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Perte des œuvres, pensées de la perte en Europe centrale, balkanique et orientale : corpus, méthodes, discours (XIXe – XXIe siècle)

Perte des œuvres, pensées de la perte en Europe centrale, balkanique et orientale : corpus, méthodes, discours (XIXe – XXIe siècle)

Publié le par Perrine Coudurier (Source : Andjela Radonjic )

Colloque international

Perte des œuvres, pensées de la perte en Europe centrale, balkanique et orientale : corpus, méthodes, discours (XIXe – XXIe siècle)

 

Ce colloque prend pour point de départ une interrogation sur la perte des œuvres dans les études balkaniques, centre- et est-européennes. Depuis près de quinze ans, la réflexion sur les livres, les films et plus largement les corpus perdus s’est affirmée comme un champ de recherche à part entière. La publication de Présence des œuvres perdues de Judith Schlanger en 2010 constitue un jalon majeur, en proposant une pensée de la perte conçue comme phénomène culturel et perceptif. Elle est suivie par l’ouvrage de Roger Chartier consacré à Cardenio (2011), puis par plusieurs entreprises collectives en 2012, dont les dossiers « Mémoire(s) de la perte » (Acta Fabula) et Théorie des textes possibles. Dans le sillage de ces travaux, et prolongeant le déplacement opéré par Schlanger vers une approche phénoménologique, William Marx consacre en 2020-2021 un cours au Collège de France aux Bibliothèques invisibles, avant de poursuivre cette enquête dans À la recherche des œuvres perdues. 

Il s’agit pour nous de faire apparaître des recherches analogues menées en Europe centrale et orientale. Nous souhaiterions faire dialoguer les outils méthodologiques élaborés ces dernières années par les comparatistes et les philosophes avec les problématiques d’une aire culturelle, qui présente une double singularité. D’une part, en littérature, les œuvres inachevées (Musil), avortées (Dostoïevski) ou empêchées (Schulz) y occupent depuis longtemps une place dans les canons et les histoires. D’autre part, cette aire est profondément marquée, jusque dans l’actualité la plus récente, par des projets d’effacement culturels. Nous faisons l’hypothèse que, dans ce champ, la perte ne constitue pas seulement une condition de la recherche, ni même un objet d’analyse, mais qu’elle a produit une imagination théorique, des paradigmes, bref : un discours pour penser les objets culturels. C’est cette fécondité, à la fois artistique et théorique, des constructions sémantiques autour de l’idée de perte, que ce colloque entend interroger.

La perte des objets

Le premier axe de ce colloque est consacré à la perte des supports matériels des œuvres et aux conséquences méthodologiques qu’elle enveloppe. 

Manuscrits détruits ou inaccessibles, éditions disparues, archives fragmentaires ou fermées, supports techniques obsolètes, fonds volontairement lacunaires ; la perte des supports peut également être pensée a priori, comme dans les travaux récents consacrés au « cinéma non fait » (Undone Cinema) : ces derniers ont montré que l’absence de support filmique pouvait devenir le point de départ d’une enquête rigoureusement documentée, attentive aux conditions matérielles et institutionnelles de l’inachèvement. Nous valorisons notamment les recherches qui posent la question du statut (épistémique, opéral) des objets substitutifs et du type de discours qui peut être produit à partir d’eux : discours sur l’objet qu’ils remplacent et/ou discours indépendant de celui-ci.

La perte comme objet de discours

Le deuxième axe que nous proposons aux contributeurs d’explorer porte sur la perte comme objet des œuvres d’art et de réflexion en Europe centrale, balkanique et orientale. Le sentiment d’une prépondérance des « forces de perte » sur les « forces de conservation » y apparaît très tôt comme un questionnement structurant ces espaces de création. 

Cette logique de l’effacement se donne à lire, par exemple, dans l’œuvre de Danilo Kiš, où la poétique des archives, étroitement liée à l’angoisse d’un déficit d’inscription historique, vise à rejoindre des existences disqualifiées. Elle se déploie également dans les dispositifs filmiques de Béla Tarr, dont les plans prolongés semblent retenir vainement, par un geste de suspension temporelle, un monde voué à l’entropie. Cet imaginaire de la perte trouve enfin un équivalent plastique dans les œuvres tardives d’Anselm Kiefer, où la ruine n’apparaît plus comme le résidu d’une destruction passée, mais comme la condition originaire de l’histoire européenne elle-même, ainsi qu’en témoigne l’architecture instable, « toujours déjà en ruine », des Sept palais célestes. Loin de caractériser exclusivement la production de la seconde moitié du XXe siècle, l’imaginaire de la perte a donné lieu, plus tôt déjà, à toute une série de dispositifs artistiques, en particulier narratologiques. On peut penser, par exemple, à l’insertion de documents lacunaires, tel qu’elle se manifeste dans le journal d’Onéguine chez Pouchkine. De même, Susanne Fusso a pu envisager la destruction partielle du manuscrit des Âmes mortes, chez Gogol, comme une performance de l’auteur qui laisserait malgré lui un texte incomplet, comme la survivance d’un désastre, lui conférant une sorte de double fond spectral. On pourra encore se demander si cette propension, apparemment si « moderne », à intégrer la destruction ou l’impermanence de l’œuvre au cœur même du dispositif artistique ne gagnerait pas à être replacée dans des paradigmes culturels plus anciens, comme le Baroque, qui ont structuré une large part de l’Europe centrale, orientale et balkanique. Sans entrer ici dans l’analyse d’œuvres relevant d’une époque trop reculée pour notre propos, il sera en revanche fécond d’examiner la manière dont, du XIXe siècle à aujourd’hui, artistes, critiques et chercheurs ont reconfiguré cet héritage ; le cas le plus emblématique étant peut-être celui de Walter Benjamin.

Les paradigmes de la perte

Le troisième axe invite à penser la perte non plus comme un simple objet d’étude, mais comme une imagination théorique susceptible de structurer l’analyse d’objets qui ne relèvent pas directement d’elle. 

La figure de Benjamin permet d’opérer un passage entre ces deux questionnements. Le philosophe ne se contente pas de conférer une présence réflexive à des objets effectivement perdus, comme les ouvrages de sa bibliothèque dispersés au gré de l’exil. Il élabore aussi une lecture de la modernité comme accumulation de pertes anthropologiques : perte de la faculté de partager une expérience dans Le Raconteur, perte de l’aura dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, perte de la destination originaire du langage dans Sur le langage en général et sur le langage humain, etc. Des considérations analogues pourraient être formulées à propos des réflexions de Martin Buber sur l’idée d’une alternance de périodes d’« habitation » et « d’exil » de l’humanité, ou encore de celle de Györg Lukács autour du sentiment d’absence de lieu (Obdachlosigkeit) comme caractéristique constitutive de la modernité. Dans toutes ces situations, le moment présent de l’Histoire est caractérisé à partir d’une chose qui lui ferait défaut. Non content de fournir ces outils descriptifs, les paradigmes marquent le discours méthodologique des chercheurs. À cet égard, les études consacrées à l’Europe centrale, orientale et balkanique s’inscrivent dans un horizon qui est, au fond, commun à toute démarche historique : faire de la perte, et de l’impossibilité de produire un discours pleinement cohérent sur l’Histoire, une sorte de vérité première. Cette situation tient à un constat bien connu et que rappelle William Marx : l’effacement constitue le destin ordinaire des artefacts culturels. Face à cette impossibilité constitutive, la recherche de ces dernières années semble avoir adopté, de manière explicite ou implicite, une stratégie consistant à donner à la perte une positivité. Ce choix ne se limite pas au rappel de la prépondérance de ce qui manque, mais vise également à réinscrire l’objet perdu dans l’objet conservé, l’individu présent parmi la foule des absents. Ce matériau survivant tend parfois à être investi d’un statut paradoxal : celui de miracle, d’anomalie, voire d’erreur dans le cours ordinaire de l’Histoire, que le travail savant tâcherait de ramener dans le régime commun. Nous accorderons une attention particulière aux contributions qui, tout en assumant ce travail de mise en visibilité, en proposeront une objectivation critique, réfléchissant les présupposés et les effets de telles postures de recherche. Dans la lignée d’un autre ouvrage de Judith Schlanger, Les Métaphores de l’organisme, il s’agira pour nous d’interroger les « avantages » de cette imagination théorique : ce que le détour par la perte nous a fait voir ou, au contraire, manquer ; ce qu’il nous a fait gagner ou, justement, perdre.

Nous souhaiterions enfin que ce colloque soit l’occasion de réfléchir à la manière dont ces paradigmes se trouvent aujourd’hui bouleversés par les événements tragiques qui traversent l’Europe. Depuis le 24 février 2022, de plus en plus de voix s’élèvent, dans les champs intellectuels balkaniques, centre- et est-européen, pour exiger ou provoquer une véritable rupture dans nos manières d’articuler passé, présent et avenir. Nous pensons par exemple à la poétesse Maria Stepanova qui, lors d’une intervention donnée en décembre 2023 à l’Observatoire du Sensible, appelait à dépasser le régime de « présentisme » théorisé par François Hartog pour envisager des formes de futurité (buduščnost’). De même, le déplacement récent du postcolonial vers le décolonial, notamment analysé par Victoire Feuillebois, semble traduire la volonté de ne plus se situer exclusivement dans un temps de l’après-catastrophe, mais dans un temps orienté vers l’avant et vers l’action. Dès lors, si un tel pivot dans la manière de concevoir l’expérience historique devait effectivement s’opérer, il ne pourrait, semble-t-il, qu’affecter notre rapport aux objets perdus. Ceux-ci cesseraient d’apparaître comme de simples reliques d’un processus de désagrégation pour être pensés depuis leur temps propre, comme des objets ayant réalisé certains projets, certaines virtualités, au détriment d’autres. Nous souhaiterions ainsi vivement entendre des contributions qui proposeraient, à partir des corpus de nos aires, des manières renouvelées de penser, d’une part, les objets perdus, comme porteurs de puissances activées ou inhibées ; d’autre part, le rapport éthique que le chercheur doit entretenir avec ces puissances.

Une publication est envisagée à l’issue du colloque.

 

Modalités de soumission : Vos propositions (en français ou en anglais), sous la forme d’un titre, d’un résumé d’environ 300 mots et d’une notice bio-bibliographique sont à adresser d’ici le 22 mars 2026 à : andela.radonjic@sorbonne-universite.fr ;poussonguilhem@gmail.com  et  romain.marmont@gmail.com

Date : 8-9 octobre 2026

Lieu : Paris

Comité d’organisation : Andjela Radonjic (doctorante, Sorbonne Université - CNRS), Guilhem Pousson (doctorant, Sorbonne Université - CNRS)  et Romain Marmont (doctorant, Sorbonne Université - CNRS). 

Comité scientifique : Nicolas Aude, Daniel Baric, Luba Jurgenson, Jana Kantoříková, Clara Royer, Kinga Siatkowska-Callebat.

 

Bibliographie indicative / Indicative bibliography

  

Agamben Giorgio, « De l’utilité et de l’inconvénient de vivre parmi les spectres », Nudités, Paris :  Payot & Rivages, 2009.

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Assmann, Jan. La Mémoire culturelle. Traduit de l’allemand par Pierre Lang. Paris: Aubier, 1999 (éd. originale 1992).

Aude, Nicolas. « Les textes fantômes de la littérature russe : pour une histoire littéraire du manque », Revue des études slaves, 93 (2‑3), 2022, p. 289‑299.

Aurouet, Carole (dir.). Le cinéma invisible. Lille : Invenit, 2024.

Benjamin, Walter. Le Raconteur. Traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac. Paris : Circé, 2014.

Benjamin, Walter. L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. Traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac. Paris : Payot & Rivages, 2013 (éd. originale 1935).

Benjamin, Walter. Origine du drame baroque allemand. Traduit par Sibylle Muller. Paris : Flammarion, 1979.

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Blanchot, Maurice. L’Écriture du désastre. Paris : Gallimard, 1980.

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Derrida, Jacques. Mal d’archive : une impression freudienne. Paris : Galilée, 1995.

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Films à lire : des scénarios et des livres. Avec Mireille Brangé. Bruxelles : Les Impressions nouvelles, 2019.

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