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(Dé)valorisations de la lenteur

(Dé)valorisations de la lenteur

Publié le par Perrine Coudurier (Source : David Roulier)

(dé)Valorisations de la lenteur 

Journée d’étude pluridisciplinaire
mercredi 17 juin 2026
Université Polytechnique des Hauts-de-France

 

Organisée par Alexandre Pruvost (Université Polytechnique des Hauts-de-France, LARSH) et David Roulier (Université Paris-Nanterre, CSLF), au sein du Laboratoire de Recherche Sociétés et Humanité (LARSH)

 

Le temps social semble bien connu. De Jacques Le Goff à Harmut Rosa, en passant par Norbert Elias, la temporalité subjective, considérée comme une construction sociale engagée depuis le Moyen Âge et structurant la Modernité jusqu’à ses mutations contemporaines, est inscrite dans un récit historique bien cadré. C’est l’histoire d’une synchronisation et d’une accélération progressives des rythmes sociaux, ainsi que de leur intériorisation cognitive et affective, sous la forme très générale d’un impératif fait à l’individu de maîtriser son temps.

La journée d’étude pluridisciplinaire organisée par LARSH se propose pourtant, en s’inscrivant dans le sillage de l’inspirant ouvrage de Laurent Vidal consacré aux Hommes lents, de repenser cette question en opérant d’emblée un double pas de côté.

D’une part, il s’agit de prendre à rebours l’analyse de l’accélération sociale en l’abordant par la question de la lenteur. Si l’adjectif latin lentus caractérise d’abord ce qui est tenace, car visqueux et souple, et par extension un être faible ou paresseux, et si cette pluralité sémantique se conserve en français médiéval, il faut donc prendre acte de ce que la lenteur est fondamentalement – avant même de constituer un certain rapport au temps – une attitude de résilience, au sens mécanique, une inertie qui s’oppose à l’impératif d’agir. C’est seulement au XVIe siècle que l’adjectif lent, en français, se spécialise dans son sens temporel. Nous proposons donc, pour dénaturaliser le temps, d’étudier la lenteur en tant que (ré)action au corps social.

D’autre part, et en conséquence, nous proposons d’étudier non seulement les condamnations et stigmatisations qui ont pesé sur la lenteur depuis le début des Temps modernes, mais aussi ses valorisations. Arme des faibles, la lenteur peut être construite comme résistance ou dissidence, et vilipendée ou promue à ce titre. Au reste, si les valorisations de la lenteur semblent en effet souvent paradoxales ou marginales, elles bénéficient occasionnellement d’une pleine légitimité sociale. Il s’agira donc d’étudier l’axiologie de la lenteur.

Nous souhaitons en outre maintenir un empan temporel large, du Moyen Âge à l’époque contemporaine, dans l’espoir d’affiner les périodisations actuellement disponibles. Laurent Vidal considère deux inflexions majeures dans l’histoire de la lenteur. Une première rupture aurait lieu, à partir du XVe siècle, qui consisterait en une « naturalisation » des rythmes sociaux. La seconde rupture est celle, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, d’une « sensation d’accélération de la vie » liée à la modernité industrielle. Une ambition de la journée d’étude sera d’éprouver et d'affiner cette périodisation.

En somme, cette journée d’étude du LARSH, qui se veut notamment ouverte aux doctorants et doctorantes, ainsi qu’aux jeunes chercheuses et chercheurs, se propose d’étudier les discours et pratiques de la lenteur qui se sont développés depuis le Moyen Âge, et surtout les Temps modernes, jusqu’à nos jours. Un tel objet réclame une réflexion résolument interdisciplinaire, faisant dialoguer l’ensemble des humanités et des sciences humaines ; nous accueillerons donc volontiers des propositions relevant de l’histoire, de la littérature, de la sociologie, du droit, de la philosophie, de l’anthropologie, de l’architecture, du design, de l'histoire des sciences, de l’épistémologie, etc.

Les propositions de communication s’inscriront de préférence dans les axes d’étude suivants, qui peuvent se recroiser :

Axe 1 : pratiques de la lenteur

Il s’agit de réfléchir à la lenteur en tant qu’elle caractérise, partiellement ou essentiellement, des pratiques, et se trouve à ce titre louée ou blâmée. La création, on le sait au moins depuis Horace, réclame la lenteur de la maturation ; et l'innovation technologique, explique David Edgerton, prouve davantage son intérêt par sa diffusion lente et son usage prolongé que par sa simple apparition – ne portant alors plus seulement sur des individus, mais sur un progrès humain perceptible dans la longue durée.

Tous les domaines peuvent être explorés. Peut-on, par exemple, définir l’attitude esthétique comme une certaine lenteur ? ainsi que le suggèrent Georges Didi-Huberman (pour qui la prise en compte de la temporalité multiple des images implique de renoncer à la rapidité des pré-catégorisations) ou Jean-Marie Schaeffer (qui définit le régime esthétique de l’attention comme un certain retardement de l’identification).

Dans cet axe, on pourra également s’intéresser aux lenteurs volontaires ou revendiquées. En effet, si dans la société, notamment contemporaine, la vitesse et l’immédiateté constituent des injonctions, la notion de lenteur peut s’offrir comme une option alternative afin de lutter contre l’épuisement mental et l’accélération des modes de vie. Walter Benjamin, par exemple, voyait dans l’oisiveté surtout la capacité à s’extraire du rôle de consommateur.

Axe 2. Figures de la lenteur

Dans cet axe, on posera la question des incarnations de la lenteur. Quels stéréotypes, quels personnages conceptuels, quelles figures encensées ou méprisées, marginalisées, ont été construites sur la notion de lenteur ? Quelles identifications, quelles frontières sociales, génériques, ethniques sont ainsi instituées ou renforcées ? Et pour chacune de ces figures, de quelle lenteur parle-t-on ? À l’instar de « l’image du sauvage-paresseux » (Annie Jacob) qui se construit au XVIe siècle, ces figures peuvent-elles voir ensuite parfois leur valeur se renverser ?

Axe 3. Lenteurs d’esprit

Dans cet axe, on s’intéressera aux formes de la lenteur d’esprit. En effet, qu’est-ce qu’un esprit lent ? Ne s’agit-il que d’une métaphore lexicalisée ? La dimension temporelle de l’esprit permet d’envisager le temps comme un rythme de pensée correspondant à des attitudes hétérogènes et à des valorisations diverses : certes, elle est l’envers de la vivacité, l’hébétude, la bêtise ou la stupeur, mais elle est également la pause, la mûre réflexion, le doute, la longue méditation, la profonde concentration, l’observation patiente. Pour Gaston Bachelard, la connaissance scientifique ne peut naître que de la lente déprise des habitudes de pensées ; de même, Daniel Kahneman suggère que la lenteur, qui caractérise le « système 2 » de la pensée, est une conquête : ce n’est que par un effort coûteux que les humains atteignent la lenteur, et se détournent du « système 1 », intuitif, rapide, et biaisé.

 

Les propositions de communication ou de table ronde sont à adresser à je.lenteur@proton.me pour le 6 avril 2026.

 

 

Éléments bibliographiques

BACHELARD, Gaston, La Formation de l’esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Vrin, 1938

BARTHES, Roland, « Roland Barthes : osons être paresseux », entretien avec Christie Eff, Le Monde, 17 septembre 1979

DIDI-HUBERMAN, Georges, Devant le temps : Histoire de l’art et anachronisme des images, Minuit, 2000

EDGERTON, David, The Shock of the Old : Technology and Global History since 1900, Profile, 2006

ELIAS Norbert, Du temps, Fayard, 1996 [1984]

JACOB Annie, « L’heureuse indolence de l’âge d’or », in La Renaissance et le Nouveau Monde, Musée du Québec, 1984, p.55-58

KAHNEMAN, Daniel, Système 1 : Système 2 : les deux vitesses de la pensée, Flammarion, coll. « Essais », 2012

LE GOFF, Jacques, Pour un autre moyen âge. Temps, travail et culture en Occident, Gallimard, « Tel », 1977

RAUCH André, La paresse, histoire d’un péché capital, Armand Colin, 2013

ROSA, Hartmut, Accélération : une critique sociale du temps, La Découverte, coll. « Théorie critique », 2010.

SANSOT Pierre, Du bon usage de la lenteur, Payot, 1998

SMITH Mark M., Mastered by the Clock: Time, Slavery, and Freedom in the American Sout, University of North Carolina Press, 1997

VIDAL, Laurent, Les Hommes lents. Résister à la modernité XVe-XXe siècle, Flammarion, 2020.

VIRILIO Paul, Vitesse et politique. Essai de dromologie, Galilée, 1977

WAJCMAN Judy et DODD Nigel (dir.), The Sociology of Speed: Digital, Organizational, and Social Temporalities, Oxford, University Press, 2016.