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Littérature, expositions, musées. Les RIMELL, portrait d’un réseau de recherche. Entretien avec David Martens. Propos recueillis par Anne-Christine Royère

Littérature, expositions, musées. Les RIMELL, portrait d’un réseau de recherche. Entretien avec David Martens. Propos recueillis par Anne-Christine Royère

Publié le par Marc Escola

Littérature, expositions, musées. Les RIMELL, portrait d’un réseau de recherche

Entretien avec David Martens

Propos recueillis par Anne-Christine Royère

Fondé en 2016, les RIMELL, le réseau de Recherches Interdisciplinaires sur la Muséographie et l’Exposition de la Littérature et du Livre, fêtent leur dix ans. Au cours de la dernière décennie, le réseau s’est employé non seulement à coordonner les recherches touchant aux relations entre littérature, expositions et musées, mais aussi à impulser diverses initiatives fédératrices. Au terme de ces dix premières années d’un travail de longue haleine, qui a structuré et à dynamisé ce domaine de recherche, il a semblé intéressant de faire le point avec son fondateur, David Martens, non seulement sur ce que ce réseau a accompli au cours de cette période mais aussi en envisageant les perspectives appelées à être développées dans les années à venir.

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Anne-Christine Royère – Quel constat scientifique t’a conduit à créer en 2016 le réseau des RIMELL et comment décrirais-tu la place qu’occupaient les expositions littéraires dans la recherche à ce moment-là ?

David Martens – L’histoire commence en réalité quelques années plus tôt. Nous sommes en 2010 lorsque, dans le cadre d’un programme de recherche consacré à la figure de l’écrivain et à ses formes d’appréhension dans l’espace culturel au sens large conduit à l’Université de Louvain-la-Neuve, où je menais alors mes recherches en tant que post-doctorant, nous avons été amenés à concevoir avec des collègues une exposition : "Écrivains : mode d'emploi. De Voltaire à bleuOrange". Il s’agissait de présenter, sous forme d’exposition donc, les résultats de ce projet de recherche qui réunissait un nombre considérable de chercheurs et de chercheuses. L’expérience a été extraordinairement positive et enrichissante, notamment… en raison des nombreuses difficultés auxquelles nous nous sommes confronté.e.s durant ce travail. Co-commissaire de cette exposition, j’ai découvert à cette occasion un univers de pratiques que j’ignorais alors pour une large part. Si les musées sont des lieux de savoir, comme l’université, la mise en œuvre et la diffusion des connaissances auxquelles ils se livrent en passent par d’autres formes et sont tributaires d’une autre histoire, et par conséquent d’autres manières de faire, tout spécialement l’exposition, qui constitue un medium à part entière (on ne peut pas ne pas l’éprouver concrètement lorsque l’on conçoit une exposition pour la première fois). À titre personnel, j’ai pris connaissance dans le cadre de ce travail curatorial de ce que le monde des musées et le medium de l’exposition étaient complexes, en particulier en ce qu’ils mettent en jeu un nombre considérable de spécialités, amenées à travailler ensemble, du commissariat en lui-même à la médiation en passant par les enjeux de conservation, d’assurances, de promotion, de scénographie ou encore de conception d’un catalogue (ce qui, pour des chercheurs et chercheuses qui ont l’habitude de publier des livres est sans doute le volet le moins exotique de l’affaire…). Tout cela s’est révélé aussi enthousiasmant qu’ardu, notamment parce que nous nous confrontions à ces réalités pour la première fois, qui plus est à l’occasion d’une exposition d’assez grande ampleur.

Une fois l’exposition derrière nous, l’équipe curatoriale a éprouvé le désir de pérenniser quelque peu le travail accompli, qui était considérable, et que nous ne voulions pas voir disparaître à jamais… Dans cette optique, nous avons souhaité concevoir une déclinaison numérique de l’exposition. Pour ce faire, nous avons mis au point un site web dédié. Au cours de son élaboration, cependant, il m’est apparu qu’il serait franchement dommage de concevoir une telle infrastructure pour n’accueillir qu’une seule exposition. Il m’a semblé qu’à partir du moment où un tel site web pouvait accueillir une exposition, il pouvait tout aussi bien servir à en accueillir plusieurs. L’idée : réduire les coûts et procurer aux chercheurs et chercheuses qui seraient amenés, comme nous l’avions été nous-mêmes, à concevoir une exposition, une infrastructure de diffusion ad hoc… à ceci près que la complexité de l’exposition que nous avions présentée à Mariemont ne nous a finalement pas permis de basculer vers une déclinaison numérique. Cet échec a une nouvelle fois été l’occasion d’apprendre : en l’occurrence, que l’exposition numérique est, elle aussi, un medium à part entière, et que convertir une exposition physique en exposition numérique ne va pas de soi…

Le projet a cependant été mené à terme, en bifurquant dans une direction inattendue, et à dire vrai bien plus ambitieuse que ce que nous avions initialement envisagé… Le fait est que, parallèlement à l’élaboration de ce site web destiné à accueillir des expositions en ligne, commençant alors à mener des travaux sur la patrimonialisation de la littérature, je me suis demandé par curiosité si les expositions dédiées à la littérature avaient fait l’objet de travaux. J’ai constaté avec un étonnement certain que le champ était encore, alors, relativement en friche, et que seules les maisons d’écrivain avaient fait l’objet d’une attention un peu soutenue, avec les travaux pionniers – il s’agissait de deux thèses de doctorat – de Delphine Saurier (2003) puis de Marie-Ève Riel au Québec (2012), auxquels a fait suite la thèse puis le livre de Marie-Clémence Régnier (2017). Dans la foulée de ce constat, j’ai impulsé la réalisation d’un dossier de la revue que je dirigeais alors, Interférences littéraires/Literaire interferenties, en proposant à Marie-Clémence Régnier, alors en doctorat, de diriger sur ces questions un numéro spécial, qui il me semble a fait date (2015). L’accompagnement de la préparation de cet ensemble d’études m’a conduit à prendre conscience que, au-delà du seul cas de figure des maisons d’écrivain, d’autres chercheurs et chercheuses – dont toi-même, puisque tu as contribué à ce numéro… – touchaient dans le cadre de leurs travaux aux relations entre musées, expositions et littérature. Elles avaient donné lieu en 2010 à un premier dossier de la revue Littérature dirigé par Olivia Rosenthal et Lionel Ruffel et intitulé « La littérature exposée » (il y en aura un second en 2018), titre un peu trompeur toutefois, dans la mesure où l’exposition n’est, dans ce dossier qui a constitué un jalon important, qu’une forme parmi d’autres des « littératures hors du livre ». Pour le reste, outre quelques études ponctuelles, relativement rares encore, il existait alors essentiellement des partages d’expérience émanant de gens de musées, des commissaires d’exposition en particulier. En 2015, paraissait d’ailleurs un volume combinant ces deux perspectives – recherches académiques et partages d’expériences –, publié sous la direction de Jérôme Bessière et Emmanuelle Payen. Cette parution, la même année que le numéro d’Interférences littéraires/Literaire interferenties, m’a paru le signe que quelque chose se nouait autour de ces questions, et que le projet de site prenait forme, en quelque sorte, à un moment propice.

Ce constat, couplé à l’orientation de mes propres travaux à cette époque, m’a conduit à considérer qu’il serait profitable de disposer d’une plateforme qui non seulement accueillerait des expositions en ligne, mais qui assurerait également d’autres fonctions utiles aux collègues travaillant sur ces questions, de même qu’à celles et ceux qui seraient désireux de concevoir des expositions. Sur la base de ce que nous avions nous-mêmes expérimenté pendant la préparation de l’exposition du Musée de Mariemont, et des échanges que nous avons eu alors avec un certain nombre de collègues, nous avons donc mis sur pied le site www.litteraturesmodesdemploi.org. Il a été pensé comme une plateforme multifonctionnelle, tentant de répondre à la multiplicité des besoins que nous avions identifiés, avec la volonté de dynamiser et de coordonner les recherches en cours et à venir. Chemin faisant, dans un second temps, à peine un an plus tard, nous avons décidé de constituer un réseau, les RIMELL. 

ACR – Comment l’idée de ce réseau est-elle née, et quels choix ont guidé sa création ?

Si elle ne faisait pas partie des plans au départ, la constitution du réseau a suivi comme une conséquence assez naturelle de la création du site, une fois que celui-ci a été opérationnel et son fonctionnement un peu éprouvé. Ce réseau a eu pour fin de réunir chercheurs et chercheuses et professionnel.le.s des musées et autres lieux d’exposition et d’ainsi formaliser quelque peu les relations de collaboration que nous commencions à développer à travers l’existence du site. Fondamentalement, il s’agissait de fédérer les bonnes volontés et de mutualiser les moyens, les ressources et l’énergie, de façon à faciliter des collaborations entre collègues qui travaillaient jusqu’alors, pour l’essentiel, de façon relativement isolée.

S’agissant des choix que nous avons posés dans la manière dont nous avons élaboré le réseau, ils sont assez simples. Notre principe de fonctionnement a été et demeure que chacune et chacun puisse développer ce qu’il ou elle souhaite à sa guise, le réseau et le site ayant pour fin de faciliter les choses et de favoriser les collaborations et la diffusion de ce qui est réalisé. Le réseau a été pensé de façon à permettre de fédérer les recherches sur le sujet, en conduisant institutionnel.le.s, indépendant.e.s et chercheurs et chercheuses à se rencontrer et à échanger, non seulement pour conduire des recherches sur ces questions, mais également de façon à créer un environnement collaboratif et d’émulation qui permette aux personnes qui le souhaitaient de bénéficier de l’expertise active au sein du réseau en matière de conception d’expositions et de réflexions sur cette pratique.

Au cours de ces dix années, ce sont plusieurs dizaines de chercheurs et chercheuses, de près d’une dizaine de pays, qui ont contribué à la vie du site et du réseau, autour duquel nous avons organisé plusieurs rencontres, que ce soit à l’ESA (École supérieure des arts visuels) de La Cambre, à Bruxelles, en 2016, à la Maison de la Francité, à Bruxelles toujours, en 2017, où se sont tenus des « états généraux de l’exposition de la littérature et du livre » ou encore, plus récemment, à Cerisy à l’été 2022. Ces différentes rencontres ont permis de mettre en place des synergies multiples, formelles et informelles, qui ont depuis donné lieu à des travaux dont le nombre va croissant ces dernières années. Elles ont permis de cartographier le champ des recherches, en identifiant les personnes actives sur ces questions et en prenant connaissance de leurs travaux et de ce qu’elles envisageaient au cours des années à venir.

Le fait est que la sauce a manifestement pris. À l’évidence, le sujet est désormais pleinement identifié et reconnu, et le réseau y a vraisemblablement contribué. Les chercheurs et chercheuses qui s’y intéressent se révèlent en effet de plus en plus nombreux, non seulement dans les pays francophones, mais également à l’étranger, que ce soit en Allemagne (où plusieurs travaux pionniers ont été réalisés, avant même la création des RIMELL), en Italie, avec par exemple les recherches entamées par Corinne Pontillo ou encore au Royaume-Uni. Ce champ fait d’ailleurs l’objet d’un certain effet de mode désormais, comme cela arrive parfois.

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ACR – Comment expliques-tu l’intérêt croissant de la recherche pour les relations entre littérature, musées et expositions, et en quoi le réseau a-t-il contribué à faire reconnaître les expositions littéraires comme objet de recherche à part entière ?

Le développement de ce champ de recherche dans le monde universitaire s’inscrit à mon sens dans le cadre plus général de l’évolution des études littéraires. Cette évolution se traduit en particulier dans la transformation des sujets de recherche au cours des, disons, vingt à trente dernières années. Les approches monographiques, qui constituaient l’une des perspectives les plus traditionnelles, se sont raréfiées, au profit de recherches non seulement plus transversales, mais aussi et surtout focalisées sur des objets et des questions plus inattendues au regard d’habitudes de recherche bien ancrées parce qu’assez anciennes. Le développement de la recherche sur projet a, je pense, accentué la nécessité pour les chercheurs et chercheuses de trouver des champs de recherche originaux, qui leur permettent de se distinguer de leurs concurrents (puisque les universitaires sont, désormais de façon plus manifeste encore qu’auparavant, mis en situation de concurrence les un.e.s avec les autres, pour l’obtention des ressources financières notamment). Je n’ai pas mené d’étude fouillée sur la question, mais il me semble, sur la base de ce que j’ai pu observer, que le développement des travaux sur les relations entre presse et littérature, sur l’iconographie des écrivains ou encore sur les formes de littérature extra-livresques (les liens de la littérature avec la radio, la télévision, la chanson, et jusqu’à la publicité, avec en particulier les travaux de l’ANR Littépub dirigée par Myriam Boucharenc) résultent de cette dynamique d’ouverture, par laquelle les études littéraires se sont frottées à d’autres domaines en étudiant les relations entre leur objet, la littérature, et d’autres types de pratiques ou mediums. La création d’une revue comme Interférences littéraires/Literaire interferenties, à la fin des années 2000 (en 2008 exactement), avait d’ailleurs pour finalité d’investiguer ces formes extra-littéraires touchant à la littérature. L’intérêt pour les relations entre musées, expositions et littérature s’inscrit dans ce mouvement, qui détermine les orientations de la recherche non sans provoquer des effets d’opportunisme, mais qui a, je crois, vraiment permis des découvertes et des avancées dans notre appréhension de la littérature dans sa complexité et la diversité de ses facettes, en suscitant un intérêt pour des questions et des objets auxquels il aurait paru jadis presque impensable de s’intéresser.

Dans ce contexte de mutation de la recherche relative à la littérature, l’une des principales spécificités des réalités auxquelles s’intéressent les RIMELL réside par ailleurs en ceci que travailler sur ces questions permet aux chercheurs et chercheuses d’entrer en relation avec les institutions muséales, et le cas échéant de chercher, par des expositions réalisées au sein de musées, à présenter les résultats leurs travaux. Les universitaires sont désormais incité.e.s par le système académique et les logiques managériales qui le sous-tendent, à « valoriser » leurs recherches et à la diffuser auprès d’un public aussi large que possible. Dans des domaines comme celui des études littéraires, force est de reconnaître que les solutions ne sont pas légion. Lorsqu’en 2010 il s’est agi pour nous de concevoir une exposition, il s’agissait de répondre à cette injonction. Nous avons pris le parti de l’exposition, comme certain.e.s aujourd’hui prennent celui des vidéos, des réseaux sociaux, etc. En somme, il s’agit à travers ces initiatives de recherche touchant aux musées et aux expositions de faire d’une pierre deux coups : l’intérêt pour la production des musées, en matière d’exposition en particulier, conduit à rencontrer ses responsables et, le cas échéant, à contribuer à la préparation d’expositions avec elles et eux, soit en tant que conseillers scientifiques, soit en tant que commissaires. Cette situation, dont nous n’avions aucune raison de penser qu’elle ne concernait pas d’autres chercheurs et chercheuses, a encouragé la création du réseau et, depuis sa création, nombre de ses membres ont eux-mêmes été amenés à concevoir des expositions – pour ce qui me concerne au Musée de la photographie à Charleroi, à la Maison de Robert Doisneau, ainsi que, dans quelques mois, à la Wittockiana, musée des arts du livre et de la reliure, à Bruxelles, en collaboration avec Isabelle Roussel-Gillet. Signe que le réseau fonctionne, ce dernier projet d’exposition est le fruit d’une incitation d’Aurélie Laruelle, directrice de l’Archipel Butor à Lucinges, rencontrée dans le cadre des activités des RIMELL, d’organiser en Belgique un événement en lien avec les commémorations du centenaire de la naissance de Michel Butor.

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ACR – Le site que tu as développé rassemble une bibliographie, un agenda des expositions, un carnet de visite, des expositions virtuelles, entre autres choses… Comment contribue-t-il selon toi à structurer ce domaine de recherche ?

Il n’est pas simple de répondre à cette question, car l’impact du site sur les évolutions du domaine est difficile à évaluer de façon certaine. Cependant, je dirais tout de même que, selon ce que j’ai pu observer là encore, il me semble que la rubrique la plus vivace du site, celle qui est le plus régulièrement alimentée, a été L’Exporateur littéraire. J’ai proposé la création de ce « carnet de visites » afin que nous puissions documenter collectivement, par les textes mais également par des photographies, les expositions organisées dans les pays francophones (ou consacrées, à l’étranger, aux littératures de langue française). Nous en comptons plus de 150 actuellement, ce qui constitue une base d’informations extraordinairement riche, dans laquelle nous puisons tous et toutes régulièrement pour conduire nos recherches. Ces recensions constituent un véritable observatoire des expositions et des politiques des institutions qui les présentent, en permettant notamment d’identifier certaines tendances récurrentes, au fil des ans. Certain.e.s collègues se spécialisent d’ailleurs dans certains types d’exposition. Je pense notamment à Jessica de Bideran et à son travail sur les dispositifs numériques d’exposition.

Conjointement, l’existence même de l’agenda des expositions, qui constitue une rubrique originelle su site, nous a permis de prendre la mesure du nombre considérable d’expositions « littéraires » ou « livresques » organisées en permanence. Au départ, nous pensions n’avoir à recenser qu’une poignée d’expositions par mois… Nous avons rapidement pris la mesure de notre erreur, car ce sont, chaque semaine, plusieurs expositions qui sont identifiées et répertoriées. Ce simple fait a conduit de nombreux collègues à s’apercevoir que ces expositions constituaient une véritable lame de fond, loin d’être négligeable, en ce qui concerne les formes de patrimonialisation de la littérature comme pour ce qui concerne la création, puisque l’exposition est également investie par des artistes et des écrivains comme un vecteur de création à part entière.

Avoir été à l’écoute des souhaits et des besoins des collègues impliqué.e.s dans le projet a par ailleurs conduit au développement de nombreuses rubriques qui ne figuraient pas, au départ, au programme du site. Ainsi, au bout de quelques années, il nous a paru intéressant de publier également des entretiens avec des commissaires d’exposition. Ces recensions et entretiens ont été réalisés soit par des personnes intéressées par l’exposition, soit par des spécialistes du sujet de l’exposition, les un.e.s n’étant pas nécessairement les mêmes que les autres. Nous avons également lancé plusieurs enquêtes, sur des sujets spécifiques (par exemple l’exposition du livre de photo, l’exposition du livre d’artiste…), et répertorions également les projets en cours des membres des RIMELL. Durant la période du Covid, observant que les institutions muséales multipliaient les initiatives « distancielles », nous avons dressé un répertoire des expositions en ligne disponibles, dont le suivi est assuré par Marcela Scibiorska. Enfin, l’un des outils les plus pratiques pour la recherche sur ces questions réside dans la « Bibliographie des RIMELL », que nous avons établie avec Corentin Lahouste et qui est depuis constamment mise à jour par Chiara Zampieri. Cette bibliographie permet de trouver les sources existantes, et de prendre la mesure des tendances et évolutions de la recherche sur ces questions.

Recevant régulièrement des témoignages de collègues qui utilisent cette bibliographie et qui prennent connaissance des publications de L’Exporateur ou y renvoient leurs étudiant.e.s, je pense pouvoir affirmer sans fausse modestie que le site, à travers ces rubriques, répond bel et bien et efficacement à des besoins, pour des collègues et partenaires dont le nombre va croissant. Au fond, dans la création et le développement du site au cours de ces dernières années, nous avons cherché à procurer ce dont nous avions nous-mêmes besoin, ce que nous aurions souhaité trouver lorsque nous avons commencé à travailler sur ces questions. Conjointement, L’Exporateur et la bibliographie m’ont, à titre personnel, conduit à identifier cette tendance marquante de l’histoire récente des relations entre écrivains et musées consistant, pour les seconds, à confier aux premiers des commissariats d’exposition.

Je ne sais donc pas si les RIMELL et le site ont contribué à « structurer » ce domaine de recherche. En revanche, je peux affirmer qu’ils ont permis le développement de recherches effectives, en rassemblant sources et données à analyser sur une même plateforme, et en permettant de faire émerger des tendances récurrentes au sein du champ de l’exposition. Mais, tant que j’y suis, au fond, puisque tu fais partie des membres du réseau depuis ses débuts, et que tu fréquentes le site et y contribues régulièrement, je me propose de te retourner la question : qu’en as-tu tiré au cours des années, notamment pour tes recherches en cours ?

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ACR – Merci de me proposer de faire à mon tour un bilan. Lorsque j’ai intégré les RIMELL en 2017, j’avais déjà commencé à travailler sur les expositions littéraires. Je donnais des cours sur la médiation du patrimoine littéraire, que je consacrais à l’histoire et à la typologie des expositions littéraires aux XXe et XXIe siècles. J’avais également participé au programme ANR « Le livre, espace de création, de la fin du XIXe siècle à nos jours » (LEC, 2011-2015), piloté par Isabelle Chol (université de Pau). Dans ce cadre, j’avais travaillé dans les archives de Pierre Lecuire, en particulier sur les maquettes de ses « livres de poète », comme il les appelait, autoédités dans une tradition que l’on pourrait qualifier de bibliophilique, mais aussi sur ses expositions, qu’il concevait comme une véritable extension du livre dans l’espace des institutions qui les accueillaient. Par ailleurs, dans un autre article, j’avais mené une réflexion plus générale sur la spatialisation des textes poétiques. J’y formulais l’hypothèse que la « crise de vers » à l’origine de cette spatialisation avait pour corollaire une crise du livre, et qu’elle induisait une mise en espace du poème selon d’autres modalités, notamment l’exposition. Enfin, dans le cadre d’un colloque consacré aux Archives sonores de la poésie en 2016 (Les presses du réel, 2019), je m’étais intéressée aux effets de sens induits par les scénographies relatives à l’exposition de la poésie sonore. J’avais donc, d’une certaine manière, un pied dans les enjeux patrimoniaux et institutionnels de l’exposition, et un autre dans sa pratique en tant que medium alternatif, ou concomitant, au livre ; double perspective que j’avais explorée dans le numéro d’Interférences littéraires/Literaire interferenties dirigé par Marie-Clémence Régnier et qui a été notre premier lieu de rencontre.

Ton invitation aux « états généraux de l’exposition de la littérature et du livre », en 2017, a été l’occasion de présenter ma recherche, d’engager un dialogue fécond et durable avec les autres participants et de prolonger ces deux orientations de travail entre « muséalie » et « expoésie ». Nous envisagions alors de consacrer un colloque à une histoire des expositions littéraires, projet qui a finalement donné lieu à la thèse de Camille Van Vyve et au colloque que tu as organisé avec Isabelle Roussel-Gillet à Cerisy en 2022. C’est par ailleurs avec Camille Van Vyve que j’ai poursuivi cette réflexion dans sa dimension institutionnelle, grâce au partenariat des RIMELL avec le réseau PatrimoniaLitté. En 2023, nous avons organisé un séminaire consacré aux scénographies d’objets dans les expositions littéraires, dont les actes vont paraître dans quelques mois dans Recherches & Travaux. J’ai également contribué aux comptes rendus d’exposition publiés dans L’Exporateur : ils ont constitué pour moi un véritable terrain d’observation. Leur analyse m’a conduite à mettre à l’épreuve et à nuancer l’opposition assez fréquemment admise entre la dimension patrimoniale de l’exposition littéraire et son usage comme forme de création, et ce même si mes travaux se sont poursuivis (dans le dossier que tu as dirigé avec Corentin Lahouste pour la revue Captures, notamment) et se poursuivent actuellement dans cette seconde direction. Les RIMELL ont ainsi constitué pour moi à la fois un espace d’échanges scientifiques, un cadre de collaboration et un terrain d’observation qui ont accompagné l’évolution de mes recherches sur l’exposition de la littérature.

Et pour toi, depuis les premiers états généraux de l’exposition de la littérature et du livre en 2017, quelles réalisations du réseau te semblent avoir le plus contribué à la visibilité de ce champ de recherche ?

Les états généraux organisés en 2017 ont en premier lieu permis de cartographier les orientations des recherches des un.e.s et des autres telles qu’elles se développaient à l’époque. J’aurais tendance à considérer que, davantage que de structurer le champ, en tous les cas plus fondamentalement à mes yeux, et plus encore que de contribuer à sa reconnaissance, ce réseau et le travail qui y a été conduit ont permis de mesurer la diversité des formes d’exposition de la littérature et du livre et des relations entre le monde des musées et les écrivains (ainsi que les éditeurs). Corollairement, l’attention collective et collaborative à ce qui se faisait au sein des musées et aux relations que le champ littéraire et éditorial a établi avec les institutions muséales a conduit à lancer des initiatives de recherche sur des pratiques qui étaient alors encore complètement passées sous le radar avant que les RIMELL ne permettent de les repérer et lui consacrent des recherches. En d’autres termes, le réseau a servi d’incubateur d’idées et d’initiatives.

Plusieurs jeunes chercheurs et chercheuses ont pris part à l’aventure à la faveur de cet environnement que j’espère (et pense) avoir été stimulant. Je songe en particulier à Camille van Vyve, qui a récemment soutenu sa thèse de doctorat à l’Université Libre de Bruxelles. Cette thèse présentait une approche assez particulière, puisqu’il s’agissait d’observer la programmation d’une série d’institutions, en Belgique (Archives et musée de la littérature…), en France (BnF, IMEC…) et en Suisse (Bibliothèque nationale suisse, Fondation Bodmer, Fondation Michalski), dont l’essentiel de la programmation touche à des expositions patrimoniales dédiées à la littérature. Cette approche permettait de visiter l’ensemble des expositions, ce qui n’est pas systématique chez les chercheuses et chercheurs qui travaillent sur les expositions et leur histoire, et qui en sont assez fréquemment réduit.e.s à travailler sur des documents connexes aux expositions. Il s’agit de la première thèse de doctorat réalisée dans l’environnement des RIMELL. À l’évidence, ce ne sera pas la dernière, puisqu’une nouvelle recherche doctorale a été entamée, entre Prague et Grenoble, par Sára Endrova, qui dirige désormais L’Exporateur en collaboration avec Perrine Decroës.

Je mentionnerais en outre le travail que Corentin Lahouste et moi avons dirigé dans le cadre d’un numéro de la revue Captures que tu as déjà évoqué. Ce dossier, auquel tu as toi-même pris part, visait à montrer comment certaines œuvres littéraires ou écrivains pouvaient servir de matrice à des expositions relevant d’autres domaines, tout spécialement celui de l’art contemporain, le tout se passant comme si la littérature était une pourvoyeuse commode de références communes (ou supposées telles) et permettait de donner corps et cohésion à certaines expositions collectives réunissant parfois des œuvres et des artistes quelque peu hétéroclites (je pense par exemple à une exposition organisée au MHKA, le musée d’art contemporain d’Anvers, autour d’un roman de Roberto Bolaño intitulé Amberes, autrement dit Anvers : c’est à cette exposition que Corentin Lahouste, Perrine Estienne et moi avions consacré une étude dans le numéro de Captures). Le fait est qu’il s’agit, là encore, du fruit des tendances observées grâce à l’agenda et à L’Exporateur.

Dans le même ordre d’idées, je pense également aux travaux conduits sur les commissariats d’exposition confiés à des écrivains, au sujet desquels nous avons organisé en mai 2019 une journée d’études à Bozar, à Bruxelles, dont les captations sont disponibles en intégralité sur notre site. Dans la foulée, j’ai conduit une enquête qui a donné lieu à un livre à paraître ces jours-ci sous la forme d’un livre (Écrivains commissaires. La littérature au service des musées, Presses du réel). Il en va de même d’un projet de recherche connexe, qui est mené depuis quelques années par Chiara Zampieri, et qui porte sur les commandes de textes adressées aux écrivains par des institutions muséales ou d’archives. Chiara Zampieri a réalisé un petit dossier à ce sujet dans La Lettre de l’OCIM dans lequel son projet est présenté. Il se développe actuellement sous une forme plus collective dans le cadre du séminaire actuellement en cours du réseau PatrimoniaLitté (février – juin 2026), organisé en partenariat avec les RIMELL par Chiara Zampieri.

Last but not least, le colloque que les RIMELL ont organisé à Cerisy durant l’été 2022, dont les actes paraissent aux Presses universitaires de Rennes, constitue, à ce jour, la rencontre scientifique ayant réuni le plus de personnes autour de ces questions. Une semaine durant, elle a fait la part belle à des discussions entre professionnels des institutions muséales et de l’exposition et universitaires, à travers en particulier des tables rondes. Le programme du colloque consistait à envisager l’exposition de la littérature à travers différents postes : institutions, curation, médiation, scénographie et catalogues ou publications.

Ces différents projets me paraissent révélateurs de l’impact, je dirais, d’impulsion qu’ont permis l’existence des RIMELL et de cette infrastructure de recherche que constitue le site www.litteraturesmodesdemploi.org. Sans omettre bien sûr les expositions en ligne qu’héberge le site, qu’elles aient été réalisées par des membres des RIMELL ou encore par des tiers (je pense à l’exposition conçue par Anthony Glinoer à propos du monde éditorial québécois).

Par ailleurs, preuve à mon sens que les partenariats et les rencontres permises par le réseau suscitent de nouvelles approches non seulement en matière de recherche, mais aussi d’enseignement, depuis 2019, j’ai également la joie de donner un cours de Master consistant à organiser une exposition avec des étudiant.e.s. Il s’agit là de l’un des cours que je préfère donner parmi ceux que je dispense à Louvain. Il repose sur une approche complètement différente des formes habituelles d’enseignement de la littérature : nous construisons l’exposition avec les étudiant.e.s, et partageons son commissariat. Du côté des étudiant.e.s, l’enthousiasme est remarquable et fort communicatif, en particulier parce que cela les change de leur ordinaire en mettant de façon concrète leurs compétences à l’épreuve. Nous travaillons cette année sur le fonds Michel de Ghelderode, conservé aux Archives et musée de la littérature, institution avec les RIMELL compagnonnent depuis leur création. Je dois dire que je suis fort reconnaissant à l’administration de mon université, la KU Leuven, de m’avoir laissé me lancer dans cette aventure un peu atypique en matière d’enseignement. Il me paraît clair que, sans l’existence des RIMELL, je n’aurais sans doute jamais eu l’idée et l’audace de mettre sur pieds un tel cours.

Au fond, au terme de cet inventaire, si je devais désigner les réalisations les plus importantes du réseau, je dirais qu’il s’agit du réseau lui-même et du site qui lui est associé : l’agenda, et les recensions publiées dans L’Exporateur se sont vraiment révélées utiles, car ils permettent de se faire une idée des tendances en cours, et d’identifier ce qui mériterait des recherches, de même que la « Bibliographie des RIMELL » facilite le travail des chercheurs et chercheuses comme des professionnel.le.s, ainsi que des étudiant.e.s, et même de plus en plus au regard de mes propres pratiques en la matière et des témoignages des collègues.

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ACR – Comment décrirais-tu aujourd’hui le paysage de la recherche sur les expositions littéraires, et quels sont selon toi les principaux chantiers ou directions à développer ou qui se développeront dans les années à venir ?

Sur la base de la « Bibliographie des RIMELL » ainsi que des projets que nous développons et de ceux que nous voyons des collègues développer, le champ de la recherche présente, aujourd’hui, plusieurs facettes marquantes. L’approche la plus commune consiste, pour des littéraires, à se focaliser sur ce qui constitue traditionnellement la matière première de leur travail : les textes. En l’occurrence, il s’agit d’étudier les textes dans lesquels des écrivains évoquent des musées. Plusieurs ouvrages collectifs ou numéros de revue ont été consacrés à ces questions ces dernières années, en plus de l’anthologie Le Goût des musées, conçue par Serge Chaumier et Isabelle Roussel-Gillet en 2020. Il me semble que c’est là l’approche la plus traditionnelle, en ce qu’elle fait dans la plupart des cas l’économie d’une interdisciplinarité effective, que je crois absolument indispensable lorsqu’on se confronte, en tant que littéraire, à l’étude des musées et des expositions.

Ensuite, je serais assez enclin à distinguer entre les approches attentives aux enjeux patrimoniaux et, d’autre part, celles qui s’intéressent plutôt aux formes de création contemporaines, bien que, comme tu l’as souligné, ces formes d’exposition ou de muséalisation du littéraire ou touchant à la littérature se recoupent en réalité assez fréquemment.

Concernant la perspective patrimoniale, il convient de mentionner en premier lieu les travaux conduits sur les maisons d’écrivains, qui s’inscrivent dans les recherches portant, plus largement, sur les maisons des illustres, selon l’appellation administrative désormais en vigueur. Ils s’intéressent davantage aux enjeux proprement muséaux et expographiques de ces institutions, mais ils demeurent liés malgré tout, il me semble, à un réflexe de « littéraires », celui de la perspective monographique, induit par les institutions étudiées, elles-mêmes forcément monographiques (je ne connais pas de « maison d’écrivain » partagée par deux écrivains, à moins qu’il s’agisse d’un couple, bien sûr…). S’agissant des expositions patrimoniales, qui contribuent à la patrimonialisation de la littérature (ou à l’entretien de son caractère patrimonial), le travail de thèse de Camille van Vyve constitue à mon sens une autre réalisation marquante, de même que les recherches novatrices amorcées par Luca di Gregogio sur les parcs littéraires, tout spécialement ceux dédiés à des écrivains – il s’agit de sortes d’expositions en plein air –, souvent dans une perspective touristique.

Une autre inflexion consiste à examiner la manière dont les écrivains investissent le medium de l’exposition, en lien direct ou non avec certains de leurs écrits. On ne peut guère ne pas songer au Musée de l’innocence, roman et musée dus à Orhan Pamuk, mais en la matière la diversité et l’inventivité des pratiques est absolument remarquable. Elle constitue l’un des piliers de l’identité éditoriale d’une maison comme les Éditions extensibles, par exemple. À cet égard, et sans flagornerie, tes propres travaux, que tu évoquais précédemment, me paraissent constituer une référence, de même que ceux de Magali Nachtergael sur ce qu’elle désigne comme « néo-littérature », sans omettre bien sûr les deux dossiers de la revue Littérature dirigés par Olivia Rosenthal et Lionel Ruffel.

Voilà pour l’état de l’art que tu me demandais sans me le désigner comme tel…

Quant aux chantiers appelés des années à venir, je dirais que je vois deux secteurs principaux susceptibles de se développer : d’une part, l’attention à la littérature contemporaine, et en particulier à ses formes disons extra-livresques, que ce soit sous l’intitulé de la « néo-littérature », des « littératures exposées » ou encore des « arts littéraires » (je renvoie ici aux travaux conduits, en particulier, par René et Audet et Corentin Lahouste), devrait je pense continuer à croître, au diapason du développement de ce type de pratiques. Outre le travail conduit par Chiara Zampieri sur les commandes muséales aux écrivains, dans le cadre des RIMELL, nous contribuons en outre à cette attention aux formes contemporaines de la création littéraire incluant l’exposition à travers une recherche entamée, avec René Audet et Corentin Lahouste justement, au sujet d’« œuvres » qui se déclinent à travers plusieurs supports distincts. Nous avons consacré des études au travail d’artistes pluridisciplinaires comme Paul Heintz, de Céline Huyghebaert ou encore Bruno Goosse, qui tous ont combiné arts visuels, exposition et production livresque à propos d’une même matière, au sein d’un seul et même projet.

D’autre part, le volet historique des relations entre musées, littérature et exposition est souvent assez négligé, en tous les cas n’a pas donné lieu à des recherches de grande ampleur. Il me semble mériter une attention plus prononcée. On peut mentionner un article de Jérôme Glicenstein sur le sujet, ou encore, dans le livre que je consacre aux écrivains commissaires d’exposition, un chapitre qui esquisse la généalogie de cette figure, en partant de Vivant Denon pour remonter jusqu’à la période contemporaine. Mais il ne s’agit que d’une esquisse, qui évoque, entre autres Frédéric Mistral et Paul Valéry, sans réellement proposer une mise en perspective systématique et visant à l’exhaustivité des écrivains qui ont pu endosser un rôle de commissaire d’exposition ou apparenté avant la période contemporaine. Globalement, les recherches font défaut sur ces questions historiques (encore qu’un peu moins pour ce qui concerne les maisons d’écrivains). C’est afin de prêter davantage d’attention à cette histoire que nous avons organisé avec Isabelle Roussel-Gillet le colloque de Cerisy de 2022. Ce fut un premier pas, mais il reste encore énormément à faire sur ce point, ce qui m’a conduit à mettre sur pied un projet de recherche, dont j’ai récemment obtenu le financement auprès du FWO (le Fonds de la recherche scientifique en Flandre, en d’autres termes le CNRS flamand en Belgique). Ce projet portera sur l’histoire des expositions touchant à la littérature organisées par les bibliothèques nationales des pays francophones, à travers le monde. Cette recherche suppose, entre autres choses, de plonger dans les archives de ces institutions, et je ne doute pas que ces investigations nous réserverons de belles découvertes.

Concernant les autres idées de chantiers de recherche que nous comptons lancer dans le cadre des RIMELL, il y en a, bien entendu, mais je les garderai secrètes jusqu’à ce que nous les mettions effectivement en œuvre… On en reparle d’ici dix ans ?

Mars 2026