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Femmes et espaces de spectacle hors de la capitale, XVIIIe-XIXe s. (Bordeaux)

Femmes et espaces de spectacle hors de la capitale, XVIIIe-XIXe s. (Bordeaux)

Publié le par Marc Escola (Source : Louise de Sédouy)

Jeudi 17 septembre (après-midi) et vendredi 18 septembre (journée) 2026, à l'Université Bordeaux Montaigne.

Ces journées s’inscrivent dans le cadre des Journées du Matrimoine et du Patrimoine (19 et 20 septembre) et seront accompagnées d’une communication in situ, dans la ville de Bordeaux, axée sur la place des femmes dans l’écosystème du spectacle bordelais (XVIIIᵉ-XIXᵉ s.).

Ces journées d’étude souhaitent engager une réflexion sur le lien entre les espaces de spectacle et les femmes, dans les provinces et les colonies françaises aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. 

Elles proposent de s’intéresser à plusieurs types d’espaces, de la micro- à la macro-échelle, au prisme du genre, et selon trois axes : les femmes à la tête des espaces hors de Paris, la place des femmes dans les lieux de spectacle, et la mobilité des femmes dans les espaces géographiques. Les accès aux espaces représentant l’un des enjeux majeurs de la fabrique et de la diffusion des œuvres, il nous semble utile d’interroger cet axe pour compléter une histoire du spectacle vivant, et en particulier celles des femmes. Le genre de ces femmes, notamment de celles qui évoluent souvent hors des plateaux, a-t-il une incidence sur les rapports qu’elles entretiennent à tous ces espaces ? Et si oui, comment ces phénomènes évoluent-ils au cours des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, alors que les pratiques du spectacle se structurent, que le bâtiment de spectacle est pensé différemment dans son architecture et dans les villes, et que de grands bouleversements sociaux et politiques impactent régulièrement la vie culturelle ?

Des professionnelles méconnues ?

Tout au long de cette période, elles évoluent en tant qu’autrices (comme en témoignent les multiples tomes du « Théâtre de femmes de l’Ancien Régime » d’A. Evain, P. Gethner et H. Goldwyn), interprètes (L. Wiss/O. Neveux), ou spectatrices (V. Lochert et al.), et voient leurs activités artistiques, sociales, économiques ou politiques impactées par différentes dynamiques, dont certaines relatives aux espaces. Les récentes recherches montrent qu’elles occupent aussi d’autres types de fonctions dans le processus artistique, en encadrant la production, en s’occupant de la logistique, en dirigeant un lieu ou une troupe (colloque « Les Patronnes », N. Coutelet/H. Marquié ; Femmes de spectacle au XIXᵉ siècle, F. Fix/V. Ponzetto), ou en participant hors scène à la création, à l’instar des « petites mains » (F. Filippi/F. Naugrette) et des métiers techniques.

Dans le prolongement de ces manifestations et de ces études, nous proposons ici de favoriser l’étude des femmes qui participent à la fabrique des spectacles, chacune à un moment et dans des espaces différents de la production et/ou de la diffusion. Une attention particulière sera portée aux femmes non-interprètes : les directrices, entrepreneuses, maîtresses de ballet, cheffes d’orchestres, même si certains de ces métiers n’excluent pas le cumul avec la fonction d’artiste. Mais qu’en est-il également de celles qu’on ne voit pas, qui travaillent dans les coulisses, les bureaux et les ateliers, et qui ne bénéficient pas particulièrement de visibilité médiatique en leur temps ? Les régisseuses – en tant qu’encadrantes de troupes, de lieux, mais aussi en tant que metteuses en scène selon les époques –, les souffleuses, les caissières, et autres machinistes ont-elles seulement existé, et si oui, comment les étudier, aussi discrètes soient-elles dans les sources ?

Un regard sur les provinces

De nombreux exemples non-exploités de femmes de spectacle parsèment les archives des villes françaises. Ils révèlent un riche tissu territorial de protagonistes féminines, au-delà de celles qui évoluent dans la capitale, un terrain qu’il convient d’étudier selon ses spécificités.

Toutes les localités ne bénéficiant pas d’une troupe permanente, ni d’un théâtre permanent (surtout au début du XVIIIᵉ siècle), certaines communes doivent compter sur la circulation des artistes pour bénéficier d’une offre culturelle. Par conséquent, les mobilités inter- et intra-provinciales (jusqu’outre-atlantique) font partie de l’essence même du système de diffusion des spectacles hors de Paris, et sont complétées au fur et à mesure par une offre sédentaire sur certains territoires. Lors de ces journées d’étude, nous proposons ainsi de porter le regard sur les provinces et les colonies françaises, afin d’étudier à la fois les circulations des professionnelles du spectacle à différentes échelles, et à la fois les femmes dans leur rapport aux théâtres, cirques, cafés-concerts, et autres lieux. Les logiques particulières en œuvre sur ce(s) territoire(s) s’observent cependant dans des dynamiques et selon des leviers différents aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles.

Des femmes de spectacle, d’un siècle à l’autre

Sous l’Ancien Régime, plusieurs facteurs permettent aux femmes d’exercer des professions de dirigeantes. L’absence d’encadrement corporatif de l’entreprenariat dans le domaine du spectacle est favorable à celles qui souhaitent se lancer dans les affaires. L’engouement pour le théâtre qui s’intensifie durant la seconde moitié du siècle est caractérisé par des évolutions structurelles qui (ré)organisent la vie théâtrale, en particulier dans les provinces du royaume. Les troupes de spectacles fonctionnent désormais pour la plupart à la manière d’une entreprise, les artistes étant des salarié·es, engagé·e·s et dirigé·e·s par un·e entrepreneur·euse de spectacle, éventuellement accompagné·e d’un régisseur. Dans ce contexte, de nombreuses directrices de spectacles ont mené une ou plusieurs troupes à travers le territoire (Mlle Montansier et son réseau urbain dans le Nord-Ouest), ou ont su s’imposer durablement dans certaines villes (Mme Destouches-Lobreau à Lyon, Mme Nicetti à Reims, Mlle Marthe à Saint-Marc [Saint-Domingue], etc.). De même, de nombreuses femmes sont recensées à la direction de théâtres, comme le montre l’exemple de Bordeaux : entre 1735 et 1738, Mlle Dujardin dirigeait la première salle municipale ; Mme Dorfeuille dirige le Grand Théâtre et les Variétés de 1791 à 1795, puis le Théâtre Molière, et Suzanne Latappy, actrice et chanteuse, prend sa relève jusqu’en 1799. Ces femmes n’ont pas encore fait l’objet d’études précises, bien qu’elles aient activement participé au siècle de la « théâtromanie », en occupant des rôles de gestionnaire et d’administratrice. 

L’exemple bordelais montre aussi que l’activité de ces directrices continue durant la période révolutionnaire. À l'inverse, certaines entrepreneuses disparaissent des espaces provinciaux à partir de cette période (Mlle Montansier concentre son activité à Paris et Versailles). Ce constat questionne les opportunités offertes par la libéralisation théâtrale de 1791, mais aussi les conséquences des tensions politiques et économiques sur leurs carrières/trajectoires/parcours.

Napoléon bouscule durablement la libéralisation théâtrale révolutionnaire, en restreignant à la fois le nombre de lieux en province et l’accès aux postes de décision, et en contraignant les femmes à des positions d’interprètes. Pourtant, dans la pratique, les femmes ne disparaissent pas des métiers de la production, mais leur statut évolue par rapport à l’Ancien Régime, car elles semblent peu à peu reléguées aux espaces dédiés aux spectacles de curiosités, qui accueillent de petits divertissements. Cette forme de marginalisation des femmes, associée au statut d’exécutantes auxquelles elles sont cantonnées dans le monde du spectacle (certains métiers d’artistes, d’artisanat [costumière] ou de service [ouvreuse]) est le reflet d’une idéologie sociétale plus large à cette période, appliquée aussi à la sphère domestique (comme en témoigne la promulgation du Code Civil en 1804), et qui tend à supprimer les capacités d’actions féminines. Les législations qui se succèdent ensuite tout au long du siècle modifient ces rapports, comme le montre l’ordonnance du 8 décembre 1824 sur les théâtres des départements : « Les directions de[s] troupes ne pourront pas être confiées à des femmes ». Malgré l’assouplissement des réglementations dans les années 1860, des résistances officieuses perdurent, fortement enracinées dans la société. Des interdits moraux demeurent jusque dans la première moitié du XXᵉ siècle, incarnés par la censure ou la police des mœurs. Au café-concert par exemple, ces dernières régissent encore, pour les femmes, l’accès à certains espaces dans le public ou interdisent progressivement la quête et les contacts entre artistes et spectateur·ice·s.

Les parcours de ces femmes, à la fois sur le plan géographique, économique, social et artistique, sont autant de témoignages de leur agency, dont la diversité des formes et des expériences mérite d’être mise en lumière, questionnée, comparée. Ils interrogent les espaces investis par les femmes de spectacle des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles et leur participation active au dynamisme de la vie artistique locale, voire à sa transformation (construction de lieux de spectacle). Tantôt leur parcours est semé d’embûches qui freinent la réalisation de leurs projets artistiques, tantôt le spectacle est pour elles un milieu propice à certaines formes d’émancipation. Mais les archives régionales, regorgeant de cas de femmes entrepreneuses ou directrices, semblent montrer que leur présence dans les espaces du spectacle vivant est plus banale que ne le laissent penser les cas extraordinaires – spectaculaires ou médiatisés – des quelques femmes des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles qui ont bénéficié d’une certaine visibilité historique.

Axes de recherche proposés

Pour ces journées d’étude, un premier axe sera consacré aux femmes à la tête des espaces :  les femmes sont-elles associées à certaines typologies de lieux (différentes de celles des hommes) en fonction de leur genre ? Quels sont les espaces qu’elles dirigent et comment les administrent-elles ? Observe-t-on des permanences ou des mutations dans ces réalités selon les époques, les contextes politiques, ou les territoires ? Quels sont les freins administratifs, législatifs ou politiques auxquels elles doivent faire face ?

Un deuxième axe de recherche sera dédié à leur place dans les lieux dédiés aux spectacles – entendus dans une large acception : cage de scène, salle, coulisses, bâtiments, quartiers, rues, places, etc. – et à la manière dont elles les occupent. Car si certains travaux de recherches, mais aussi des supports journalistiques, des essais ou des médias grand-public se questionnent sur la place symbolique laissée aux femmes dans l’histoire, qu’en est-il des espaces physiques ? Quelles places occupaient-elles dans ces bâtiments ? Dans quels espaces autres que la scène peuvent-elles créer et diffuser leurs œuvres ou celles des autres ? À quels espaces avaient-elles accès ou non, et quelles sont les conséquences à ces restrictions en termes de liberté culturelle ?

Un troisième axe sera, quant à lui, voué à la question des circulations dans les espaces géographiques, à plusieurs niveaux – quartiers, communes, ruralités, arrondissements, départements, régions, colonies. Comment  se déplaçaient-elles dans la ville pour venir ou partir du théâtre ? Comment les femmes de spectacle ont-elles investi des espaces en marge des zones urbaines ? Leur genre a-t-il eu une influence sur leurs mobilités, sur leurs choix de circulation d’une localité à l’autre, sur les conditions de voyage ? Comment s’articulent les logiques de mobilités des troupes menées par des entrepreneuses ? Quelle compréhension du territoire et des espaces provinciaux cela traduit-il ? Quelles sont leurs stratégies territoriales et peut-on identifier des spécificités dans leur façon de s’impliquer dans la vie théâtrale des provinces ? La constitution et l’entretien de réseaux (territoriaux, sociaux et artistiques) sont cruciaux pour tout entrepreneur·euse de spectacle. Étudier ces trajectoires de femmes soulève une double interrogation : peut-on identifier des réseaux d’entraide spécifiquement féminins, ou, au contraire, des dynamiques de compétition équivalentes à celles qui les opposent à leurs homologues masculins, voire plus intenses ?

Il pourra également être question d’interroger les méthodologies applicables pour traiter de ce type de sujets, qui souffre de plusieurs obstacles : à la fois de la disparité de répartition et de conservation des archives concernant la province, de la marginalisation produite par une historiographie androcentrée, et de la difficulté d’étudier les métiers hors de la lumière des projecteurs.

Les propositions de communication pourront s’inscrire dans une ou plusieurs des approches suivantes, sans exclure d’autres possibilités en lien avec les espaces :

- Des trajectoires de femmes en particulier en province(s) et le rapport aux espaces qu’elles traversent (bâtiments, zones géographiques) ou dirigent
- Plusieurs femmes d’un même corps de métier évoluant au sein d’un territoire défini ou entre plusieurs localités
- Les conditions d’exercice de certains de ces métiers, réalités économiques et matérielles (accès à certains espaces, espaces non-mixtes, etc.)
- Les réseaux et les dynamiques de solidarité, transmission ou concurrence entre femmes dans ces métiers
- Les approches législatives : les autorisations, interdictions, lois, décrets, arrêtés locaux relatifs aux femmes dans les espaces de spectacle
- L’historiographie des femmes dans le domaine du spectacle vivant, abordant les espaces et/ou les provinces
- Les approches pluridisciplinaires (qui croisent par exemple les études de genre ou les études décoloniales) sont aussi les bienvenues.
- etc.

— 

Modalités de soumission :

Les propositions de communication (500 mots) doivent être envoyées, accompagnées d’une courte biographie aux deux adresses suivantes : clemence.patelli02@univ-paris8.fr et louisedesedouy@gmail.com

La date limite d’envoi est fixée au 10 mai 2026.

Les communications de 20 minutes pourront se faire en français ou en anglais, et seront suivies d’un temps d’échanges avec le public.

La journée d’étude est ouverte à tous·tes les chercheur·euse·s, tous statuts et disciplines confondus.

Les frais d’hébergement pourront être pris en charge sur demande, les frais de déplacement sont à la charge du laboratoire du·de la chercheur·euse.

Comité Organisateur

Louise de Sédouy, docteure en histoire des spectacles (Université Bordeaux Montaigne, ARTES - UR 24141)

Clémence Patelli, doctorante contractuelle en histoire des formes spectaculaires (Université Paris 8, UR Scènes du monde, création, savoirs critiques - EA 1573)

Comité Scientifique

Pauline Beaucé (ARTES, Université Bordeaux Montaigne)

Valentina Ponzetto (Centre d'études Théâtrales, Université de Lausanne)

Nathalie Coutelet (Scènes du Monde, Création, savoirs, Critiques, Université Paris 8)

Sandrine Dubouilh (ARTES, Université Bordeaux Montaigne / Ecole Nationale Supérieure d’Architecture Paris-Val-de-Seine).

Bibliographie indicative

Bionda Romain et Ponzetto Valentina (dir.), Femmes de spectacle (danse, opéra, théâtre). Création, représentation et sociabilité au féminin, 1650-1914, Brill, pp.1-21, 2024, C.R.I.N. : Cahiers de recherche des instituts néerlandais de langue et de littérature française, 2024.

Clay Lauren R., Stagestruck. The Business of Theater in Eighteenth-Century France and its Colonies, Ithaca and London, Cornell University Press, 2013.

Coutelet Nathalie et Marquié Hélène (dir.), « Les patronnes : directrices du Spectacle vivant. Enjeux historiques et contemporains », 18 et 19 juin 2025, Université Paris 8.

Delaunay Léonor, Poirson Martial, Yon Jean-Claude (dir.), « Histoire(s) de travail », Revue d’Histoire du Théâtre, n°285, T1, 2020 [en ligne].

Denizot Marion (dir.), « Le genre, une catégorie utile à l’histoire du théâtre du XXᵉ siècle ? Le cas de Jacques Copeau et Suzanne Bing », Revue d’Histoire du Théâtre, « Les oublis de l’histoire du théâtre », n°270, T2, 2016 [en ligne].

Evain Aurore, Gethner Perry et Goldwyn Henriette (dir.), Théâtre de femmes de l’Ancien Régime, tomes I à V, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, coll. « la cité des dames », 2006-à paraître.

Filippi Florence et Naugrette Florence (dir.), « Voix d’or et petites mains. Une histoire déconstruite du travail des femmes au théâtre », Revue d’Histoire du Théâtre, n° 300 [en ligne], mis à jour le 01/01/2025.

Fix Florence et Ponzetto Valentina (dir.), Femmes de spectacle au XIXᵉ siècle, coll. Dramaturgies, Vol. 42, Bruxelles, Peter Lang, 2022.

Fuchs Max, La vie théâtrale en province au XVIIIᵉ siècle, Paris, E. Droz, 1933.

Le Berre Anne, Michelle Poncet ou la « Destouches-Lobreau » : directrice de l’opéra de Lyon au XVIIIe siècle, Lyon, Symétrie, 2023.

Lochert Véronique, Bouhaïk-Gironès Marie, Candiard Céline, Cavaillé Fabien, Hostiou Jeanne-Marie, Traversier Mélanie (dir.), Spectatrices ! De l’Antiquité à nos jours, Paris, CNRS Éditions, 2022.

Nestola Barbara, De Luca Emanuele, Ruimi Jennifer, « Femmes de théâtre et revendications : en guise d'introduction », Revendications des gens de théâtre (interprètes et techniciens), Paris, 2022.

Rosello Julie, « Des autrices dramatiques parisiennes dans l’espace public du XIXᵉ siècle (1789-1914) », thèse de littérature, sous la dir. de Bérénice Hamidi Kim, Université de Lyon, 2020.

Triolaire Cyril, Tréteaux dans le Massif, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2022.

Zwer Nephtys, Pour un spatio-féminisme. De l’espace à la carte, coll. Cahiers Libres, Paris, Éditions La Découverte, 2024.

Neveux Olivier et Wiss Lorraine (dir.), « Scènes théâtrales émancipatrices », Clio. Femmes, Genre, Histoire, n°62, 2, Paris, Belin, 2025, disponible [en ligne]