Éditer la poésie (XIXe–XXIe s.) Histoire, acteurs, modes de création et de circulation. Avec Lénaïg Cariou, Abigail Lang & Liliane Giraudon (Sorbonne nouvelle)
Première séance, 26 mars 2026, 16h-19h
Lénaïg Cariou, « Être, devenir éditrice de poésie (XIXe-XXIe siècle) : un panorama »
Si Martine Reid, dans Femmes et littérature, dénombre « quelques figures d’éditrices », souvent « veuves d’éditeurs-libraires » dans le paysage éditorial essentiellement masculin de la première moitié du XIXe siècle, les femmes demeurent, jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, les grandes absentes des milieux éditoriaux. À quelques rares exceptions près, en France, il faut attendre les années 1970 pour que, dans l’élan des combats féministes, des femmes s’emparent des moyens de productions et prennent la direction de collections (« Autrement dites », chez Minuit, par exemple, dirigée par Luce Irigaray), ou de maisons d’édition (Les Éditions des Femmes). Ce mouvement, toutefois, ne dure qu’un temps, et reste, encore aujourd’hui, relativement marginal – plus encore en poésie.
Si, comme le remarque Sébastien Dubois dans La Vie sociale des poètes, les années 1970 correspondent à l’« entrée d’une génération de femmes dans la poésie contemporaine » (Anne-Marie Albiach, Danielle Collobert), presque aucune d’entre elles n’accèdent au rôle d’éditrice. Quand elles y accèdent, ce n’est pas pour diriger des collection poésie dans les grandes maisons, comme leur confrères (Denis Roche au Seuil, Claude Esteban chez Flammarion, etc.), mais pour prendre la direction de supports précaires et sans financements spécifiques, comme les revues (Liliane Giraudon et la revue Banana Split).
Le volume récent Éditer en poète (Isabelle Diu et Serge Linarès) permet de le constater : les femmes semblent absentes de l’histoire de l’édition de poésie, plus encore que les poétesses. Il s’agira donc de s’interroger sur les raisons historiques, sociales et culturelles de cette absence, tout en montrant qu’à la faveur d’un mouvement de féminisation croissante du monde de l’édition ces dernières décennies, le monde de l’édition de poésie, tend lui aussi, lentement, à se féminiser. Je montrerai que cette féminisation se fait d’abord par le biais de la figure du « couple d’éditeurs » (José et Nicole Corti, Virginia et Leonard Woolf et Hogarth Press, Raquel et Emmanuel Hocquard et les éditions Orange Export Ltd, etc.) que je définirai comme une sous-catégorie de la notion de « couple littéraire », forgée par Esther Demoulin.
Il s’agira, enfin de catégoriser la manière dont le boom de l’édition féministe dans le sillage du mouvement #metoo a accéléré la féminisation des milieux de l’édition de poésie cette dernière décennie, sans pour autant permettre aux femmes, pour l’instant, d’accéder à la tête des grandes maisons d’édition de poésie.
Lénaïg Cariou est chercheuse, traductrice et poète. Elle prépare une thèse sur Emmanuel Hocquard et l’aventure poétique Orange Export Ltd à l’Université Paris 8 et l’Université Paris Cité ; dans ce cadre, elle a été chercheuse associée à la BnF sur le fonds Emmanuel Hocquard et Raquel Lévy de 2022 à 2025, et a reçu le Prix Jeune Chercheur de la Fondation des Treilles. Elle a codirigé deux volumes sur la poésie moderne et contemporaine : Contre la poésie, la poésie. Du dissensus en poésie moderne et contemporaine (Presses Universitaires de Liège, 2024) et Qu’est-ce qu’une femme poète ? Histoire, création, politique (Presses Universitaires de Vincennes, à paraître en juin 2026). En parallèle, elle traduit de la poésie états-unienne en français, et inversement, avec le collectif Connexion Limitée (Prix de traduction de la Quebec Writers Federation 2025), et codirige la collection « Poésie Commune » des éditions MF. Dernières publications de poésie : À main levée (LansKine, 2024), La poésie n’est pas une bonne fille (Art&Go, 2024, avec Liliane Giraudon et Maxime Hortense Pascal), les dires (MF, avril 2026).
—
Liliane Giraudon, « Pirater l’édition », entretien avec Abigail Lang
Née en 1946, Liliane Giraudon vit à Marseille. Son travail d’écriture, situé entre prose (la prose n’existe pas) et poème (un poème n’est jamais seul) semble une traversée des genres. Entre ce qu’elle nomme « littérature de combat » et « littérature de poubelle », ses livres, publiés pour l’essentiel aux éditions P.O.L., dressent un spectre accidenté. À son travail de « revuiste » (Banana Split, Action poétique, If, La gazette des jockeys camouflés, Kes Kiels Foutent, Calling Card, Marpargo…) s’ajoute une pratique de la lecture publique (Quatuor Manicle) et de ce qu’elle appelle son « écriredessiner » : tracts, livres d’artiste, expositions, ateliers de traduction, feuilletons, vidéo (avec Patrick Laffont), théâtre (avec Geoffrey Coppini, Hubert Colas, Yves-Noël Genot et Robert Cantarella), radio (Atelier de Création Radiophonique et Fictions France Culture), actions minuscules… Du 20 septembre au 20 décembre 2025, le CipM lui a consacré une grande exposition intitulée : Madame himself & l’humour poétasse. Elle est aujourd’hui considérée comme une figure majeure de la poésie contemporaine.
« Une existence tordue » pourrait être le titre de son laboratoire d’écriture où circulent des voix.
Derniers livres publiés :
La jument de Troie, P.O.L., 2023.
Une femme morte n’écrit pas, Al dante / Les Presses du réel, 2023.
Une part de tarte rouge, dessins Bernard Moninot, Artgo & Cie, 2025.
Pot pourri, P.O.L., 2025.
La petite G (Tribulations), Plaine Page & CIPM, 2025.
Sister, Les cahiers de la Seine, 2026.
Abigail Lang est professeure de littérature nord-américaine à Université Paris Cité et membre de l’UMR 8264 ECHELLES. Elle est l’autrice de La Conversation transatlantique. Les échanges franco-américains en poésie depuis 1968 (2021) et a dirigé plusieurs volumes collectifs, dont Archives sonores de la poésie (2019) et Liliane Giraudon. Fragments polyphoniques (2025). Traductrice d’une vingtaine d’ouvrages de poésie anglophone en français (Louis Zukofsky, Lorine Niedecker, David Antin, Charles Bernstein, Tracie Morris, J. H. Prynne, Caroline Bergvall…), elle anime avec Vincent Broqua et Olivier Brossard le collectif Double Change, qui organise des lectures de poésie bilingues depuis 2000, et le programme de recherche Poets & Critics. Avec Michel Murat et Céline Pardo, elle a mis en œuvre le site Archives sonores de poésie, qui vise à inventorier, archiver, diffuser et valoriser les fonds sonores et audiovisuels de poésie en langue française. Avec Thalia Field, elle a composé un essai-performance autour de Gertrude Stein (A Prank of Georges, 2010) et un roman d’espionnage sur la traduction (Leave to Remain. Legends of Janus, 2019).
—
Pour suivre la séance en ligne, écrire à: serge.linares@sorbonne-nouvelle.fr