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Séminaire Goncourt 2021-2022 :

Séminaire Goncourt 2021-2022 : "Chronique, Chroniqueuses, Chroniqueurs et Chroniqué(e)s"

Publié le par Marc Escola (Source : Eléonore Reverzy)

Séminaire du Groupe Goncourt

Année 2021-2022.

Chronique, Chroniqueuses, Chroniqueurs et Chroniqué(e)s.

 

Par la place prise par le journal, son écriture et sa généricité, la chronique a pollinisé la littérature du dix-neuvième siècle[1]. Jules et Edmond de Goncourt en ont fait l’apprentissage à L’Éclair puis au Paris, à l’époque même où ils engageaient leur entreprise diaristique. Parallèlement, au cours du siècle, au sein de l’université ou des sociétés savantes, historiens et philologues compilent et remettent en circulation les grands chroniqueurs et plus largement les chroniques de l’ancienne France. Parallèlement sont exhumés les gazetiers de la révolution Renaudot. Comptes rendus, apologues, nouvelles, simples anecdotes ou rumeurs urbaines, issues de la rue, des salons et de la République des lettres sont offerts grâce à la réimpression de titres de la presse littéraire du XVIIIe siècle (Bachaumont, Métra), pratiqués par les Goncourt, Aurélien Scholl ou Charles Monselet. Avec ces « gazettes du temps », le sens originel du mot chronique (« récit qui présente les faits historiques dans l’ordre de leur succession ») s’est déjà restreint pour envisager non plus l’histoire dans son déroulement chronologique et édifiant, mais souvent le présent immédiat de la nouvelle à la main : la petite histoire du quotidien. Avec Mérimée et la Chronique du règne de Charles IX, l’histoire se fait vignette et les découpages pittoresques de la linéarité historique, qui s’organise en saynètes et se donne à voir autant qu’à lire, relèvent bien d’une petite histoire, ou d’un envers de l’histoire, qui ne sont pas dépourvus pour autant d’une exemplarité. Le sous-titre du Rouge et le Noir, « chronique du XIXe siècle », puis « chronique de 1830 », implique également une possible généralisation à partir de l’enregistrement de petits faits vrais et de la biographie d’un fils de charpentier.

La chronique pose un observateur face à la comédie humaine qui y saisit des contenus curieux, drôles ou significatifs, offrant matière à la conversation par leur viralité. C’est une chambre d’échos de ce qui a lieu et se dit dans les espaces de sociabilité (salons, dîners, théâtres, cafés, salles de rédaction), aussi use-t-elle plus que raison du name-dropping en s’articulant parfois au « puff ». L’expression « défrayer la chronique » est alors en cohésion avec l’individualisme, la promotion et la diffusion d’une image publique, nourrie certes d’actes et de paroles, mais bien davantage de leur reportage et de leur partage par des communautés. De fait, on assiste à une réduction du périmètre de la chronique qui en vient à se voir traitée en quelques feuillets, sinon en quelques lignes, le tout monté en mosaïques. Tout journaliste n’est pas chroniqueur[2] en titre. La hiérarchie du journal réserve cette rubrique à des personnalités notables du champ médiatico-littéraire.

De la même manière qu’en médecine une maladie est définie comme « chronique », la société dans son ensemble semble vivre une expérience « chronique », celle de l’entrée dans une modernité déterminée par la publicité, le storytelling et la tension entre nouveauté et péremption. C’est le nouveau régime d’un reportage universel, sinon en temps réel, du moins peu différé. La chronique s’offre toujours comme « relation » à la fois dans son sens générique, mais aussi anthropologique : connaissance du réel et culture partagée. En effet, la chronique moderne conserve sa dimension narrative mais en « feuilletant » le social. En prise sur le présent, elle saisit des moments, des expériences, des existences, des sociabilités qu’elle dote soit d’une forme d’exemplarité dans le cadre d’une sociologie spontanée qui prolonge le physiologique et le panoramique, soit d’un exotisme acculturant le lecteur à la sémiotique de la Grande Ville. Les Goncourt, écrivains « phonographes » comme l’a montré Jean-Louis Cabanès, restitue ainsi la vie parlante qui les entoure, saisissant des mots, transcrivant des formules, consignées dans leur Journal avant d’être prêtées à leurs personnages : cette mémoire orale et chroniqueuse irrigue aussi bien leurs ouvrages d’historiens que leurs romans. La chronique, plus qu’un genre, est une voix, un mode d’énonciation dialogique prenant en charge et contrôlant la polyphonie sociale.

Péguy au début du XXe siècle lit les témoignages sur la Commune de Maxime Vuillaume comme une nouvelle chronique qui, loin de « l’histoire endimanchée » des historiens, est seule garante du rendu des événements. Serait-ce un héritage immédiat des nouvelles écritures que le journalisme littéraire expérimente entre relation des faits, enquête, écrit testimonial et reportage ? Il y a ainsi des moments « chronique » dans le Journal des Goncourt – au moment du Siège et de la Commune sous la plume d’Edmond, auparavant lors des comptes rendus de premières, de soirées, de grands dîners. Ainsi un dîner chez la Païva peut-il inspirer une chronique méchante qui, à rebours de l’euphémisation de la chronique mondaine, s’attache à décrire ridicules et travers, à relever bons et mauvais mots, à décliner rosseries diverses. Chérie est envahi par la chronique mondaine comme l’a montré Guillaume Pinson dans Fiction du monde, prenant ainsi la suite de Charles Demailly, « roman parlant » où des personnages chroniquent les uns devant les autres l’activité culturelle du temps dans la lignée d’Illusions perdues.

Les contributions pourront prendre en compte les usages que les Goncourt font de la chronique à la fois dans leur traitement de l’histoire, notamment celle de l’art, dans leur expérience de journalistes et dans leurs proses. Il peut être intéressant de se pencher sur les liens profonds que ce genre entretient avec l’anecdote qui en constitue le fonds et rayonne aussi bien à travers revues et journaux qu’à travers une histoire littéraire anecdotique qui se développe de manière significative. De même, elle gravite autour d’un regard fortement individualisé qui sait se distinguer par son acuité ou son esprit et basculer souvent naturellement dans la satire ou le caricatural, quand il n’est pas typologique en saisissant une situation ou un être à partir d’un détail. Ainsi, lorsqu’elle aborde le compte rendu de la sociabilité parisienne, la chronique a à voir aussi bien avec le portrait, le croquis ou l’esquisse. De même on pourra s’interroger sur le fait que le terme « chronique » détermine aussi souvent des contributions spécialisées, lorsqu’il est associé à la bibliographie, au théâtre, aux salons, à la science ou à la finance. Le chroniqueur opère des choix, a une fonction prescriptive et sa pratique libre et personnelle est mitoyenne de la « critique » dont elle semble constituer une forme mondaine et médiatique. La chronique est ainsi labile, c’est une forme ouverte qui par la concurrence entre journalistes s’offre souvent comme exercice de style, voire performance. La visée du présent dont la chronique rend essentiellement compte ne peut être, enfin, séparée de la question littéraire et artistique du réalisme et du naturalisme. Le roman dit « parisien » ou de « province » a l’ambition de saisir le social dans une optique influencée par la chronique et le reportage.

Éléonore Reverzy & Jean-Didier Wagneur

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Le séminaire se déroulera à la Sorbonne nouvelle à partir du 22 octobre 2021 un vendredi après-midi par mois et s’achèvera par une journée d’études qui se tiendra à la Maison de la recherche de la Sorbonne nouvelle début mai 2022. Les propositions d’interventions sont attendues pour le 30 septembre 2021 aux adresses suivantes : eleonore.reverzy@sorbonne-nouvelle.fr et jeandidierwagneur@hotmail.com.

 

 

 

 

 

[1] Un sondage dans le catalogue des imprimés de la Bibliothèque nationale de France fait apparaître pour le seul dix-neuvième siècle presque 700 titres et sous-titres de périodiques contenant le terme « chronique » et près de 5000 volumes. Tout en prenant en compte les rééditions, c’est une production qui est par trois fois supérieure à celle du siècle précédent. Même constatation lorsqu’on utilise ngramviewer pour analyser la courbe des occurrences entre 1750 et 1900. Compte tenu du corpus propre à Google livres et un usage important en histoire comme de la forme adjectivée dans les sciences médicales, on constate autour des années 1840 un décollage significatif du terme.

[2] Le journalisme confond souvent les surtitres « feuilleton » et « chronique ». Ainsi la série de Gavarni « Les Messieurs du feuilleton » qui réunit les chroniqueurs du Paris. Voir la courbe de fréquence calculée avec Retronews.