Après-midi d'étude « La figure de l’ouvrier et de l’ouvrière au XIXe siècle en Grande-Bretagne »
Le lycée Champollion organise le mardi 19 mai 2026 de 13h à 15h une après-midi d'étude transdisciplinaire autour de la représentation de la figure de l’ouvrier et de l’ouvrière au XIXe siècle en Grande-Bretagne.
Nous aurons le plaisir de croiser quatre approches complémentaires en civilisation, art, littérature et cinéma grâce aux interventions suivantes:
1) Civilisation: « Ni ouvrières, ni patronnes. Place et rôle ambivalent des « contremaîtresses britanniques » dans l'industrie textile, années 1860-1914. » Margaux Veth, étudiante en double master histoire-anglais à Sorbonne-Université.
Elles ne sont pas tout à fait ouvrières mais ne sont pas non plus du côté du patronat. Elles exercent un "métier d'hommes", sans pour autant être plus "viriles" que leurs subordonnées. Elles ne sont pas prolétaires, mais ne sont pas non plus favorisées par le capital : les "contremaîtresses britanniques" ont une place ambivalente au sein des usines textiles à la fin du XIXe siècle.
De fait, le capitalisme industriel s’appuie sur des récits culturels et genrés pour stabiliser la main-d’œuvre et justifier les hiérarchies sur le lieu de travail. Certaines affectations sont ainsi amplement façonnées par les oppositions masculin / féminin, qualifié / déqualifiée, supérieur hiérarchique / subordonnée, si bien que le travail des femmes est regardé comme une impasse. Cette répartition sectorielle de l’emploi engendre une forte différenciation sexuée des postes : les hommes sont majoritairement affectés aux emplois exigeant de la force physique, un haut niveau de qualification ou comportant des risques élevés, tandis que les femmes se voient attribuer des tâches associées à des prétendues « qualités naturelles » telles que la délicatesse, la précision ou la dextérité. L'arrivée de femmes qualifiées à l'usine constitue donc un changement de paradigme : d'une part, elles cessent d’être invisibles, d'autre part, elles évoluent dans un espace mixte, et contribuent directement à l'économie familiale par l'obtention d'un salaire, ce qui jusqu'alors était le propre du male breadwinner. Leur entrée en usine différencie lieu de travail et lieu de vie, "la cellule de reproduction n’est plus la cellule de production"1. Cette présence est d'autant plus importante qu'elle représente souvent une menace pour les salaires masculins, indexés à la baisse sur les salaires féminins.
Alors, en tant qu'elles sont femmes, en minorité démographique sur leur lieu de travail, et qualifiées, la condition singulière des "contremaitresses britanniques" est à examiner. Les journaux de la presse ouvrière et industrielle (Yorkshire Factory Times, Cotton Factory Times) constituent la source principale de cette recherche.
2) Art : «Entre idéalisation et prise de conscience de la réalité du travail ouvrier au XIXe siècle dans l’art britannique». Agathe Viffray, étudiante Ecole du Louvre, classe préparatoire au concours de conservation du patrimoine de l’INP.
Le XIXe siècle est celui de la révolution industrielle en Europe. Ce changement des modes de production et de consommation s’est déjà initié à la fin du XVIIIe siècle en Grande Bretagne. La mécanisation du travail en usine et en atelier crée une classe sociale inédite : celle des ouvriers. Cet individu nouveau est le symptôme de la modernisation de la Grande Bretagne. C’est la raison pour laquelle il devient progressivement un sujet de prédilection pour les artistes tout au long de l’époque victorienne (1837-1901) jusqu’à la Première Guerre mondiale.
L’idéalisation de la situation de l’ouvrier prédomine d’abord dans les productions artistiques. Dépeint soit au travail, soit au repos, l’ouvrier, comme le berger avant lui, incarne la vie simple et besogneuse. Métaphore du progrès et de l’homme bien portant qui subvient aux besoins de sa famille, il symbolise des valeurs chères à la société de l’époque.
La figure de l’ouvrier est souvent allégorique, cependant la force ouvrière est d’une grande diversité. Si les hommes sont les plus nombreux à être employés dans les manufactures, les mines ou les usines, les ouvrières sont elles aussi largement présentes dans certains ateliers qui fabriquent des fleurs artificielles ou mettent des produits en conserve. La différence de traitement entre un sujet masculin et un sujet féminin laisse transparaître une érotisation et un désir de domestication ou, au contraire, une hystérisation de l’ouvrière.
A la fin du siècle, le discours social prend davantage d’ampleur et vient contrebalancer la parole des industriels paternalistes. Les revendications des prolétaires eux-mêmes se font plus nombreuses. Ces différents facteurs modifient en profondeur les représentations convenues de ces travailleurs qui, pour certaines, illustrent la prise de conscience des dures conditions d’exercice du labeur ouvrier.
3) Littérature: «Place et mobilité : les femmes au travail dans North and South d’Elizabeth Gaskell». Elodie Raimbault-Luizard, MCF, Laboratoire ILCEA4, Université Grenoble Alpes.
Le roman North and South, dans la veine du Condition-of-England novel, aborde plusieurs questions brûlantes des années 1850, notamment l’injustice sociale causée par les conditions de travail insalubres de l’industrie textile et la responsabilité morale des capitalistes vis-à-vis des travailleurs. Le roman se présente d’abord sous la forme d’une série de dichotomies entre espaces géographiques, classes sociales et genres : tout semble opposer le sud rural et le nord industriel ; les riches et les pauvres ; les oisifs et les travailleurs ; les hommes et les femmes. Toutefois, ces définitions clivantes sont remises en question par Elizabeth Gaskell qui introduit une dynamique de mobilité entre ces catégories ; à travers la mobilité géographique et sociale du personnage de Margaret Hale, le récit se déploie sous la forme du roman de formation, en jouant sur les notions de fixité et de déplacement, de place et de changement.
En articulant une lecture sociale et économique des figures de travailleuses et une approche géocritique des espaces représentés, cette communication analysera comment Gaskell décline le motif des femmes au travail pour composer un espace littéraire complexe et nuancé. Ce motif soulève la question de la place des femmes – le mot «place» devant être entendu ici à la fois comme emploi (position en anglais) et comme espace (space ou place), ce qui nous mène à questionner le lien entre fonction sociale et spatialité. Les ouvrières ne sont pas seulement victimes des mauvaises conditions de travail à l’usine, elles sont aussi force de changement social lors de la grève et maîtresses de l’espace public de la rue au quotidien. Travailler signifie pour les femmes avoir sa place à la fois dans l’espace public et dans l’espace domestique, cette même place pouvant être interprétée comme enfermement et oppression, ou au contraire comme l’occasion d’une prise de pouvoir sur un environnement.
Comme relevé par de nombreux critiques, il semble paradoxal que le personnage de Bessy Higgins, malade et donc confinée à l’espace domestique, incarne presque à elle seule la figure de l’ouvrière dans North and South. Toutefois, le travail industriel n’est pas le seul travail féminin exploré dans le roman, où figurent des ouvrières agricoles et des travailleuses domestiques (Dixon, Charlotte, Mary), migrantes économiques pour certaines, ainsi que des femmes fournissant un travail gratuit.
Lorsque le travail est de l’ordre de la vocation, du soin ou de la charité autres que financière, à l’instar de celui fourni par Margaret auprès de sa famille ou des pauvres, les enjeux sociaux ne sont plus les mêmes. Ce travail détaché de la question de l’argent amène Margaret à arpenter l’espace urbain et l’espace national d’une autre manière, et ainsi créer de nouvelles trajectoires qui interrogent subtilement cette société industrielle, capitaliste et patriarcale.
4) Cinéma: «La figure ouvrière dans North & South (Sandy Welch, BBC, 2004)». Anne-Lise Marin-Lamellet, MCF, Laboratoire ECLLA, Université Jean Monnet de Saint-Étienne.
Dans son étude du cycle des « romans industriels » publiés au milieu du XIXe siècle, Raymond Williams (1958) écrit à propos du roman d’Elizabeth Gaskell :
She takes up here her actual position, as a sympathetic observer. […] Margaret’s arguments with the mill-owner Thornton are interesting and honest, within the political and economic conceptions of the period. But the emphasis of the novel, as the lengthy inclusion of such arguments suggests, is almost entirely now on attitudes to the working people, rather than on the attempt to reach, imaginatively, their feelings about their lives. (emphase d’origine, 91-92)
Ce reproche d’une classe ouvrière « parlée » plutôt que « parlante » a été une critique constante dans les réflexions autour de la représentation de cette catégorie sociale, dans la littérature comme au cinéma (Kirk, 2009, 5). À la fin des années 1950, la British New Wave est le premier mouvement cinématographique qui a véritablement donné un statut de héros à l’ouvrier britannique à l’écran, même si ces films étaient eux aussi réalisés par des cinéastes qui n’étaient pas issus de la classe ouvrière. Ce cycle de films a néanmoins lancé une nouvelle façon de voir et de représenter les membres issus de cette classe qui a irrigué cinéma et télévision jusqu’à nos jours.
Cette influence est désormais perceptible dans les adaptations de classiques de la littérature britannique comme North and South. Contrairement à ce que laissait entendre un critique du Sunday Express en 2006, cette minisérie n’est pas qu’un « Pride and Prejudice with a social conscience ». Si le caractère heritage est présent dans ce costume drama focalisé, comme dans le roman d’origine, sur et par le couple bourgeois Margaret/Thornton, on remarque toutefois l’importance donnée aux divers représentants de la classe ouvrière alors en plein développement. Il n’est bien sûr pas question d’un héros ouvrier dans la minisérie. Cependant, par l’ajout de personnages, même secondaires, de scènes et de mises en espace à la portée très symbolique, par les dialogues et la mise en scène de passages simplement narrés ou rapportés dans le roman, la condition ouvrière devient plus qu’une toile de fond dans la minisérie. Si chaque personnage exprime une facette de la figure ouvrière, l’ensemble donne un aspect choral à un collectif souvent perçu comme monolithique et ici débarrassé des obsessions victoriennes de tempérance et de bigoterie.
En parallèle, les scènes de confrontation voire d’affrontement avec les employeurs et l’évolution de ces relations houleuses vers une forme de pacification et de respect mutuel, au-delà de la promotion des valeurs chrétiennes et humanistes de l’œuvre originale, retracent de manière symbolique l’histoire des relations industrielles au cours du XIXe siècle. De la répression sanglante du mouvement ouvrier à l’accommodement stratégique des « maîtres » pour maintenir la paix sociale avec ceux qui, avant la loi de 1875 (Employers and Workmen Act), étaient encore considérés comme des serviteurs (Master and Servant Act 1823) sinon des esclaves, la minisérie offre in fine une illustration ironique de la dialectique hégélienne.
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1RIPA, Yannick, Les Femmes, actrices de l’Histoire, Paris, SEDES, 1999.