Appel à contributions pour un numéro d’Études digitales
Scénographies : le palimpseste digital
Dossier coordonné par Jacques Athanase Gilbert et Anthony Saudrais
Le digital produit-il une scène qui lui est propre ? La question peut se poser en plusieurs dimensions. Tout d’abord parce que les artistes et les créateurs des arts visuels mais aussi des arts sonores, se sont largement appropriés les outils à leur disposition, du sampling des années 60 à l’intelligence artificielle aujourd’hui. C’est d’ailleurs peut-être dans le domaine musical que cette pratique de l’échantillonnage est apparue le plus tôt avec les musiciens répétitifs (Reich et Glass). Ainsi, quand Glass compose ses premiers opéras, une question se pose : comment concevoir une scénographie pour des œuvres répétitives dénuées de développement ? La généralisation de l’usage du sampling et des boucles a généralisé cette pratique jusqu’à concevoir des « images » qui sont elles-mêmes produites exclusivement à partir d’échantillons. Mais quel type de scène peut émerger de l’échantillonnage généralisé du digital ? On peut s’interroger de la même manière sur ce qui advient de la « scène » quand l’espace qui la soutenait a disparu et que, par exemple, l’ensemble de ce qui est se joue se trouve situé dans une sphère, comme les préparations au combat de La stratégie Ender[1]. Dans ce cas de figure, la scénographie ne relèverait plus d’un simple « bricolage », au sens où l’entend Lévi-Strauss, elle relèverait plutôt de l’usage d’une technologie de calcul, capable d’interagir avec le « réel », pour le reproduire, le transformer, le redistribuer avec parfois une démarche créative ou un objectif de ludification comme dans les jeux vidéo.
Ce numéro entend interroger le concept de « scénographies » en tirant parti de ces situations nouvelles. L’usage du pluriel s’avère indispensable tant la notion a connu une évolution sémantique entre l’époque moderne et contemporaine. Il est toutefois intéressant de reprendre la question à la source. Le substantif, emprunté du latin scaenographia, désignait une « coupe en perspective » alors que l’étymologie grecque – skêngraphia – pouvait dénommer « un récit, une description dramatique », mais également « un décor de peinture pour le théâtre »[2]. Dans la 5eme édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), le substantif est défini uniquement en « Terme de mathématique. Représentation en perspective d’un objet projeté sur un plan horizontal. » Aujourd’hui, lorsque nous employons le mot « scénographie », nous l’associons par réflexe à l’univers du théâtre, mais aussi à la production d’un « spectacle » à fonction indéterminée où peuvent se confondre ou se superposer différents niveaux de « scènes ». Au XVIIe siècle, la scénographie se définissait comme l’art de bien savoir représenter ; de le donner à lire et/ou à voir comme re/présentation. Toutefois, Barthes nous explique dans L’empire des signes que le théâtre japonais peut se construire sans scène à proprement parler. La modernité n’a cessé de produire sur les scènes d’opéras ces transferts sémiotiques parfois improbables. On se retrouve alors avec des espaces d’espaces ou des scènes de scènes imbriqués et parfois confondus.
La question de la scène se pose d’abord dans le transfert du signifiant « scénique ». La skenê antique n’est pas ce que nous désignons comme « la scène » mais le décor de toile, semblable à une tente qui occupe le fond de l’orchestra, le plateau sur lequel se meuvent les acteurs et que nous nommons aujourd’hui « la scène ». Dès le départ, le référent « scénique » ne peut être considéré comme un référent homogène. Jorge Luis Borges avait envisagé une telle hétérogénéité dans sa nouvelle La quête d’Averroès, quand il imaginait le philosophe arabe, auteur d’une traduction en arabe de la Poétique d’Aristote, vouloir écrire une tragédie à partir de la Poétique sans connaître d’aucune façon la matérialité de la mise œuvre de la pièce ; ce qu’on désignerait aujourd’hui comme « son dispositif ». Après Michel Foucault et Giorgio Agamben, il est possible de s’interroger sur le « disposer » du « dispositif » mais aussi le « poser » relatif à cet espace indéterminé que Platon évoque comme la Chora. Cette question ancienne se trouve réactualisée quand on utilise les outils de captation de de diffusion en 360°. Ils autorisent des configurations nouvelles dévoilant des espaces qui n’existent pas encore.
In fine, il conviendrait de comprendre comment s’est opéré le passage d’un acte descriptif à celui d’un lexique appartenant désormais, et a priori particulièrement, à l’univers du théâtre. Mais aussi d’envisager sa reconfiguration et sa possibilité nouvelle de projection entre l’espace spécifique du théâtre et les espaces-avatars, rendus possibles par l’immixtion des technologies digitales dans ce qui peut-être ne s’appelle plus exactement une scène. L’enjeu est archéologique et herméneutique. Archéologique dans la mesure où il interroge, avec les outils d’aujourd’hui, la mise en œuvre historiquement informée de textes ou autres supports de périodes et d’aires très différentes. Herméneutique dans la mesure où le transfert des techniques d’un champ à un autre, ou pour le dire en évoquant les termes de Descola, d’une ontologie à une autre, s’avère propice à une création artistique renouvelée jusqu’à permettre d’envisager une heuristique.
[1] Ender’s game, le film de 2013 De Gavin Hood, à partir du roman de Orson Scott Card publié en 1985.
[2] Nous reprenons l’étymologie de l’actuelle et 9eme édition du Dictionnaire de l’Académie française.
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Pistes de réflexion pour le numéro d’Études digitales :
- La scénographie comme processus descriptif, de l’Antiquité à l’époque moderne. Des rapports entre l’écriture et l’imagination, le dessein/dessin.
- La scénographie comme référent théâtral. Analyse d’une évolution sémantique datant de la deuxième moitié du XIXe siècle.
- La scénographie comme science mathématique, de l’optique.
- La scénographie à l’aune des savoirs/imaginaires perspectivistes, que l’on pense aux travaux d’Erwin Panofsky ou de Paul Florensky.
- La scénographie et le concept d’immersion. Tensions, corrélations entre le concept d’immersion et celui de projection (cf, Études digitales, n°4)
- La scénographie musicale capable de produire des ambiances particulières.
- La scénographie dans le jeu vidéo.
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Bibliographie indicative
AGAMBEN, Giorgio, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Paris, Éditions Rivages, 2014.
ARISTOTE, La Poétique, texte traduit par J. Hardy, préface de Philippe Beck, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1996.
AUBIGNAC, François Hédelin, La pratique du théâtre, édition établie par H. Baby, Paris, Champion, 2001.
BARTHES, Roland, L’empire des signes, Paris, Points, coll. « Points essais », 2014.
DESCOLA, Philippe, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.
FOUCAULT, Michel, Les Mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966.
FLORENSKI, Pavel, La perspective inversée, traduit du russe et suivi de Modernité de l’icône : Florenski et les formes symboliques, par Olivier Kachler, Paris, Allia, 2021.
GENVO, Sébastien, Introduction aux enjeux artistiques et culturels des jeux vidéo, Paris, L’Harmattan, 2003.
- Le Jeu à son ère numérique. Comprendre et analyser les jeux video, Paris, L’Harmattan, 2009.
GOUX, Mathieu, Ludographie comparée. Essai de grammaire systémique du jeu vidéo, Liège, Presses Universitaires de Liège, coll. « Jeu/Play/Spiel », 2022.
HORN-MONVAL, Madeleine, « La grande machinerie théâtrale et ses origines », Revue d’Histoire du théâtre, 1971, I, p. 40-49.
LEVI-STRAUSS, Claude, Anthropologie structurale, Paris, Pocket, 2003.
PANOFSKY, Erwin, La perspective comme forme symbolique et autres essais, traduction sous la direction de G. Ballangé, précédé de La question de la perspective, par M Dalai Emiliani, Paris, Minuit, 1987.
SAUDRAIS, Anthony, « Le jeu du voir et du décrire. Définir la scénographie sous le siècle de Louis XIV », Nouvelle Revue d’Esthétique, n°20, O. Bréaud-Holland (dir.), 2017, p. 163-170.
SIGURET, Françoise, L’œil surpris. Perception et représentation dans la première moitié du XVIIe siècle, nouvelle édition, Paris, Klincksieck, 1993.
SIMON, Gérard, « Les machines au XVIIe siècle : usage, typologie, résonances symboliques », Revue des sciences humaines, n° 186-187, 1982, p. 9-31.
SURGERS, Anne, Scénographie du théâtre occidental, 2e édition revue et augmentée, Paris, Armand Colin, 2007.
WARNIER, Jean-Pierre, La mondialisation de la culture, Paris, La Découverte, 2014.
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Calendrier
1-Proposer un projet d’article. Date de remise du projet : 30 avril. Réponse 30 mai.
2-Remise des articles pour le 15 septembre (de 20000 à 50000 signes avec espace). Lecture en double aveugle.
3-Publication en 2027.
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Jacques Athanase Gilbert, Université de Nantes, LAMO (UR 4276) jacques_a_gilbert@icloud.com
Anthony Saudrais, Laboratoire CEREDI, Université de Rouen Normandie, anthonyetyoshi@hotmail.com