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Le scandale dans les sociétés italiennes (1350-1530) : normes, transgressions et représentations (Grenoble)

Le scandale dans les sociétés italiennes (1350-1530) : normes, transgressions et représentations (Grenoble)

Appel à contributions pour le numéro 45 (2027) des Cahiers d’études italiennes (Filigrana)  

Nous vivons à l’ère des scandales et, de façon permanente, par les réseaux sociaux ou les médias traditionnels, des acteurs de l’espace public de l’opinion utilisent la dénonciation d’un scandale pour tenter de remédier à ce que la morale commune ou bien leurs propres critères de jugement considèrent comme des dysfonctionnements. Le scandale est une provocation, un appel à l’indignation publique qui peut être utilisé soit comme instrument politique soit comme une des méthodes de promotion publique d’idées, d’œuvres, de personnalités. Le scandale peut ainsi être considéré comme une technique de fabrication et/ou de mobilisation d’une opinion publique (Boucheron, Offenstadt, 2011). Cette articulation entre normes sociales et espace public est au cœur de la question du scandale.

Pourtant, l’origine de la notion de scandale, dans le vocabulaire comme dans le fait social, est religieuse. Elle recouvre d’autres réalités que le scandale « moderne » qui se développe progressivement à partir du XVIe siècle. Issu du vocabulaire théologique médiéval (du grec skandalon, « pierre d’achoppement ») qui s’appuie sur les occurrences de ce mot et de ses équivalents dans le texte de la Bible (obstacle, piège, abomination, cri…), le scandale recouvre aussi bien la faute (scandale actif et objectif) qui peut conduire autrui à trébucher (scandale passif) que le trouble public suscité par la connaissance de cette faute (scandale subjectif et réceptionnel). Le scandale médiéval mettait la foi à l’épreuve. C’est pourquoi le scandale était ordinairement tu, ou du moins traité secrètement par l’Église, comme on le voit régulièrement dans les sources traitant des cas de conduites scandaleuses des prêtres. Quand le scandale apparaît en tant que tel dans nos sources, il peut être instrumentalisé comme un moyen d’éducation des foules : c’est le cas dans les sermons par exemple. On peut donc distinguer le bon scandale, utilisé dans le gouvernement de l’Église, du mauvais scandale, qui "déborde" et suscite l’indignation.

Même si l’on manque d’une synthèse française sur la question, les diverses études (cf. Bibliographie infra) qui mobilisent la notion semblent indiquer un glissement progressif vers une forme plus large du scandale et sans doute moins contrôlée, un scandale moral qui mobilise plus spontanément les émotions. Toutefois, quand cette forme de scandale entre dans la conversation publique, est-elle l’illustration d’une contestation des normes sociales qui affleurerait comme par effraction ou au contraire l’efficace instrument d’une remise au pas du corps social consciemment organisée ? Le scandale des derniers siècles du Moyen Âge était-il devenu scandaleux ? En tous cas, à l’aube du XVIᵉ siècle – période marquée par la densité des débats doctrinaux, la complexification des hiérarchies sociales et l’importance accrue de la sphère publique – le scandale pourrait apparaître comme un révélateur privilégié des tensions qui structurent les sociétés occidentales. Il met à nu les frontières internes d’une communauté, ses normes implicites et ses hiérarchies, en rendant visibles les tensions qui d’ordinaire restent latentes.

Ce numéro thématique se propose donc d’examiner à la fois la polysémie et les fonctions sociales du scandale dans l’Italie de la fin du Moyen Âge et du début de la Renaissance (1350-1530), en croisant les approches de l’histoire, de la littérature, de l’histoire de l’art, de la philosophie politique et du droit. Les contributions concerneront en priorité la société italienne, mais les contributions abordant des cas de scandale liés à l’Italie ou à des personnalités italiennes sont également bienvenues.

La période choisie, à la charnière de l’époque moderne, correspond au moment où le scandale sort du strict domaine de l’Église, invitant à mettre en évidence le passage progressif de l’acception première du terme – le scandale soit comme exemple de péché, soit comme dénonciation d’un péché – à une compréhension plus large de ce qui faisait scandale au sein d’un groupe social et à la réaction des communautés scandalisées. L’objectif est d’interroger la façon dont le scandale, dans sa dimension vécue comme dans sa représentation, contribuait à redéfinir les normes collectives, les formes d’autorité et les processus de contrôle moral. Le scandale ne relève en effet pas seulement de la transgression individuelle ; il devient un opérateur de publicité qui fait passer une affaire d’un cercle restreint au "commun" et reconfigure la réputation des personnes comme des institutions. C’est pourquoi l’approche par le scandale devrait permettre de poursuivre le travail de la mise en évidence d’un proto-"espace public de l’opinion" qui adoptait à cette époque des formes diverses et difficilement atteignables par nous, en dehors les cas de cristallisation rendus possibles précisément par le scandale.

Axes de réflexion

La question du scandale pourra tout d’abord être abordée dans le contexte juridique et canonique. En l’absence d’une définition univoque du scandale dans la pensée juridique médiévale (Bianchi Riva, 2022) quels rituels ou procédures étaient mobilisés pour restaurer l’ordre moral troublé ? De cette manière, on tentera d’éclairer la manière dont le scandale s’inscrit dans la pensée de la société sur elle-même à la fin du Moyen Âge : fama, secret et vérité des actes du prince, régulation des conflits entre le peuple et ses élites, rapports de genre... Le scandale, analysé tantôt comme symptôme d’une crise (désignée dans les sources juridiques comme « cris », « tumulte », « désordre », voire « sédition » ou « révolte »), tantôt comme outil de contestation, pourra éclairer les éventuelles transformations des régimes de légitimité.

Ainsi, on pourra s’intéresser au scandale provoqué ou mobilisé par la vie publique, au sens large en somme comme une forme publique d’indignation. On pense par exemple aux crises ou controverses marquantes du type de la controverse qui opposa Lorenzo Valla à Poggio Bracciolini, aux événements extra-ordinaires (on peut s’appuyer sur le cas de l’assassinat de Louis d’Orléans, frère du roi Charles VI en 1409 qui fut justifié par son commanditaire, le duc de Bourgogne, en mobilisant la rhétorique du scandale et en condamnant le rôle de Valentine Visconti auprès du roi fou), ou à des comportements jugés particulièrement amoraux parce que hors-norme ou bien totalement assumés (et l’on pense ici aux critiques contre le pape Alexandre VI). Dans l’analyse, une attention particulière pourra ainsi être portée aux dispositifs de fabrication et de diffusion du scandale (rumeurs, feuilles volantes, éventuellement chroniques, sermons…). Qui définit ce qui est scandaleux ou objet de scandale ? Comment un scandale « prend-il » ? Par exemple, comment se fait-il que la mort suspicieuse de Gian Galeazzo Sforza – qui a permis à Ludovic Le More de devenir duc de Milan – n’ait pas provoqué un large scandale public ?

Une autre piste sans doute fructueuse peut être cherchée dans la narratologie et/ou l’iconologie en mobilisant les sources littéraires et des représentations mettant en scène un scandale : satire, invective, peintures infamantes, provocation visuelle dans les images religieuses (on songe à l’exemple évident de la représentation des Enfers)… Comment la fiction contribue-t-elle à fixer, amplifier ou au contraire détourner les normes morales et sociales en utilisant le moyen de la provocation scandaleuse ? Par quel déplacement un même motif, la nudité par exemple, pouvait être considéré comme moralisateur ou au contraire comme matière à scandale ? D’ailleurs les fictions, même provocatrices, sont-elles réellement scandaleuses ? Une attention particulière pourra être portée aux pratiques de censure, d’effacement ou de récupération symbolique. Les rapports de genre par exemple peuvent être questionnés comme le trope du monde à l’envers, des figures de femmes se détournant ou outrepassant leur rôle social ordinaire. De cette manière, c’est aussi en pensant à la polémique autour du Roman de la Rose de Jean de Meung, introduite par Christine de Pisan qui choque une partie du milieu lettré tout en lui valant de forts soutiens (Deschamps, Gerson) qu’on peut intégrer la querelle littéraire dans le vaste champ du scandale. Les rapports de classe peuvent également nous intéresser, quand ils sont mis en scène, dans les fabliaux et nouvelles, d’une façon où obscénité, anticléricalisme ou satire de la noblesse frôlent le scandale tout en étant protégés par le cadre fictionnel.

Modalités de soumission

Les propositions d’articles (2 500 signes maximum) accompagnées d’une courte notice biographique et d’une bibliographie indicative doivent être envoyées avant le 15 mars 2026 aux adresses suivantes :

valerie.phelippeau@univ-grenoble-alpes.fr 

elise.leclerc@univ-grenoble-alpes.fr

Les contributions retenues seront à remettre avant le 15 janvier 2027 pour expertise en double aveugle. La parution du numéro thématique est prévue pour septembre 2027. Les langues acceptées sont le français, l’italien et l’anglais, étant entendu que les auteurs et autrices privilégieront l’emploi de leur langue maternelle pour rédiger leur contribution. Pour les normes rédactionnelles, voir :  https://journals.openedition.org/cei/2047?file=1 

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Bibliographie indicative

Bianchi Riva Raffaela, Lo scandalo tra alto Medioevo e prima età moderna. Itinerari tra dimensione giuridica, politica e sociale, Turin, G. Giappichelli Editore, 2022.

Bisconti Donatella, Fabiani Daniela, Pierdominici Luca, Schiavone Cristina (dir.), Esclandre. Figures et dynamiques du scandale du Moyen Âge à nos jours, EUM, 2021 ⟨hal-03565073⟩

Boucheron Patrick, Offenstadt Nicolas (dir.), L’espace public au Moyen Âge, Paris, PUF, 2011 https://doi.org/10.3917/puf.bouch.2011.01 

Bureau Pierre, « La « dispute pour la culotte ». Variations littéraires et iconographiques d'un thème profane (XIIIè-XVIè siècles) », Médiévales, n°29, 1995, p. 105-129, https://doi.org/10.3406/medi.1995.1340

Camporeale Salvatore, Thouard Denis (trad.), Poggio Bracciolini contre Lorenzo Valla. Les « Orationes in Laurentium Vallam », dans Fosca Mariani Zini (éd.), Penser entre les lignes, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2001, p. 251-273, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.66809 

De Blic Damien, Lemieux Cyril, « Le scandale comme épreuve. Éléments de sociologie pragmatique », Politix, 71/3, 2005, p. 9-38, https://doi.org/10.3917/pox.071.0009 [ainsi que l’introduction au dossier thématique : « À l'épreuve du scandale », Politix, 71/3, 2005, p.3-7, https://doi.org/10.3917/pox.071.0003]

de Dampierre Eric, « Thèmes pour l'étude du scandale », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 9/3, 1954, p. 328-336, https://doi.org/10.3406/ahess.1954.2291

Fossier Arnaud, « Propter vitandum scandalum. Histoire d'une catégorie juridique (XIIe-XVe siècle) », Mélanges de l'École française de Rome. Moyen Âge, 121/2 (2009), p. 317-348.

Girard René, Celui par qui le scandale arrive, Paris, Hachette, 2006.

Lecuppre Gilles, « Le scandale : de l'exemple pervers à l'outil politique (XIIIe-XVe siècle) », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, n°25, 2013, p. 181-191.

Lett Didier, Viols d’enfants au Moyen Âge. Genre et pédocriminalité à Bologne, XIVe-XVe siècles, Paris, PUF, 2021.

Leveleux-Teixera Corinne, « Le droit canonique médiéval et l'horreur du scandale », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, n°25, 2013, p. 193-211.

Newbigin Nerida, Jousting Alone: Scandal as Social Capital in Renaissance Florence, in Nicholas Eckstein, Nicholas Terpstra (éd.), Sociability and its discontents. Civil society, social capital, and their alternatives in Late Medieval and Early Modern Europe, Turnhout, Brepols, 2010, p. 73-86

Ortalli Gherardo, La pittura infamante. Secoli XIII-XVI, Rome, Viella, 2016.

Perona Blandine, Moreau Isabelle, Zanin Enrica (dir.), Fabrique du scandale et rivalités mémorielles en France et en Europe (1550-1697), Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2022.

Werckmeister Jean, « Théologie et droit pénal : autour du scandale », Revue de droit canonique, XXXIX/1-2, mars-juin 1989, p. 93-109.