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Écritures et mémoires : la littérature traduite comme archive transnationale de l'histoire (Revue internationale de traduction moderne)

Écritures et mémoires : la littérature traduite comme archive transnationale de l'histoire (Revue internationale de traduction moderne)

Publié le par Marc Escola (Source : Ramila Demane Debbih)

Écritures et mémoires : la littérature traduite comme archive transnationale de l'histoire

Numéro thématique de la Revue internationale de traduction moderne

Coordination : Ramila Demane Debbih (Université Constantine 1, Algérie) et Jean-Pierre Castellani (Université de Tours, France)

Date limite de soumission : 30 juin 2026

Publication prévue : décembre 2026

Langues acceptées : français, anglais, arabe, espagnol

Comment la littérature traduite produit-elle du savoir historique ? Cette question, au croisement de la traductologie, des études littéraires et de l'historiographie, demeure insuffisamment théorisée malgré son acuité contemporaine. Nombreux sont les lecteurs qui découvrent et comprennent l'histoire de pays ou d'événements lointains davantage par la fiction traduite que par les seuls travaux académiques. Un lecteur algérien contemporain qui n'a pas connu la guerre d'indépendance accède à la texture sensible de cette période par la lecture de Mammeri, Dib, Feraoun ou Kateb Yacine. De même, un lecteur maghrébin qui lit des romans ukrainiens traduits sur la guerre actuelle (Oksana Zaboujko, Serhiy Jadan) accède à une compréhension intime du conflit que les reportages journalistiques ne peuvent offrir.

Ce numéro thématique ambitionne d'interroger frontalement le statut épistémologique de la littérature traduite comme source et mode de production du savoir historique. Il part du postulat que la traduction d'œuvres littéraires à contenu historique ne constitue pas un simple transfert linguistique, mais un acte d'interprétation herméneutique qui reconfigure la connaissance du passé pour de nouveaux lectorats.

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Argumentaire

La littérature traduite ne se contente pas de raconter l'histoire : elle produit une forme spécifique de connaissance historique que les discours historiographiques classiques, archives institutionnelles, monographies académiques, manuels scolaires, ne peuvent générer. À travers le roman historique, le témoignage littérarisé, l'autofiction mémorielle ou la poésie narrative, les œuvres traduites donnent accès à des dimensions de l'expérience historique (affective, corporelle, subjective, polyphonique, contradictoire), souvent absentes des récits officiels.

La fiction comme productrice de savoir historique

La fiction n'est pas un « véhicule » transparent qui transmettrait de l'information historique de manière ornementale. Elle constitue une forme de pensée qui articule autrement les rapports entre événement, subjectivité, temporalité et vérité. Là où l'historiographie académique privilégie la distance critique et l'objectivation documentaire, la littérature opère par incarnation narrative et singularisation des voix. Elle donne accès à ce que l'on pourrait nommer une vérité incarnée de l'histoire : non pas la vérité factuelle des dates et des données, mais la vérité phénoménologique de l'expérience vécue du passé.

Ainsi, Si c'est un homme de Primo Levi, Inyenzi ou les Cafards de Scholastique Mukasonga, Allah n'est pas obligé d'Ahmadou Kourouma ou Nocturne du Chili de Roberto Bolaño deviennent, en traduction, des références historiques mobilisées parfois davantage que les travaux académiques sur ces mêmes périodes.

La traduction comme reconfiguration herméneutique

La traduction ne transmet pas cette connaissance de manière neutre. Le traducteur opère des choix (lexicaux, syntaxiques, paratextuels), qui transforment l'accessibilité, l'intelligibilité et la résonance émotionnelle du texte source. Traduire un roman historique implique de négocier constamment avec l'altérité culturelle et temporelle : faut-il expliciter les références historiques opaques ? Naturaliser les concepts intraduisibles ? Conserver l'étrangeté linguistique pour préserver l'altérité historique ?

Le paratexte, notes du traducteur, préfaces, glossaires, devient alors un dispositif pédagogique essentiel qui transforme la traduction en médiation didactique. Le traducteur devient ainsi une sorte d'historien parallèle qui accompagne le texte littéraire d'un appareil critique informel.

Archives transnationales et géopolitique des mémoires

En circulant d'une aire linguistique à une autre, la littérature traduite crée des archives transnationales de mémoires plurielles. Ces archives sont symboliques : elles consistent en la sédimentation progressive, dans l'imaginaire collectif d'une communauté linguistique donnée, de récits historiques venus d'ailleurs.

Toutefois, cette circulation est profondément asymétrique. Certaines histoires voyagent massivement (génocides européens, guerres mondiales), tandis que d'autres restent confinées linguistiquement (guerres coloniales africaines, conflits post-soviétiques). Les langues-pivots (français, anglais, espagnol) jouent un rôle central : une œuvre traduite vers l'anglais acquiert une visibilité mondiale, tandis qu'une œuvre disponible uniquement en arabe, swahili ou portugais demeure largement inaccessible.

Cette asymétrie pose une question éthique et politique : quelle est la responsabilité des traducteurs, éditeurs et institutions académiques dans la circulation équitable des mémoires historiques ? Peut-on penser une forme de « justice traductive » ? Comment favoriser les traductions Sud-Sud ?

Axes thématiques

Les contributions pourront s'inscrire dans l'un des axes suivants (liste non exhaustive) :

Axe 1 : Épistémologie de la fiction historique traduite

Le roman historique comme source de connaissance : quelles vérités la fiction transmet-elle ?
Statut du témoignage littérarisé traduit : document ou création ?
Légitimité du savoir narratif face au savoir historiographique
La traduction comme interprétation herméneutique de l'événement historique
Temporalités narratives et mémoire en traduction
Axe 2 : La traduction comme construction d'archives transnationales

Quand la fiction traduite devient référence historique pour des lecteurs étrangers
Patrimonialisation mémorielle et canonisation par la traduction
Littératures « mineures » et invisibilisation de certaines histoires
Retraduction et réactualisation du savoir historique
Études de réception comparée
Axe 3 : Stratégies traductives et médiation du savoir historique

Le paratexte comme dispositif pédagogique (notes, préfaces, glossaires)
Traduire les référents historico-culturels : expliciter, naturaliser ou conserver l'étrangeté ?
Intraduisibilité des concepts historiques et création lexicale
Le traducteur comme médiateur culturel et historique
Éthique de la traduction : jusqu'où contextualiser ?

Axe 4 : Géopolitiques et idéologies de la traduction littéraire historique

Asymétries dans la circulation des mémoires : quelles histoires voyagent ? (Sud-Sud, Sud-Nord, Nord-Sud)
Pourquoi certaines histoires sont sur-traduites et d'autres sous-traduites ?
Le rôle des éditeurs, collections et institutions dans la sélection des œuvres
Censure, autocensure et manipulation en traduction
Peut-on penser une « justice traductive » en matière de mémoire historique ?
Traduction et décolonisation des savoirs
 
Corpus et approches

Les contributions pourront porter sur tout corpus littéraire traduit à dimension historique (roman, nouvelle, autofiction, témoignage littérarisé, poésie narrative), sans restriction géographique ou temporelle. Les approches comparatistes, les études de cas et les analyses de réception sont particulièrement encouragées.

Exemples de corpus possibles (non limitatifs) :

Littératures maghrébines traduites (guerre d'indépendance, décennie noire, migrations)
Littératures des génocides et des conflits armés en traduction
Romans postcoloniaux et leur circulation transnationale
Littératures des dictatures (Amérique latine, Europe de l'Est, monde arabe)
Œuvres contemporaines sur les conflits actuels (Ukraine, Syrie, Palestine, etc.).

Modalités de soumission

Langues acceptées : français, anglais, arabe, espagnol

Format des articles :

Longueur : 25 000 à 40 000 signes (espaces compris), notes et bibliographie incluses
Format : Times New Roman 12, interligne 1,5
Normes bibliographiques : APA 7e édition ou MLA (au choix, avec cohérence interne)
Accompagner l'article d'un résumé en français et en anglais (150-200 mots chacun) + 5 mots-clés dans chaque langue
Notice biobibliographique de l'auteur (100 mots maximum)

Procédure :

Évaluation en double aveugle par des pairs internationaux
Notification d'acceptation/révision : 8 semaines après soumission
 
Calendrier

Diffusion de l'appel : 1er février 2026
Date limite de soumission : 30 juin 2026
Notification aux auteurs : 15 septembre 2026
Réception des versions finales : 31 octobre 2026
Publication : décembre 2026.

Bibliographie indicative

Berman, Antoine (1984). L'épreuve de l'étranger : Culture et traduction dans l'Allemagne romantique. Paris : Gallimard.

Berman, Antoine (1999). La traduction et la lettre, ou l'auberge du lointain. Paris : Seuil.

Casanova, Pascale (1999). La République mondiale des lettres. Paris : Seuil.

Casanova, Pascale (2015). La langue mondiale : Traduction et domination. Paris : Seuil.

De Certeau, Michel (1975). L'écriture de l'histoire. Paris : Gallimard.

Lavocat, Françoise (2016). Fait et fiction : Pour une frontière. Paris : Seuil.

Lukács, Georg (1965). Le roman historique. Paris : Payot.

Meschonnic, Henri (1999). Poétique du traduire. Lagrasse : Verdier.

Nora, Pierre (dir.) (1984-1992). Les lieux de mémoire, 3 volumes. Paris : Gallimard.

Ricœur, Paul (2000). La mémoire, l'histoire, l'oubli. Paris : Seuil.

Sapiro, Gisèle (dir.) (2008). Translatio : Le marché de la traduction en France à l'heure de la mondialisation. Paris : CNRS Éditions.

Venuti, Lawrence (2008). The Translator's Invisibility: A History of Translation, 2e édition. London/New York : Routledge.

White, Hayden (2017). L'histoire s'écrit : Essais, recensions, interviews. Paris : Éditions de la Sorbonne.

 
Coordination scientifique

Ramila Demane Debbih
Maître de conférences en Littérature française
Université Constantine 1, Frères Mentouri
Laboratoire Langues et Traduction
Algérie

Jean-Pierre Castellani
Professeur émérite
Université de Tours
France

Contact et soumission :
Email : dds.ramila@gmail.com / jeanpierrecastellani@hotmail.com
Plateforme de soumission : https://asjp.cerist.dz/en/PresentationRevue/571

Note aux contributeurs :

Cette bibliographie est indicative et non exhaustive. Les auteurs sont encouragés à mobiliser d'autres références pertinentes pour leur sujet spécifique.