Édition et littérature : l’économie malgré tout. Avec Antoine Poisson et Gabrielle Adjerad (Séminaire les Armes de la Critique, ENS Paris)
Séance du SLAC du 6 février 2026
“Édition et littérature : l’économie malgré tout”
[Exceptionnellement, séance de 13h30 à 16h30]
École normale supérieure, 29 rue d’Ulm (Paris 5e), salle U209
Antoine Poisson : Monopole éditorial et symbolique : la littérature, ou l’édition malgré tout
« [On vit arriver à la tête du] Groupe Hachette […] un dirigeant de l’industrie de l’aluminium, Jacques Marchandise… »
En revenant sur le livre récent de Jean-Yves Mollier, Brève histoire de la concentration dans le monde du livre (Montreuil, Libertalia, éd. « Poche », nouvelle édition, 2024), on se proposera de revisiter la notion de monopole en l’appliquant à l’édition. On interrogera les mécaniques de concentration de capital dans le milieu littéraire, que ce soit d’un point de vue matérialiste (édition, distribution, trusts éditoriaux) ou symbolique (sociologie des champs, mécanisme de reconnaissance, institutions). L’édition française, en tant que processus de création, diffusion et vente de biens, a toujours été marquée par la tendance à la concentration et à la marchandisation, ce dont l’histoire d’Hachette, Editis, ou du groupe Gallimard témoigne. Parallèlement, suivant une éthique particulière, ou « loi morale », l’éditeur, à mi-chemin entre artiste et industriel, trouve sa place comme découvreur, conseilleur, protecteur, parfois ami, comme le montre le vibrant hommage de Jean Echenoz à Jérôme Lindon. Reste que les OPA récentes de Vincent Bolloré et de Lagardère ont durablement infléchi la dynamique vers un oligopole à franges aux effets désastreux, tant sur le plan politique qu’artistique, menaçant la fonction historique des « padichas » des lettres. Parallèlement, dans la considération que les écrivains se font de leur mérite, une division s’opère entre les romanciers qui, comme Zola (L’Argent dans la littérature), voient dans la concurrence éditoriale un processus de sélection naturelle, et les poètes, pour qui le prestige opère par des dynamiques concurrentielles du champ restreint, à la faveur de l’autonomisation artistique de l’avant-garde. On interrogera pour finir ces mécanismes au travers des stratégies de Breton pour conserver le monopole du mot « surréalisme » dans deux épisodes de reconfiguration du champ (1925 et 1947), en opposant, somme toute, la « Pieuvre verte » d’Hachette et la « Maison Breton & Cie » du surréalisme.
Gabrielle Adjerad : Graywolf Press : autothéorie et marché du livre états-unien contemporain
Graywolf Press est une maison d’édition située dans le Minnesota et fondée en 1974. Bien qu’il s’agisse d’une structure à but non lucratif, elle a acquis une renommée mondiale et internationale au tournant des années 2000 lorsque la société a conclu un accord de distribution avec Farrar, Straus and Giroux (Young, 2024). Elle s’est notamment distinguée par la mise en valeur de voix minoritaires dans des formes hybrides comme celle de Maggie Nelson dans The Argonauts (2015) ou Claudia Rankine dans Citizen (2014), un ouvrage de poésie engagé contre les violences policières ciblant la population noire du pays, devenu bestseller de la maison. Cette communication tentera de tracer les contours de cette histoire éditoriale. Elle s’intéressera également aux critiques adressées au genre de l’autothéorie, auxquelles ces deux œuvres se rattachent, en tant que reflet symptomatique d’une évolution du paysage de l’édition. Nous examinerons une critique matérialiste soulignant le continuum entre la monétisation de soi sur les réseaux sociaux et travail précaire de l’écrivain au sein des « industries créatives », chargé de son autopromotion dans un cadre où la médiation de la structure éditoriale tend à disparaître. Nous évoquerons la popularité de formes mêlant création et théorie dans un cadre d’appauvrissement de l’université, ainsi la complicité du secteur de l’édition avec les modalités de commercialisation offertes par Amazon (Kornbluh, 2024, McGurl 2021, Brouillette 2020). En nous concentrant sur Citizen, ces réflexions seront mises en balance avec une mise en valeur des savoirs situés que l’autothéorie permet, et des réflexions proposées sur le marché du livre et la littérature africaine américaine dans la période contemporaine (Crawford, 2017, Young 2006).