Proposition de dossier pour la revue Captures. Figures, théories et pratiques de l’imaginaire
Resp. : Bertrand Gervais et David Bélanger
L’imaginaire n’est pas le lieu d’une fuite hors du monde, où l’imagination apparaît comme la folle du logis (assertion attribuée à Malebranche [Wiel, 2006]), mais plutôt une prise sur le monde fondée sur les capacités humaines à inventer des relations entre les êtres et les objets, à les transformer, à les représenter, par le biais de fictions et de récits, de discours et d’arguments (Kremer-Marietti, 2008). Il faut dire que l’imaginaire ne désigne pas seulement le travail créateur de l’imagination (Bieger et al, 2013), mais la façon dont nous définissons les liens qui nous unissent les uns aux autres, construisons notre réalité sociale afin de l’habiter et établissons des normes et des règles pour en encadrer l’expérience. L’imaginaire se présente ainsi comme une médiation, une interface et un savoir, regroupant l’ensemble des règles et des habitudes interprétatives déployées pour interpréter les formes et les figures par lesquelles nous appréhendons le monde dans le cadre de nos pratiques littéraires, artistiques et culturelles (Gervais, 2007).
Étudier l’imaginaire dans sa configuration actuelle consiste à mener une enquête pluridisciplinaire sur des parcours individuels ou collectifs, des pratiques, des stratégies et des œuvres qui révèlent et orientent nos rapports à la connaissance des formes de vie sociales. Une telle posture implique une double dimension éthique. D'une part, toute recherche sur l’imaginaire, dès lors qu’elle vise à figurer les responsabilités et les engagements au cœur des rapports entre les êtres humains et le monde, comporte un souci éthique des chercheur·e·s. D'autre part, une telle recherche ne signifie pas seulement décrire, représenter et analyser l'imaginaire, mais aussi critiquer et transformer les actions et les conduites qu'il suppose en regard de valeurs qui sont en constante évolution. Sans un passage par l’imaginaire, sans un examen des croyances et des habitudes qu’il engage, on ne peut pas débusquer et déconstruire les idées reçues qui les surdéterminent, on ne peut pas mettre en examen notre expérience contemporaine marquée par des instabilités (pandémie, réchauffement climatique, guerre) et la crainte d’un effondrement. L’époque nous convie à dépasser les savoirs désincarnés et retranchés, insouciants des crises et des changements qui bouleversent et étendent nos réalités économiques, technologiques et environnementales, pour développer des savoirs situés (Haraway, 1988) qui, à l’inverse, s’engagent à déconstruire ces crises et à étudier les croyances, les habitudes et les sentiments qui règlent les actions et les comportements dans ces nouvelles réalités.
Le dossier proposé à la revue Captures se veut multidisciplinaire, les articles peuvent provenir de sémiotique, comme de la sociologie, des sciences politiques, de l’anthropologie, des études féministes, etc. Ils peuvent couvrir un vaste champ des pratiques contemporaines où se chevauchent et se complètent des questions liées aux formes identitaires et politiques (volet 1: l’imaginaire comme médiation: politiques et identités), aux médias et cultures numériques (volet 2: l’imaginaire comme interface: médias et cultures numériques), ainsi qu’aux épistémologies contemporaines et savoirs situés (volet 3: l’imaginaire comme savoir: épistémologies contemporaines et savoirs situés).
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Le premier volet « L’imaginaire comme médiation: politiques et identités » réunit des recherches qui examinent les fondements de notre participation à ces ensembles sociaux qui nous définissent et qui requièrent que nous renégociions les balises éthiques en fonction desquelles nous nous comportons. Préoccupées par les imaginaires du social et du culturel, les recherches peuvent explorer le dicible, le représentable, le figurable en regard des normes politiques, éthiques et juridiques (Castoriadis, 1975; Rancière, 2007; Denault, 2019, 2020; Leguil, 2023). Puisque la valeur rationalisée de l’économie néolibérale constitue l’étalon à l’aune duquel toutes les valeurs sont appelées à se mesurer aujourd’hui (Graeber, 2001) et que l’économie de marché constitue le socle principal de l’imaginaire social moderne (Taylor, 2004; Langelhol 2008), ce volet s’intéresse aux manifestations rationalisées médiatisant nos rapports aux autres et au monde. Ceux-ci, qu’ils soient relationnels (le contractuel s’opposera à l’amical), qu’ils touchent l’échange (la transaction domine le don) ou l’éthique (le législatif systématise des principes moraux), configurent un imaginaire et fonde des modes de croyance lisibles dans les productions culturelles.
Suggestions de thèmes
- imaginaire du politique
- formes et figures du contrat
- imaginaire économique et marchand
- questions du genre
- figures et théories du care
- figures de la famille
- morcellement du sensible et instabilité des communautés
- nouvelles façons de vivre ensemble
- nouveaux modes de définition identitaire.
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Le deuxième volet « L’imaginaire comme interface: médias et cultures numériques » regroupe des recherches qui s’inscrivent dans une dimension médiatique, celle des transformations de l’imaginaire liées au développement des cultures numériques. Les processus en jeu révèlent plus particulièrement la domination des images, surtout à partir du 20e siècle (Rancière, 2003; Tisseron, 2010; Alloa, 2010; Coulombe, 2019), puis des écrans au 21e siècle (Frau-Meigs, 2010; Vial, 2013; Bodoni et Carbone, 2016; Gervais, 2023). Les cultures numériques représentent l’ensemble des pratiques sociales, culturelles et artistiques qui s’appuient sur et transigent par les dispositifs matériels et les plateformes immatérielles de diffusion, rendus disponibles par les développements informatiques récents, notamment l’infrastructure technologique du Web 2.0 et des téléphones intelligents (Doueihi, 2008). Or, l’établissement de telles cultures ne va pas de soi et requiert que nous imaginions des formes de résistance et des contre-discours, établis à partir de principes, essentiellement éthiques, d’autonomie et de justice.
Suggestions de thèmes
- intensification numérique
- imaginaire de l’artificialité
- recherches sur les IAG et les technologies de gestion de la mémoire
- impact des IAG (sociaux, éducationnels, culturels, artistiques, symboliques)
- modes de surveillance et de contrôle.
- pratiques de résistance (contre-surveillance, piratage informatique).
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Le troisième volet, « L’imaginaire comme savoir: épistémologies contemporaines et savoirs situés », repose sur la présence d’une dimension épistémologique tout autant qu’éthique intrinsèque à toute recherche sur l’imaginaire. Étudier l’imaginaire, c’est rendre compte des savoirs sollicités par les pratiques abordées et par lesquelles on en rejoint l’agir; c’est aussi s'interroger sur notre position comme chercheur·e·s et producteur·rice·s de savoirs et de récits, sur nos limites, nos biais, nos cadres de références; et reconnaître que nous participons à ce monde et devons assumer notre responsabilité à l’effet que notre investigation puisse le transformer. Cet axe permet d’exploiter des stratégies et des projets d’engagement et d’interventions en recherche qui explorent des terrains et de mettre à l’épreuve des modes de connaissance reconnus ou nouveaux et des méthodologies diverses. Des approches y sont proposées qui arriment des enquêtes à des analyses approfondies de productions culturelles, artistiques et littéraires. Ils engagent une réflexion sur les « savoirs situés » (Harding 1992; Haraway, 1988) et sur les habitudes interprétatives et de pensées.
Suggestions de thèmes
- formes de reconnexion avec l’environnement
- savoirs écologiques et botaniques, géopoétiques, écocritiques,
- conception des milieux (forestiers, aquatiques et humides, urbains)
- études animales
- posthumanisme critique
- théorisation de l’anthropocène
- figures associées à l’imaginaire paludéen (monstres, revenants, zombies, cadavres)
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N.B. Toute autre proposition exploitant le postulat de l’imaginaire comme éthique sera reçue au même titre que les propositions s’inscrivant dans un des trois volets définis.
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Les soumissions seront envoyées à david.belanger2@uqtr.ca pour le 1er juin 2026.
Les articles doivent être rendus pour le 1er décembre 2026.
Les soumissions prennent la forme d’un résumé de 15 lignes, suivi d’une brève notice biographique et d’une bibliographie indicative.
Le protocole de rédaction de Captures se trouve à l’adresse suivante :
https://revuecaptures.uqam.ca/wp-content/uploads/2024/07/Protocole-de-redaction-de-Captures.pdf
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Bibliographie sommaire
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APPADURAI, Arjun. 2015. Condition de l’homme global. Paris: Payot, 432 p.
BACZKO, Bronislaw. 1984. Les imaginaires sociaux. Paris: Payot, 242 p.
BARONTINI, Riccardo et Julien Lamy (dirs.). 2019. L’histoire du concept d’imagination en France (de 1918 à nos jours). Paris: Classiques Garnier, 352 p.
BIEGER, Laura, Ramon Saldivar et Johannes Voelz (dirs.). 2013. The Imaginary and Its Worlds: American Studies after the Transnational Turn. Hanover: Darmouth Press, 312 p.
BODONI, Jacopo et Mauro Carbone (dirs.). 2016. Voir selon les écrans, penser selon les écrans. Sesto S. Giovanni: Mimésis, 150 p.
BOIA, Lucien. 1998. Pour une histoire de l’imaginaire. Paris: Les belles-lettres, 224 p.
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CASTORIADIS, Cornélius. 2008. L’imaginaire comme tel. Paris: Hermann, 162 p.
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GODELIER, Maurice. 2015. L’imaginé, l’imaginaire et le symbolique. Paris: CNRS éditions, 286 p.
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WUNENBURGER, Jean-Jacques. 2022. « L’imagination comme composante du jugement éthique?». Revue française d’éthique appliquée, vol. 1, n° 12, p. 118-129.