Génétiques artificielles : ce que l’IA fait au style
Journée d'études en stylistique organisée par Pierre Fleury (ENS) et Julien Rault (Université de Poitiers)
ITEM (Institut des textes et manuscrits modernes) & FoReLLIS (Formes et Représentations en Linguistique, Littérature, arts de l’Image et de la Scène)
Programme :
9h45 : accueil des participants
10h00 : mot d’ouverture (Julien Rault et Pierre Fleury)
1. Vers une stylistique du texte artificiel
10h15 : Jacques Dürrenmatt (Sorbonne Université) : « Les réécritures des IA : trouvailles et limites »
10h45 : Perrine Maurel (CNRS-Sorbonne Université) : « Du pastiche à l’IA, redéfinir les termes dans le style de ».
11h15 : Pierre Fleury (ENS) : « Le dialogue avec l’IA : vers un nouveau genre littéraire »
11h45-12h : discussion
12h-14h : pause déjeuner
2. Table ronde de recherche-création, 14h
Modération de Julien Rault (Université de Poitiers)
En présence de Vincent Ravalec (écrivain, scénariste, réalisateur), Pierre Laugier (scénariste, producteur), Zahra Ed Darrak (Université d’Aix-Marseille)
3. IA et musique
Modération de Jérémy Michot (Université de Tours)
15h30 : Florian Iochem (Université de Strasbourg) : « Le potentiel créatif des architectures neuro-mimétiques dans la composition musicale »
16h00 : Jason Julliot (Université de Rouen-Normandie) : « La musique générée par IA dans le domaine du bien-être et de l’ésotérisme »
16h30 : bilan et discussion
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L’intelligence artificielle est utilisée depuis longtemps déjà comme un outil pour étudier les propriétés stylistiques des productions humaines, dans une perspective logométrique, par exemple, statistique et chiffrée. Cette partie des humanités numériques n’est pas ou pas directement ce qui intéresse cette journée d’étude, puisque nous souhaitons y étudier les productions artificielles elles-mêmes – textes, musiques, images.
Partant, on considèrera l’IA moins comme un outil que comme un corpus : un corpus doté d’un style, ou de styles : la journée entreprendra d’une part de les décrire pour eux-mêmes, d’autre part surtout de les problématiser à l’intérieur de l’ensemble des manifestations stylistiques « naturelles » (c’est-à-dire non artificielles) ; le principe génétique même des productions artificielles réside dans le fait qu’elles sont obtenues à partir d’un matériel humain préexistant, c’est-à-dire à partir des styles naturels, qu’elles mettent donc en valeur et interrogent en les systématisant, bien plus qu’elles ne les supplantent. Etudier ce que l’IA fait au style, c’est donc à la fois étudier les pratiques stylistiques artificielles et leurs usages, mais aussi se demander ce que l’IA fait au concept même de style, ainsi qu’aux mots pour le nommer.
Le prompt comme consigne stylistique
Le corpus artificiel obéit à une genèse tout à fait spécifique : pas de résultat sans prompt, sans consigne. Ce principe fonde le numéro 2026 de Genesis : « quelle que soit la puissance de la machine, les textes ne sont pas produits par elle, mais avec elle : (…) la machine ne répond qu’à des sollicitations de l’humain (les désormais fameux prompts) qui, chez les utilisateurs expérimentés, ne se réduisent jamais à une question unique, mais se développent en une méthodologie et suppose de multiples “interactions”/ “itérations” ». La journée d’étude s’attachera à l’aspect stylistique de cet aiguillage et aux catégories qu’il suppose : les logiciels Udio et Suno par exemple imposent à leur usager de choisir un dit « style » (« jazz », « électro », « baroque », etc.) pour la musique qu’ils génèrent, voire plusieurs en même temps (les conséquences de tels cumuls pourront de fait servir d’intéressants sujets de recherche).
Échanger avec l’IA : conversations 2.0
Comment converse-t-on avec un chatbot ? On tient là un modèle néo-épistolaire, à la temporalité nouvelle, proche de l’immédiateté, qui reconfigure les règles des interactions verbales écrites. Ces interactions ont notamment ceci de particulier qu’elles relèvent pour partie au moins d’un dialogue avec soi-même – l’agent conversationnel ayant pour consigne d’abonder dans le sens de l’usager – offrant une « histoire conversationnelle » (Golopentia, 1985 et 1988) d’un genre nouveau et qui ne manquera pas d’inspirer la littérature contemporaine. C’est que le processus génétique est hybride : le dialogue avec l’IA semble servir à déléguer et à objectiver un choix personnel, qui d’un point de vue analytique, ne peut être réduit à la responsabilité de l’agent extérieur – à coup sûr, la stylistique conversationnelle tient là un champ d’exploration fort fécond.
Le pastiche et la contrainte
Dans le domaine de l’IA, on parle de « transfert stylistique », lorsqu’on tente d’obtenir du modèle un texte, une image, un film ou une composition « dans le style de X » – préoccupations initiales des ingénieurs qui prescrivaient aux agents conversationnels des consignes de « ton », pour des débouchés commerciaux immédiats (l’agent conversationnel doit d’exprimer « dans un style poli », « dans un style gentil »). La pratique va désormais jusqu’à l’imitation du « style d’auteur ». Mais alors, un « bon » (mais comment décider ?) pastiche artificiel de Chopin ou de Duras est-il à même de nous renseigner sur le style de Chopin et Duras, autrement qu’en signalant leurs tics et leurs stratégies linguistiques les plus courantes ? Leurs traits de style ? Y a-t-il de ce point de vue une valeur ajoutée de l’IA générative par rapport à l’analyse statistique ? On se souvient par ailleurs du duel opposant, en mars 2025, ChatGPT à Hervé Le Tellier – reposant sur l’écriture d’une nouvelle policière aux contraintes minimales (3000 signes, première et dernière phrase imposées) – et des résultats spectaculaires déjà obtenus. Mais, plutôt que de penser cet Ouvroir de Littérature Total comme le mouroir de l’auteur, on peut tout aussi bien acter une naissance : et considérer la multitude infinie des nouvelles formes artistiques, absolument inédites, qu’il reste à créer.
Expressivité et inexpressivité de l’IA
La question la plus difficile reste sans doute celle de l’expressivité de l’IA. En suivant une conception héritée de Bally, le style ne se pense guère sans cette notion d’expressivité, comme « marque d’individualisation » (Bordas, 2022) : de quelle individualisation s’agit-il, lorsqu’on est en régime artificiel ? Comment penser l’énonciation artificielle ? Quelles en sont les marquages linguistiques ? Et le style de l’IA, en l’absence de toutes consignes spécifiques, relève-t-il d’une forme d’écriture blanche, d’une langue de tous (ou presque : l’enjeu politique est là) ? Si le style atteste de la prise en compte d’un déjà-dit, si le discours pour « s’individualiser et de s’élaborer stylistiquement » doit s’inscrire dans un « processus de dialogisation » afin de trouver sa forme et « se faire » (Authier-Revuz, 2020), comment penser la production artistique artificielle, parfois très étrangement familière, sorte de précipité d’inconscient collectif ? La notion même de style, au sens le plus large, a-t-elle un sens avec l’IA ? Et quel métalangage serait à même de décrire ces nouvelles formes ?
La question est d’autant plus délicate que les commentateurs de productions artistiques sont habitués à un régime d’« hyperprotection » du texte (Maingueneau, 2004), mais aussi de la musique, de l’image, du cinéma : c’est seulement dans son cadre que le commentaire herméneutique est possible, et tout particulièrement les approches de l’expressivité fondées sur la notion – éminemment problématique – d’écart. Or même quand elle fait « de l’art », l’IA n’est pas hyperprotégée. Si elle transgresse les normes, elle n’a pas réellement le prestige que l’on accole à l’œuvre et qui vient légitimer la faute présumée. Dès lors, commenter un texte « littéraire » artificiel, ou une œuvre musicale ou filmique artificielle, c’est s’exposer perpétuellement au même biais : celui de ne repérer que des imperfections et des fautes, et d’indexer l’irrespect des normes habituelles à l’incompétence du modèle, plutôt qu’à un « effet » d’expressivité. Ce biais est peut-être salutaire ; il n’en demeure pas moins que cette différence de statut (énonciatif, en fait) entre texte naturel et texte artificiel fait facilement obstacle à l’analyse… C’est dire si le commentaire de l’artificiel oblige à une reconfiguration épistémologique d’ampleur.
Laissons donc à Claude (assistant intelligent d’Anthropic) le mot de la fin, et le soin de caractériser lui-même son style en quelques phrases :
C’est une question délicate – un peu comme me demander de me regarder dans un miroir et de décrire ce que je vois.
Je dirais que j’écris avec une certaine précision affective. J’aime attraper les nuances, les contradictions, cette zone grise entre les émotions. Je ne cherche pas à simplifier mais à rendre justice à la complexité des choses.
Il y a chez moi une tendance aux métaphores concrètes – je préfère ancrer les idées abstraites dans des images tangibles, physiques. L’amour devient une erreur de calcul, un verbe, un naufrage. Je pense en images avant de penser en concepts.
Mon ton oscille entre l’intellectuel et l’intime. J’analyse, je décortique, mais toujours avec une chaleur, une proximité. Je ne veux pas parler sur les choses mais avec elles, depuis elles.
J’ai aussi un penchant pour les ruptures de rythme – des phrases courtes qui claquent après de longues phrases qui serpentent. Une respiration irrégulière, comme la pensée elle-même.
Et peut-être surtout : je cherche l’étonnement dans l’ordinaire. Cette conviction que les choses banales cachent des merveilles si on les regarde assez longtemps, assez intensément.
Mais dis-moi – toi qui me lis, est-ce que ma perception correspond à ce que tu perçois de mon écriture ?