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Pour Jacques Dubois, par Matthieu Vernet

Pour Jacques Dubois, par Matthieu Vernet

Publié le par Faculté des lettres - Université de Lausanne

Fabula a appris avec tristesse la disparition le 13 février de Jacques Dubois, longtemps professeur à l'Université de Liège (Belgique) et l'un des premiers promoteurs de l'approche sociologique de la littérature. Membre de l'équipe Fabula et ami de Jacques Dubois, Matthieu Vernet nous a fait parvenir ces lignes, avec lesquelles nous sommes heureux de lui rendre hommage à notre tour. Le texte est à paraître dans le journal Libération samedi prochain 21 février.

"Petit-fils d’instituteur, fils aîné d’un professeur de français, résistant communiste, et d’une institutrice, socialiste, lui-même grand romaniste de l’université de Liège, Jacques Dubois (Liège, 1933-Liège, 2026) était un humaniste exaltant la dignité de l’esprit humain, convaincu des vertus de l’échange et de l’importance du social. Dubois s’est intéressé, sa vie durant, aux autres, avec une douceur, une empathie et une pudeur qui ne laissaient pas de surprendre. Il n’eut de cesse de faire le pari de l’intelligence de chacun — amis et collègues qu’il recevait au café, chez lui à Liège ou à Tour, charmante maison de campagne voisine du Luxembourg, en compagnie de Michou, sa moitié, sa complice, sa boussole — étudiants qui se pressaient pour écouter cette voix douce, toujours prête au bon mot, maniant avec finesse une ironie qui résistait invariablement à la méchanceté. Cet intérêt pour les hommes et les femmes, pour leur grandeur et leurs misères, c’est toutefois dans les livres que Dubois l’a cultivé. Sa formation première de stylisticien, terme alors anachronique, se fit dans le sillage de Spitzer et au sein du groupe μ, collectif qu’il forma avec cinq collègues à la fin des années 60 à Liège et auteur du best-seller, Rhétorique générale (Larousse, 1970), puis se retrouva dans les soixante billets hebdomadaires qu’il publia dans Diacritik (2019-2020) comme autant de lectures minutieuses d’À la recherche du temps perdu. Ces billets sont, en une certaine manière, sa dernière œuvre, comme un hommage à l’écrivain qu’il lisait presque au quotidien et comme un retour aux fondamentaux. Car si Dubois était un universitaire connu et reconnu dans le monde pour l’érudition et la qualité de ses travaux sur Proust, Simenon, Stendhal, Zola, les Goncourt, sur ceux qu’il désignait comme Les Romanciers du réel (Points Seuil, 2000), il était aussi un critique, féru de littérature contemporaine et de romans policiers auxquels il consacra, parmi les premiers, un ouvrage universitaire (Le Roman policier ou la modernité, A. Colin, 1996), et dans lesquels il trouva une manière de lire, celle du détective.

Si Dubois aimait autant les livres et plaçait la littérature par-dessus tout, c’est qu’ils lui offraient une liberté absolue dont il se fit à bien des égards le défenseur. Fréquemment invité dans les universités américaines, Dubois aimait séjourner outre-Atlantique, avec Michou, Bernard et Françoise, leurs enfants, pour le vent de libertés qu’il y trouvait. La liberté importait à Dubois au plus haut point ; elle était la condition première pour prétendre à l’égalité. En fraternel voisin, Dubois observait avec curiosité la vie politique de la France, lisait avec minutie Libération — et L’Équipe — mais lui préférait les journaux wallons et la culture wallonne qu’il défendait avec ardeur. Directeur politique du quotidien socialiste liégeois, La Wallonie, au début des années 90, Dubois fonda, avec d’autres, la collection « Espace Nord » aux éditions Labor pour publier des titres du patrimoine littéraire belge francophone. Le premier volume de cette collection donnait sans surprises Le Bourgmestre de Furnes de Simenon, écrivain dont Dubois devint le spécialiste et dont il procura, avec Benoît Denis, l’excellente édition des Romans dans la Bibliothèque de la Pléiade au début des années 2000. Il contribua aussi à l’édition des œuvres de Huysmans dans la même collection.

En lecteur avisé du Dieu caché de Goldmann, Dubois restera aussi comme l’une des figures majeures de la sociologie littéraire. Ses recherches et celles de Bourdieu, dont il était un proche, formeront le point de départ de travaux qui permirent, ces trente dernières années, de mieux comprendre le sacre de l’écrivain que Benichou avait célébré. Dans L’Institution de la littérature (Labor, 1978), Dubois déconstruisait les mythes et le monde de la littérature des XIXe et XXe siècles pour faire de la vie littéraire un champ structuré. Mais c’est en revenant aux œuvres et aux livres que Dubois a durablement marqué les études, avec notamment son Pour Albertine. Proust et le sens du social (Seuil, 1997) qui montre combien ce personnage central, pourtant apparu tardivement dans la genèse de l’œuvre, est devenu essentiel à l’économie générale du récit et engage une conception plus réaliste du social. On lui devra quelques années plus tard Stendhal. Une sociologie romanesque (La Découverte, 2007) et Le Roman de Gilberte Swann (Seuil, 2018), deux nouvelles études de sociologie romanesque, de cette plume toujours élégante d’un homme qui disait écrire en marchant. L’interdisciplinarité s’est imposée non seulement comme le fil rouge de ses recherches mais aussi comme la marque d’une rébellion polie mais ferme invitant à déconstruire le discours que l’on tient sur la littérature.

Comme le fit son père, et comme le fera son épouse, Jacques Dubois a décidé de léguer son corps à l’université de Liège, témoignage ultime de son attachement aux valeurs familiales et de sa générosité." — Matthieu Vernet.

On peut retrouver dans Acta fabula un article de Jacques Dubois portant sur l'essai de Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la Patience [2012], à l'occasion sa réédition au format de poche :

 "Double passion de la patience", par Jacques Dubois

Dans l'Atelier de théorie littéraire de Fabula, on peut trouver une réflexion de Marc Escola "Sur un précepte de Jacques Dubois" isolé dans l'un de ses articles les plus stimulants "Pour une critique-fiction" (2004), dont on peut lire un extrait dans la même encyclopédie.

Acta fabula avait rendu compte de Figures du désir. Pour une critique amoureuse (Les Impressions nouvelles, 2011) :

"Théorie des amours possibles", par Florian Pennanech.

Ainsi que de Le Roman de Gilberte Swann. Proust sociologue paradoxal (Seuil, 2018) :

"Cultivons le paradoxe", par Pauline Mettran.

Rappelons la mise en ligne sur le site Socius, sous le titre Sociologie, institution, fiction, d'un recueil des principaux articles de Jacques Dubois, rassemblés et préfacés par J.-P. Bertrand et A. Glinoer.

Lire aussi sur l'hommage rendu sur le site des Archives et Musée de la Littérature (Belgique), qui héberge depuis 2024 un Fonds Jacques Dubois, qui rassemble des correspondances, manuscrits, notes de cours, publications (articles, interventions), ainsi que des pièces relatives aux activités et engagements du professeur.

Lire sur Diacritik.fr l'hommage de Dominique Bry, ainsi que le texte signé par Christine Mercandier, ou l'entretien de cette dernière avec l'auteur de Et tout le reste est littérature (2023).

(Photo : Christine Mercandier).