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Sens et essence(s) (Saint-Étienne)

Sens et essence(s) (Saint-Étienne)

Appel à communications

Journée d’études « Sens et Essence(s) »

 Dans le cadre du programme Spectralité(s) du CERCL.

Saint-Étienne, mercredi 8 avril 2026.

Responsables scientifiques :

Paolo Dias Fernandes (UCA/CELIS), Alicia Faure (UJM/ECCLA)

“Le sens de l’oeuvre n’est formulable autrement que par l’oeuvre elle-même ; ni la pensée qui l’a faite,

ni celle qui la reçoit, n’est tout à fait maîtresse de soi[1].”

Chaque année, les travaux du CERCL (Cercle Européen de Recherche et Création Littéraire) s’organisent autour d’une notion large. En 2026, le thème “Spectralité(s)”a été retenu. Entendu à la fois comme métaphore du spectre et donc de la polysémie des notions et comme espace intermédiaire de réflexion, un entre-deux entre recherche et création ; c'est dans ce large champ que  s’inscrit cette journée d’étude, qui propose d’interroger le lien et le croisement entre deux notions très polysémiques : sens et essence, dans les littératures et les arts mais également au sein d’une pratique de recherche-création transdisciplinaire.

Il s’agit ainsi d’articuler une réflexion sur le monde sensible (entendu comme ce qui peut être perçu par les sens, ce qui concerne le domaine des sensations) - perception corporéité, expérience sensorielle, phénoménalité - et une réflexion sur la notion d’essence (entendue cette fois-ci comme le fond de l’être, la nature profonde, les caractères constitutifs d’une chose ou d’un individu) - absolu, vérité ontologique, transcendance, structures profondes du réel, ou “forme[2]”. La notion d'essence, qui se trouve également au cœur des réflexions de René Descartes : “je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n'est que de penser[3]” ou de Jean-Paul Sartre dans L'existentialisme est un humanisme : “Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, et se rencontre, surgit dans le monde et qu’il se définit après.[4]”, pourra être élargie et associée à un corpus plus large, en particulier lorsqu’elle est articulée au sensible. 

Le sensible est entendu, chez de nombreux auteurs tel que Charles Baudelaire ou Marcel Proust, comme une clé d’accès vers une vérité plus profonde de l’être : Pour Anne Simon, Marcel Proust déploie en ce sens une “esthétique de la surimpression” qui vise précisément à mettre au jour l’essence du sensible[5]. C’est alors la synesthésie (l’intimité et la confusion au sein de l’expérience subjective), qui apparaît comme un outil et une pratique privilégiée pour accéder à une connaissance parfois ontologique. Il faut en ce sens envisager l'œuvre littéraire du point de vue de la convergence des sensations, qui d’une part déplace le champ de la perception, et d’autre part ouvre un espace de révélation sur le monde. Entre symbolisme et exploration phénoménologique de la mémoire et du corps, l’expérience sensorielle se présente comme un opérateur herméneutique ambigu (qui met au jour une “conscience en actes[6]”), dont il serait également pertinent de questionner la fragilité. 

Les œuvres littéraires et artistiques mettent fréquemment en jeu une véritable dialectique du sensible et de l’essence qu’il s’agira de mettre au jour durant cette journée. En premier lieu, l’expérience de la perception, du sensible, apparaît comme une médiation possible vers une vérité profonde de l’être et agit comme une révélation. Mais, dans un second temps, il faut également considérer que cette même expérience sensible peut fonctionner comme une surface d’opacité, une limite structurelle de la connaissance (est-il possible d’atteindre l’essence autrement que de manière indirecte, fragmentaire, ou négative, auquel cas l’espace de perception fonctionne également comme un espace d’illusion). Cette tension dialectique ne semble pas avoir de résolution possible, et constitue au contraire un moteur majeur de la création littéraire et artistique, où l’exploration du monde perceptible devient indissociable de l’interrogation sur ce qui, dans le réel, excède toute saisie immédiate.

La littérature et les arts, dans leur dimension esthétique et heuristique, constituent en ce sens un laboratoire privilégié pour observer cette articulation entre expérience sensible et vérité du réel (selon les cultures, les époques, etc.). Il s’agira de montrer que les champs de la création et de la critique deviennent également des espaces de réflexion qui produisent, transforment ou déstabilisent le sens.

Les communications pourront s’inscrire sans exhaustivité dans les axes suivants :

-       l’esthétique théologique et mystique explore la potentialité d’une transcendance, d’une dimension excédant toute phénoménalité ordinaire.

-       L'herméneutique[7], qui se focalise sur l’interprétation des textes, et plus largement des œuvres, déplace la question sur la manière dont le sensible devient signifiant.

-       L’ontologie tend à penser l’être comme relation, interaction ou devenir, indépendamment de ses déterminations premières, et remet en cause les modèles essentialistes fixes. Cette approche peut notamment être développée en considérant l’intrication de l’expérience sensible dans les systèmes de relations en jeu dans les œuvres. C’est le cas notamment chez Rousseau comme remarqué dans les travaux de Christoph Groß[8].

-       La phénoménologie, notamment chez Edmund Husserl, Maurice Merleau-Ponty[9] et Michel Henry, interroge les conditions d’apparition du monde à la conscience et la manière dont le sensible constitue déjà une clé d’accès vers l’être. Le questionnement du récit, qu’il soit purement narratif ou récit poétique, et de la manifestation de la littérature comme événement pourra être une piste envisagée.

-       La théorie de l’expérience esthétique interroge également la manière dont l'œuvre produit des effets de vérité ou de transformation du sujet. 

-       Les théories contemporaines du sensible, incluant les réflexions sur l’écopoétique, le posthumanisme (qui remettent en question la centralité du sujet humain, et par extension de sa position et perception au sein d’un mécanisme de production de sens) ainsi que les études intermédiales, qui examinent la circulation du sensible au sein de différents médias ou dispositifs tendent à déplacer la focale pour mettre l’accent sur l’agentivité des matières, des environnements, des réseaux.

-       Finalement, dans le domaine de la linguistique, la question du sens (indissociable chez Ferdinand de Saussure de la forme) permet de concevoir le langage comme un système ayant son propre rapport à l’expérimentation sensorielle, en “articulant un style spécifique, soit séduisant par les sens, soit essayant de passer la barre séparant les signifiés des expériences[10]” qu’il nous semble important de prendre en considération. 

À la suite de la journée d’étude, la publication des actes (enrichie d’un appel à contribution complémentaire) est envisagée dans un ouvrage collectif qui paraîtra courant 2027.

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Les propositions de communication (environ 300 mots), accompagnées d’une brève bio-bibliographie seront transmises avant le 15 mars 2026 aux adresses suivantes : paolo.dias_fernandes@uca.fr et alicia.faure@univ-st-etienne.fr  

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Bibliographie indicative : 

Aristote, Métaphysique (trad. Marie-Paule Duminil), Paris, GF Flammarion, 2025 

AUERBACH Erich, Mimésis : La Représentation de la réalité dans la littérature occidentale (trad. Cornélius Heim), Paris, Gallimard “Tel”, 1977

BARTHES Roland, Le plaisir du texte, Paris, Seuil “Tel Quel”, 1973

BLANCHOT Maurice, Le livre à venir, Paris, Gallimard “Folio essais”, 1986 

COMPAGNON Antoine, Le Démon de la théorie : Littérature et sens commun, Paris, Points, 2014

DESCARTES René, Discours de la méthode, Paris, C. Poussielgue, 1896.

DIRKX Paul (dir.), Les Cinq Sens littéraires : La sensorialité comme opérateur scriptural, Nancy, Éditions universitaires de Lorraine “Épistémologie du corps”, 2017

DODICK Jérôme, Qu’est-ce que la perception ?, Paris, Vrin “Chemins Philosophiques”, 2004

FINE Kit, “Essence and Modality : The second philosophical perspectives lecture”, Philosophical Perspectives. Logic and Language, vol. 8, 1994, pp. 1-16, [En ligne] https://doi.org/10.2307/2214160

HEIDEGGER Martin, Être et temps, Paris, Gallimard “NRF”, 1992

HENRY Michel, L’essence de la manifestation, Paris, Presses Universitaires de France “Épimethée”, 2011

HUSSERL Edmund, Idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique (trad. Jean-François Lavigne), Paris, Gallimard “NRF”, 2018

MERLEAU-PONTY Maurice, Sens et non-sens, Paris, Gallimard “NRF. Bibliothèque de Philosophie”, 1996

MERLEAU-PONTY Maurice, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard “Tel”, 1976

MERLEAU-PONTY Maurice, Signes, Paris, Gallimard “NRF”, 1960

SARTRE Jean-Paul, L’existentialisme est un humanisme, Paris, Gallimard “Folio Essais”, 2017

SIMON Anne, La Rumeur des distances traversées. Proust, une esthétique de la surimpression, Paris, Classique Garnier, 2018 

TIERCELIN Claudine, Le Ciment des choses. Petit traité de métaphysique scientifique réaliste, Paris, Éditions d’Ithaque “Sciences et métaphysique”, 2011

TIERCELIN Claudine et DECLOS Alexandre (dirs.), Connaissance philosophique et connaissance des essences, Paris, ed. Collège de France “Métaphysique & connaissance”, 2023

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[1] Maurice Merleau-Ponty, Sens et non-sens, Paris, Les éditions Nagel “Pensées”, 1966, p. 8. 
[2] René Descartes, Discours de la méthode, Paris, C. Poussielgue, 1896, p. 22
[3] Ibid, p. 14
[4] Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Paris, Gallimard “Folio Essais”, 2017, p. 21
[5] “La vie et l’art déploient une esthétique de la surimpression (...]. Cette esthétique, poétique autant que sensorielle, temporelle autant que spatiale, est aussi une proposition herméneutique, qui envisage le sens dans sa confrontation à une « résistance » (RTP, I, p. 45), à un obstacle.” Anne Simon, La Rumeur des distances traversées. Proust, une esthétique de la surimpression, Paris, Classique Garnier, 2018, p. 12
[6] Ibid, p. 69
[7] Voir à ce sujet : Jean Grondin, « La sensibilité herméneutique » [en ligne], Critique. Où va l’Herméneutique, vol. 6 n° 816-817, 2015, URL : shs.cairn.info/revue-critique-2015-6-page-453?lang=fr.
[8] Christoph Groß, « Se sentir sentir: ontologie affective et expérience esthétique chez Rousseau et Senancour ». Metamorfosi dei lumi 11, édité par Marco Menin, Accademia University Press, 2022, https://doi.org/10.4000/books.aaccademia.11929.
[9] Voir notamment Maurice Merleau-Ponty dans l’introduction à Sens et non-sens : “le sens de l'œuvre n’est formulable autrement que par l'œuvre elle-même ; ni la pensée qui l’a faite, ni celle qui la reçoit, n’est tout à fait maîtresse de soi.” Maurice Merleau-Ponty dans l’introduction à Sens et non-sens, Paris, Gallimard “NRF. Bibliothèque de Philosophie”, 1996 : “, p. 8
[10] Béatrice Bloch, L’écriture comme prolongement des sens, Acta fabula [en ligne], vol. 21, n° 7, Notes de lecture, Juillet-août 2020, URL : https://10.58282/acta.13019. Voir aussi Paul Dirk (dir.), Les Cinq Sens littéraires : La sensorialité comme opérateur scriptural, Nancy, Éditions universitaires de Lorraine “Épistémologie du corps”, 2017.