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Bestialité et autres intimités interspécifiques en art et littérature (ENS, Paris)

Bestialité et autres intimités interspécifiques en art et littérature (ENS, Paris)

Publié le par Université de Lausanne (Source : Aimé Guex)

Bestialité et autres intimités interspécifiques en art et littérature

25 mars 2026, 9h45-18h45, salle Émile Borel

École normale supérieure – Université Paris Sciences et Lettres

29 rue d’Ulm (2e étage), Paris 5e

Organisée par Anne Simon (CNRS, ENS-PSL) et Aimé Guex (UNIL, ENS-PSL)

Carnet Animots et équipe Philo-FR de l’unité République des Savoirs

Dans L’Épopée de Gilgamesh, récit dont la première version connue remonte aux XVIIIe-XVIe siècle avant notre ère, l’humanisation d’Enkidu, créé par une déesse et vivant initialement parmi les animaux sauvages, se fait à travers l’initiation sexuelle d’une courtisane sacrée, qui dompte la part bestiale du personnage et lui transmet la sagesse. La sexualité se révèle élévation de la condition animale vers celle de l’homme, une conception qui se situe aux antipodes de la bestialité. Ce terme polysémique se définit aujourd’hui comme la résurgence d’un caractère péjoratif considéré comme inhumain et se rapprochant de la condition de bête. Toutefois, jusqu’au premier tiers du XXe siècle, la bestialité recouvrait le sens de relations sexuelles avec des animaux, avant que le terme sexologique de zoophilie se démocratise. Un autre mythe illustre de manière paradigmatique la bestialité, celui de Pasiphaé, reine crétoise qui s’éprend du taureau sacré envoyé par Poséidon. Les différentes versions du récit montrent un jugement de plus en plus moral de cette sexualité interspécifique, en particulier la réécriture de Virgile au Ier siècle qui qualifie la passion de Pasiphaé de « fureur érotique ».

La représentation de sexualités interspécifiques ne se cantonne pas à l’Antiquité, mais traverse les différentes époques jusqu’à nos jours, à travers de nombreuses productions littéraires et artistiques. Cette journée d’étude part du constat que le motif littéraire et artistique de la bestialité ou de la zoophilie, dense et complexe, a pourtant bénéficié de peu d’intérêts scientifiques, ce qui peut s’expliquer par la difficulté méthodologique d’approcher un tel sujet. Pour pallier cette lacune, il convient de mener une réflexion sur les différents enjeux que recouvre la bestialité, ainsi que les outils théoriques et les approches critiques pouvant être mobilisés. La journée d’étude cherche aussi à étendre la question de la sexualité entre espèces distinctes hors de la seule perspective anthropocentrique. D’une part, elle souhaite agrandir le corpus à d’autres relations interspécifiques entre non-humains. D’autre part, il convient d’interroger les implications que de tels rapports suscitent dans la représentation de l’intimité des êtres non-humains. Le terme déterminant d’intimité recouvre trois sens majeurs : 1) il s’entend d’abord dans une perspective relationnelle et affective en tant qu’union profonde et forte, sexuelle ou non, entre deux individus ; 2) dans un sens psychologique, l’intimité désigne la conscience ou le for intérieur et revêt une dimension impénétrable ; 3) enfin, le mot recouvre une signification spatiale en qualifiant l’espace privé d’un être, qu’on ne peut pénétrer sans autorisation.

Si parler d’une « intimité animale » dans le sens psychologique ne va pas de soi et fait l’objet d’âpres débats, cette journée d’étude propose d’articuler les différents sens du mot pour mesurer ce que la dynamique relationnelle interspécifique fait à la représentation d’une conscience et d’une sensibilité au sein de l’espace textuel. L’enjeu est d’esquisser un parcours littéraire et artistique diachronique, mettant en lumière des constantes, des évolutions et des tensions dans les représentations littéraires et artistiques de sexualités et d’intimités interspécifiques, dans une ouverture transdisciplinaire. Pour ce faire, la journée d’étude se propose les axes suivants, qui n’ont en rien la prétention à l’exhaustivité :

  • Axiologie. La représentation de séquences d’intimité sensuelle interspécifique, frôlant ou transgressant le tabou de la zoophilie, dialogue avec sa dimension licencieuse, suggestive et choquante. Elle se confronte ainsi à des réactions morales, voire les suscite et les subvertit – une tension qu’il convient de prendre en compte. La terminologie employée participe également à cette qualification axiologique, entre une vision dysphorique (la bestialité et sa régression), ambiguë (la zoophilie, comprise comme amour ou comme perversion) ou euphorique (l’historienne Joanna Bourke propose l’expression « amour post-humain » comme substitut positif). Il est toutefois commun que les narrations et descriptions sortent de ce schéma et engendrent des représentations complexes (depuis Les Métamorphoses d’Apulée du IIe siècle jusqu’aux récents Printemps sauvages (2021) de Douna Loup et Kong Junior (2025) de Jean-Christophe Cavallin, en passant par Gamiani (1833) de Musset).
  • Esthétique de brouillages des catégories. Les textes peuvent jouer du tabou de la zoophilie ou de relations interspécifiques ambiguës et produire une ambivalence sur l’identification des êtres représentés : ces fictions assument-elles de nous présenter littéralement des espèces animales, ou renvoient-elles plus prudemment à des figurations ? Ainsi, auteurs et autrices emploient des métaphores qui rendent opaques la compréhension du texte en confrontant lectures littérale et figurée, à l’instar d’Hécate et ses chiens (1954) de Paul Morand où le narrateur entremêle, dans un trope cynégétique, fantasmes zoophiles et pédophiles. La complexité des relations intimes interspécifiques peut susciter un érotisme ambivalent, jouant, parfois avec humour, du trouble et des interdits, comme le suggèrent L’Animale (1893) de Rachilde, La Métamorphose (1915) de Kafka, Zoophile contant fleurette (2012) de Pierre Senges ou Croire aux fauves (2019) de Nastassja Martin.
  • Histoire littéraire. Le canon classique comprend plusieurs figures aujourd’hui perçues comme illustrations « phares » de zoophilie : Pasiphaé, Léda, Europe, mais aussi, hors de la mythologie grecque, Le Rêve de la femme du pêcheur (1814) d’Hokusai. Quelle est l’histoire diachronique de ces figures, véritables antonomases de sexualités interspécifiques, agissant en tant que tropes réactualisés par les textes, de manière conforme ou subversive ?
  • Modalités stylistiques. Les écritures fictionnelles proposent plusieurs procédés permettant de saisir une intimité entre deux espèces et de façonner des subjectivités animales. Dans quelle mesure ces modalités entraînent-elles ou non des schémas anthropomorphiques ? Comment ces sensualités hybrides génèrent-elles des effets poétiques qui renouvellent les processus de productions, des œuvres, et les conventions littéraires ou artistiques ?

La journée offrira un parcours diachronique à travers la littérature et l’art, depuis les représentations culturelles médiévales jusqu’aux fictions contemporaines, en passant par la poésie galante du XVIe siècle, les écrits des antivivisectionnistes du XIXe siècle et la littérature viatique du XXe siècle.

Programme de la journée

09h45-10h00 – Accueil

10h00-10h15 – Anne Simon et Aimé Guex, mots d’ouverture

10h15-11h00 – Aimé Guex (Université de Lausanne/École Normale Supérieure-PSL) : « Représenter et analyser la bestialité. Enjeux méthodologiques, affectifs, esthétiques et éthiques »

11h00-11h45 – Aude Volpilhac (Université catholique de Lyon) : « Caresses interspécifiques dans la littérature galante de la seconde moitié du XVIIe siècle : les ambiguïtés d’un continuum physique et affectif »

11h45-12h30 – Allan Bernon-Mabboux (Université Jean Monnet Saint-Étienne) : [intitulé à venir]

12h30-14h15 – Déjeuner (participants) 

14h15-15h00 – Iris Derzelle (Université de Namur) : « Saisir l’intimité “animalienne” chez Marie Huot (1846-1930, Ligue populaire contre la vivisection) : intériorité, proximité, amour »

15h00-15h45 – Tess Buis (Université de Sorbonne-Nouvelle) : « Nos plus intimes compagnons : penser les relations interspécifiques avec le récit de voyage »

15h45-16h30 – Victor Malzac (École Normale Supérieure-PSL) : « Savitzkaya et les nuisibles : le projet d’une littérature mineure ? », et dialogue autour de son œuvre littéraire.

16h30-17h00 – Pause

17h00-17h45 – Vincent Lecomte (Université Jean Monnet Saint-Étienne) : [intitulé à venir]

17h45-18h00 – Pause

18h00-18h45 – Table-ronde avec Pierre-Olivier Dittmar (EHESS) et Anne Simon (CNRS/ENS-PSL), animée par Aimé Guex.

Pistes critiques récentes

Monika Bakke, « The Predicament of Zoopleasures: Human-nonhuman libidinal relations », in Tom Tyler et Manuela Rossini (dir.), Animal Encounters, Leiden; Boston, Brill, coll. « Human-Animal Studies », 2009, p. 221-242.

Éric Baratay, Le Point de vue animal. Une autre version de l’histoire, Paris, Éditions du Seuil, coll. « L’Univers historique », 2012.

André Benhaïm et Anne Simon (dir.), « Zoopoétique. Des animaux en littérature moderne de langue française », Revue des Sciences humaines, n° 328, décembre 2017.

Joanna Bourke, Loving Animals. On Bestiality, Zoophilia and Post-human Love, London : Reaktion Books, 2020.

Sergio Dalla Bernardina, « Amours sans frontières. Nouveaux horizons de la zoophilie à l’époque de la libération animale », Anthropologie et Sociétés, n°39, 2015/1-2, p. 103-120.

Aimé Guex, La Poétique de la bestialité. Une esquisse littéraire des marges érotiques et ontologiques, de Sade à Rachilde, Lausanne : Archipel Essais, 2025, 149 p.

Thierry Hoquet, « Zoophilie, ou l’amour par-delà la barrière de l’espèce », Critique, n°747-748, 2009/8, p. 678-690.

Antonio Dominguez Leiva, L’Amour singe ou la passion selon King Kong. Généalogie d’un mythe sexuel, Paris, Éditions Orizons, coll. « Universités », 2014, 256 p.

Sophie Milcent-Lawson, « Zoographies – Traitements linguistique et stylistique du point de vue animal en régime fictionnel », Revue des sciences humaines. « Zoopoétique », op. cit., p. 91-106.

Simon Porzak, « Perverting Degeneration: Bestiality, Atavism, and Rachilde’s L’Animale », Nineteenth-Century French Studies, n°46, 2017-2018/1-2, p. 93-113.

Carlo Salzani, Animals, Empathy, and Anthropomorphism. The Limits of Imagination, London, Palgrave Macmillan, coll. « Animal Ethics Series », 2025.

Anne Simon, Une bête entre les lignes. Essai de zoopoétique, Marseille, Éditions Wildproject, coll. « Tête nue », 2021.