Agenda
Évènements & colloques
Auteurs et autrices sous influence (Séminaire littéraire des armes de la critique, ENS Paris)

Auteurs et autrices sous influence (Séminaire littéraire des armes de la critique, ENS Paris)

Publié le par Vincent Berthelier

Vendredi 23 octobre, salle Paul Langevin, 29 rue d'Ulm, de 15h à 18h.

Dans le cadre de la première séance du Séminaire littéraire des Armes de la critique, séminaire qui entend approcher les phénomènes littéraires et culturels d’un point de vue matérialiste, c’est-à-dire en les réinscrivant dans le contexte historique, économique et sociologique de leur production, nous nous intéresserons aux notions littéraires d’intertextualité et d’influence.

Dans leur ouvrage consacré au Sujet lecteur, Annie Rouxel et Gérard Langlade critiquaient la « conception autoréférencée de la littérature » conduisant à une « utilisation à la fois réductrice et systématique de la notion d’intertextualité » : « La littérature parle en priorité de la littérature et lire une œuvre consiste avant tout à installer celle-ci dans un réseau de références intertextuelles1. » Mais une autre utilisation de l’intertextualité est-elle possible ? Cela ne va pas de soi, l’intertextualité pouvant être considérée comme l’une des bêtes noires d’une conception externaliste du fait littéraire, précisément désireuse de « ne pas regarder les textes comme des systèmes clos ni comme des réseaux d’intertextes2 ».

Cette immanence textuelle est inhérente à la première définition de l’intertextualité que propose Julia Kristeva dès les années 1960. En effet, le terme apparaît d’abord sous sa plume pour désigner le « croisement dans un texte d’énoncés pris à d’autres textes3 ». Chaque mot compte : l’idée de croisement renvoie au dialogisme bakhtinien tel qu’il avait été développé en 1929 dans Problèmes de la poétique de Dostoïevski, avec néanmoins une extension de sens notable, puisque le dialogisme bakhtinien ne concernait en aucun cas tous les textes, comme ce sera le cas chez Kristeva4. Quant au terme de texte, il doit être entendu comme un « système de signes » englobant, comme le rappelle Laurent Jenny, « œuvres littéraires, langages oraux, systèmes symboliques sociaux ou inconscients5 ». Le pouvoir de la notion telle qu’elle a été définie par Kristeva était donc d’étudier des objets qui transcendaient le texte tout en respectant l’exigence d’immanence textuelle du groupe Tel Quel6.

Or cette clôture du texte propre à l’intertextualité ne peut se comprendre qu’en opposition à d’autres approches littéraires, comme la critique des sources ou l’influence. Ce sont bien à ces dernières que Roland Barthes, en 1973, oppose sa définition de l’intertexte : « L’intertexte, condition de tout texte, quel qu’il soit, ne se réduit évidemment pas à un problème de sources ou d’influences ; l’intertexte est un champ général de formules anonymes, dont l’origine est rarement repérable, de citations inconscientes ou automatiques, données sans guillemets7. » En d’autres termes, l’intertextualité conteste l’influence en ce qu’elle n’a nul besoin de « prouver le contact entre l’auteur et ses prédécesseurs8 ». Au modèle de la « dérivation philologique » s’est donc substitué celui de la « ressemblance structurale9 », attentive au rapport de texte-à-texte et, plus précisément, à la transformation par le texte de son intertexte (là où l’influence s’intéressait davantage au « trajet de la source au point d’arrivée10 »).

Programme de la séance :

 

1) Esther Demoulin (Sorbonne Université), « À quelles conditions une conception matérialiste de la notion d’intertextualité est-elle possible ? »

Nous proposerons dans un premier temps un panorama des différentes définitions données par la critique à la notion d’intertextualité, de Séméiotikè (1969) de Julia Kristeva à Palimpsestes (1982) de Gérard Genette. Si l’on peut convenir, avec Jean-Michel Adam, qu’« [o]n ne compte plus les synthèses qui retracent l’origine et le devenir du concept d’intertextualité11 », reste que ces synthèses s’arrêtent souvent aux années 1980, et il s’agira également d’interroger les usages contemporains de la notion chez des critiques aussi divers que Rainer Rocchi ou Valérie Buchelli12. Dans un deuxième temps, nous nous attarderons sur les quelques applications matérialistes qui ont pu être proposées de l’intertextualité – ce sera alors l’occasion d’aborder les travaux de Pierre V. Zima et de Marc Angenot13, notamment. Enfin, dans un troisième et dernier temps, nous tenterons de suggérer quelques modifications à apporter à la définition de cette notion-phare pour son utilisation dans une étude de l’œuvre littéraire qui prendrait en considération son contexte de production.

 

2) Jordi Brahamcha-Marin (Labo 3L.AM), « Usages de la notion d’“influence” en littérature comparée »

C’est sans doute dans le champ de la littérature comparée que la notion d’« influence » a été le plus fermement théorisée au XXe siècle, avec l’objectif explicite de rattacher la littérature comparée à cette autre discipline qu’est l’histoire littéraire. La centralité accordée à cette notion suppose de privilégier certaines démarches comparatistes au détriment de certaines autres, alors soupçonnées de gratuité voire d’idéalisme. Pour explorer cette notion, nous prendrons pour guides Paul Van Tieghem (La littérature comparée, 1931) et Philippe Van Tieghem (Les influences étrangères sur la littérature française, 1550-1880, 1961) et nous évoquerons quelques débats contemporains.

 

3) Théo Millot (Sorbonne Université), « Pensée de l’influence et des cadrages intermédiaires dans Le Neuf, le différent et le déjà-là de Judith Schlanger (2014) »

Au cours des années 2010, plusieurs essayistes français œuvrent au renouvellement des théories de l’influence. Parmi ces divers travaux, nous nous intéresserons en particulier à l’exploration de la notion proposée par la philosophe Judith Schlanger dans son essai Le Neuf, le différent et le déjà-là. Dès ses premiers ouvrages (Penser la bouche pleine, 1975 ; L’invention intellectuelle, 1983), Judith Schlanger s’intéresse aux conditions d’émergence de la nouveauté dans la pensée scientifique. Elle y montre le rôle clef des schèmes langagiers et des métaphores dans l’élaboration de nouvelles conceptions. Schlanger dirige également un collectif sur la pensée et l’innovation en 1990 (SubStance, 62/63). Sa propre contribution au dossier porte alors un titre qu’elle convoquera et nuancera vingt-cinq ans plus tard en déplaçant le curseur de son étude vers les enjeux de l’influence : « The New, the Different and the Very Old ».  Après une présentation générale de l’ouvrage paru en 2014, nous analyserons plus précisément la façon dont Judith Schlanger interroge le lien entre la détermination et l’influence, opérant une plongée dans la réflexion sociologique sur les médiations, en s’appuyant notamment sur les principia media de Karl Mannheim. Enfin, nous tenterons de replacer l’ouvrage de Judith Schlanger dans un contexte plus large de publications essayistes, entre Le Plagiat par anticipation de Pierre Bayard (2009) et Qui a peur de l’imitation ? de Maxime Decout (2017).

 

1 Annie Rouxel et Gérard Langlade, « Avant-propos », Le Sujet lecteur. Lecture subjective et enseignement de la littérature, Annie Rouxel et Gérard Langlade (dir.), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004, p. 15.

2 Jordi Brahamcha-Marin, « Présentation du SLAC : histoire, programme, principe », p. 4. URL : https://f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/851/files/2018/11/Présentation-du-SLAC.pdf. Consulté le 25 novembre 2019.

3 Julia Kristeva, Séméiotikè. Recherches pour une sémanalyse, Paris, Éditions du Seuil, 1969, p. 115.

4 Sophie Rabau, L’Intertextualité, Paris, GF-Flammarion, coll. Corpus/Lettres, 2002, p. 22.

5 Laurent Jenny, « La stratégie de la forme », Poétique, n° 27, 1976, p. 261.

6 Ce qu’a parfaitement décrit Sophie Rabau, op. cit., p. 26.

7 Roland Barthes, « Texte (théorie du) », Œuvres complètes, IV, Éric Marty (dir.), Paris, Éditions du Seuil, 2002, p. 451.

8 Michael Riffaterre, « Sémiotique intertextuelle : l’interprétant », Revue d’esthétique, n° 1-2, 1979, p. 131.

9 Massimo Leone, « L’inépuisable : intertextualité et influence », Pierre Marillaud et Robert Gauthier (dir.), L’Intertextualité, actes du 24e colloque d’Albi Langages et signification, Toulouse, C.A.L.S./C.P.S.T., 2004, p. 249.

10 Sophie Rabau, op. cit., p. 16.

11 Jean-Michel Adam, Souvent textes varient. Génétique, intertextualité, édition et traduction, Paris, Classiques Garnier, 2018, p. 207. On peut citer celles de Nathalie Piégay-Gros, L’Intertextualité, op. cit. ; d’Anne-Claire Gignoux, Initiation à l’intertextualité, Paris, Ellipses, coll. Thèmes et études, 2005 ; Tiphaine Samoyault, L’Intertextualité. Mémoire de la littérature, Paris, Armand Colin, coll. 128, 2001 et de Sophie Rabau, L’Intertextualité, op. cit.

12 Rainier Rocchi, L’Intertextualité dans l’écriture de Nathalie Sarraute, Paris, Classiques Garnier, 2018 ; Valérie Buchelli, Intertextualité exotique de Victor Segalen, Genève, Droz, 2019.

13 Pierre V. Zima, Manuel de sociocritique, Paris, Picard, 1985 ; Marc Angenot, 1889. Un état du discours social, Montréal, Balzac, coll. L’Univers des discours, 1989.