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Figures de l’équivoque dans la littérature des XIXᵉ et XXᵉ s.

Figures de l’équivoque dans la littérature des XIXᵉ et XXᵉ s.

Publié le par Marc Escola (Source : Saber Raddaoui)

                                                             

Université de Tunis El Manar (UTM)

     Institut Supérieur des Sciences Humaines de Tunis (Tunisie).

 Laboratoire LAREB

   Journée d’étude

Figures de l’équivoque dans la littérature des XIXᵉ et XXᵉ siècles

« Interpréter un texte, ce n’est pas lui donner un sens (plus ou moins fondé, plus ou moins libre), c’est au contraire apprécier de quel pluriel il est fait. »
Roland Barthes, S/Z, Paris, Seuil, 1970, p. 11.

Le mot équivoque, emprunté au bas latin aequivocus, signifie d’abord ce qui est « à double sens » ; il est formé de aequi- (« égal ») et d’un dérivé de vox, vocis (« voix », « parole »). Dans l’usage lexical et critique, l’équivoque désigne une parole, un signe, une situation ou un comportement donnant lieu à diverses interprétations. Le terme renvoie moins à une simple confusion qu’à une pluralité de sens irréductible à l’univocité. Les dictionnaires insistent sur la double entente, sur le malentendu, mais aussi, plus largement, sur l’incertitude interprétative attachée à certains mots, gestes ou configurations discursives. 

Cette notion n’est pas étrangère à l’histoire de la pensée du langage. Dès le XIVᵉ siècle, Nicole Oresme notait que l’équivoque tient au fait que « des choses diverses reçoivent par hasard le même nom » (Nicole Oresme, Le Livre de l’Éthiques d’Aristote, éd. Albert Douglas Menut, New York, 1940, p. 116), tandis que Pascal dénonçait déjà l’usage de « mots équivoques » laissés sans explication : « N’admettre aucun des termes un peu obscurs ou équivoques, sans définition. », (De l’esprit géométrique et de l’art de persuader, dans Œuvres complètes, Paris, Hachette, 1871, t. III.) L’équivoque touche ainsi à une question essentielle, celle du rapport entre les mots, les choses et les interprétations qu’ils rendent possibles. Elle ouvre un espace dans lequel la signification perd son évidence première, le langage ne garantit plus la transparence du vrai, et où toute lecture devient affaire de discernement, d’hésitation et de reprise. 

Sans toujours nommer explicitement l’équivoque, la tradition essayistique et littéraire en a très tôt reconnu la portée. Chez Montaigne, l’exercice du jugement se déploie dans l’incertitude plutôt que dans la certitude doctrinale. En cela, les Essais ne visent pas l’établissement d’un savoir univoque, mais relèvent d’une pensée aux prises avec l’inconstance du sujet, la variabilité des expériences et les limites de toute saisie conceptuelle. Lorsque Montaigne écrit que « le monde n’est qu’une branloire pérenne » (Essais, livre III, chap. 2, éd. Michaud, 1907), il inscrit la réflexion dans une mobilité constante qui met en échec toute forme de stabilité. Le langage n’est pas la simple expression d’une vérité préalablement définie, mais se veut la conscience de l’incertain, du mobile et de l’inachevé. 

Dans la littérature des XIXᵉ et XXᵉ siècles, l’équivoque s’impose comme une modalité d’écriture, dans un horizon esthétique qui s’écarte de l’idéal classique de clarté et de transparence hérité de Boileau, selon lequel « ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement ».  Elle ne relève pas seulement du double sens rhétorique ni du jeu verbal. Elle met plus profondément en jeu les modes de représentation, les régimes de vérité, la construction des personnages, la voix narrative, les rapports entre apparence et réalité, entre lisible et illisible, entre aveu et dissimulation. C’est pourquoi, elle peut affecter la composition entière d’une œuvre. Dans ce sens, l’équivoque relève pleinement de l’intelligence du texte et participe de sa construction même.

Chez Gustave Flaubert, la question de l’équivoque se manifeste dans la tension entre le visible et l’interprétable, entre l’illusion des discours et la résistance des choses, ou encore entre la banalité du monde bourgeois et l’excès des imaginations qui le traversent. À cet égard, le Dictionnaire des idées reçues met en évidence le rapport flaubertien au langage, en dévoilant la bêtise des formules toutes faites, des automatismes de pensée et des discours convenus. Il montre que le langage, loin de se confondre avec la vérité, peut aussi fausser le jugement et ramener le réel à des catégories stéréotypées. Dans Madame Bovary, le style indirect libre, la circulation des voix, l’instabilité des points de vue rendent souvent incertain le repérage d’une parole, d’un jugement ou d’une intention. 

Chez Emile Zola (La Bête humaine), l’ambition naturaliste elle-même n’abolit pas l’équivoque, car sous le projet d’observation, d’enquête et de documentation, les textes laissent surgir des significations autres qui débordent toute lisibilité référentielle, notamment à travers la figure de Jacques Lantier, où se croisent déterminisme, pulsion meurtrière et une opacité qui résiste à toute transparence. L’œuvre naturaliste ne se réduit donc pas à la transparence descriptive qu’elle revendique parfois; elle peut aussi produire ses propres opacités.

Au XXᵉ siècle, l’équivoque change souvent de régime et prend une forme troublante. Chez Proust ( À la recherche du temps perdu), la vérité du sujet, du désir et de la mémoire ne se donne jamais d’emblée. Elle se maintient dans le temps de l’interprétation, à travers des signes dont le sens se dérobe pour se réinventer. Chez Kafka, (Le Procès et Le Château) l’équivoque atteint les lois, les autorités, les signes et les récits eux-mêmes. Dans l’univers kafkaien, rien n’ est entièrement clair, mais rien non plus n’est purement indéterminé. Dans l’œuvre de Samuel Beckett (Molloy, Malone meurt ou L’Innommable), la voix, le corps et l’être se maintiennent dans une oscillation essentielle où l’énoncé ne cesse d’être repris, corrigé, déplacé, comme si parler revenait à habiter une voix équivoque consubstantielle à soi et au monde.

Dès lors, l’équivoque peut être envisagée comme une catégorie critique particulièrement essentielle pour relire et repenser la littérature moderne. Elle permet d’interroger non seulement l’ambivalence des formes et des signes, mais aussi le statut même de la lecture. Lire ne consiste plus seulement à faire apparaître un sens latent ou à éclairer une part d’indétermination, mais aussi à reconnaître dans l’équivocité une puissance propre du texte. Loin d’être un défaut à dissiper, l’équivoque peut devenir un mode d’organisation du sens, une manière pour l’œuvre de résister à la clôture interprétative tout en renouvelant l’aventure de la lecture.

Cette journée d’étude se propose ainsi d’interroger les figures de l’équivoque dans la littérature des XIXᵉ et XXᵉ siècles. Il s’agit d’analyser les formes textuelles, narratives ou énonciatives, par lesquelles l’équivoque travaille les œuvres, déplace les régimes de vérité et entraîne le lecteur dans une herméneutique de l’incertain. On pourra notamment s’interroger : comment l’équivoque se distingue-t-elle de l’ambiguïté, de l’indétermination ou de l’opacité? Dans quelles formes narratives et discursives se manifeste-t-elle avec le plus d’acuité ? Relève-t-elle d’un trouble de la lisibilité ou, au contraire, d’une puissance créatrice consubstantielle à l’activité littéraire ? 

Les propositions pourront s’inscrire, sans s’y limiter, dans les axes suivants :

-Équivoque et polyphonie narrative.

-Équivoque, style indirect libre et circulation des voix.

-Équivoque et régimes de vérité dans le roman des XIXᵉ et XXᵉ siècles.

 -Figures du malentendu, de la double entente et de la parole incertaine.

-Équivoque et représentation du désir, du corps et du social.

-Équivoque, lecture et herméneutique.

-Équivoque et modernité littéraire.

-Équivoque, ironie, implicite et sous-entendu.

-Équivoque et opacité des signes dans le récit moderne.

Cette journée d’étude se tiendra le 9 octobre 2026 à l’Institut Supérieur des Sciences Humaines de Tunis.

Nous invitons les chercheurs intéressés par cette problématique à nous envoyer leurs propositions de contribution, rédigées en français, pour des communications de 20 minutes.

Les titres et les résumés des communications, d’environ une page, accompagnés d’une notice biographique et d’une demi-douzaine de mots-clés, sont à envoyer par voie électronique avant le 10 mai 2026, conjointement à saberraddaoui@yahoo.fr et ghada.nechi@issht.utm.tn.

Notification d’acceptation : 20 mai 2026.

Bibliographie indicative

Badiou, Alain, Petit manuel d’inesthétique, Paris, Éditions du Seuil, coll. « L’Ordre philosophique », 1998.

Barthes, Roland, Le Degré zéro de l’écriture, Seuil, Paris, 1953 

--------------------, S/Z, Paris, Seuil, Paris, coll. « Tel Quel », 1970.

BAKHTINE, Mikhaïl, Esthétique et théorie du roman, trad. Daria Olivier, préface de Michel Aucouturier, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1987 [1re éd. fr. 1978].

BECKETT, Samuel, L’Innommable, Paris, Les Éditions de Minuit, 1953.

Blanchot, Maurice, L’Espace littéraire, Gallimard, Paris, 1955.

--------------------, La Part du feu, Gallimard, Paris, 1949.

COHN, Dorrit, La Transparence intérieure. Modes de représentation de la vie psychique dans le roman, trad. Alain Bony, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 1981.

Compagnon, Antoine, Le Démon de la théorie. Littérature et sens commun, Paris, Éditions

--------------------, La Préparation du roman, Seuil, Paris, 2003.

EBGUY, Jacques-David, « Équivoque érotique. Sur deux scènes d’amour flaubertiennes », dans La Revue des lettres modernes, série Flaubert et l’éros, 2025.

ALLAIRE, Suzanne, « La voix en question : L’Innommable de Beckett », Narratologie, 2001.

SUGAYA, Nao, « à partir de la traduction de Bouvard et Pécuchet en japonais », Flaubert. Revue critique et génétique, 2020.

KAFKA, Franz, Le Procès, trad. Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 2024.

Gadamer, Hans-Georg, Vérité et méthode, Seuil, Paris, 1996 [éd. orig. 1960].

GENETTE, Gérard, Figures III, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 1972.

LIPOVETSKY, Gilles, L’Ère du vide : Essais sur l’individualisme contemporain, Paris, Folio Essais, 1989.

FEYLER, Patrick, « Les équivoques de la mémoire dans l’avant-dernier chapitre de L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert : mémoire salvatrice ou mémoire trompeuse ? », dans Danielle Bohler (dir.), Le Temps de la mémoire : le flux, la rupture, l’empreinte, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, 2006.

FLAUBERT, Gustave, Madame Bovary, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 2001. 

-------------------, L’Éducation sentimentale, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 2005.

JOUVE, Vincent, Poétique des valeurs, Paris, Presses Universitaires de France, coll.« Écriture », 2001.

KAUFMANN, Vincent, L’Équivoque épistolaire, Paris, Les Éditions de Minuit, coll. « Critique », 1990.

Montaigne, Michel de, Les Essais, éd. Jean Balsamo, Michel Magnien et Catherine Magnien-Simonin, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2007.

Nietzsche, Friedrich, Ainsi parlait Zarathoustra, Gallimard, coll. « Folio essais », Paris, 1971.

PROUST, Marcel, À la recherche du temps perdu, éd. Jean-Yves Tadié, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 4 vol., 1987-1989.

RABATEL, Alain, Homo narrans. Pour une analyse énonciative et interactionnelle du récit, Limoges, Lambert-Lucas, 2 vol., 2008.

RICŒUR, Paul, La Métaphore vive, Paris, Seuil, coll. « L’Ordre philosophique », 1975.

TROUVÉ, Alain, « Équivoque littéraire et contrat de lecture », Carnets, Première Série, n° 2, 2010, p. 6-17. DOI : 10.4000/carnets.4447.

ZOLA, Émile, La Bête humaine, Édition d'Henri Mitterand, 1977.

-------------------, La Curée, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 1981.

Comité Scientifique (ordre alphabétique des noms)

Nizar BEN SAAD (Université de Sousse)

Mohamed CHAGRAOUI (Université de Tunis El Manar)

Bruno CLEMENT (Université Paris 8)

Maxime DECOUT (Sorbonne Université)

Alina GANEA (Université Dunărea de Jos de Galaţi, Roumanie)

Francis LACOSTE (Université de Bordeaux-Montaigne)

Hichem Messaoudi (Université de Carthage) 

Ghada Nechi-Fekih (Université de Tunis El Manar)

Responsables 

Saber RADDAOUI et Ghada NECHI-FEKIH

Comité organisateur

Ghada NECHI-FEKIH (Université de Tunis El Manar)

Mohamed CHAGRAOUI (Université de Tunis El Manar)

Ghada MAAMRIA (Université de Gafsa)

Jamil GHOUAIDIA (Université de Gafsa)

Hatem Krimi ( Université de Gafsa)