jacques à Ermenonville où le Marquis René-Louis de Girardin l’accueille dans sa propriété. Jean-Paul Jouary mêle cette reconstitution romancée à une série de rêves que ce dernier confond avec la réalité. Il se persuade que Diderot, qui fut son meilleur ami avant de le trahir, vient le harceler, puis peu à peu se réconcilier avec lui, retraçant ce qui fut une relation d’une exceptionnelle fécondité. Après s’être affontés, les deux hommes se rappellent leur rencontre et leur rupture, leurs discussions et leurs parties d’échecs…