Océaniser l’humain (18e-21e siècles)
Colloque interdisciplinaire, les 10 et 11 décembre 2026 à Paris, Maison Suger
Organisation :
Juliette Azoulai (Université Gustave Eiffel)
Nicolas Wanlin (École polytechnique – IP Paris)
À l’heure de la fonte des banquises, de la pollution plastique des océans, de la désoxygénation et de l’acidification des mers, de la perte de la biodiversité halieutique et de la perturbation des écosystèmes marins, mais aussi des crises migratoires, qui ont transformé la Méditerranée en cimetière des migrants, les appels à océaniser les consciences se font de plus en plus pressants et désespérés.
Or, l’établissement d’un lien d’appartenance entre l’humain et l’océan ne va pas de soi. Comme l’écrivait Michelet dans La Mer (1861) : « L’eau, pour tout être terrestre, est l’élément non respirable, l’élément de l’asphyxie. Barrière fatale, éternelle, qui sépare irrémédiablement les deux mondes. » Une telle barrière physique s’est longtemps doublée d’une barrière imaginaire et symbolique. Jean Delumeau a montré que jusqu’aux victoires de la technique moderne, qui ont rendu la navigation plus sûre, la mer constituait « par excellence le lieu de la peur » dans les mentalités occidentales. Dans la Bible, la mer est la trace du Chaos des origines, avant la création divine du monde et par conséquent un territoire inaccessible à l’homme, peuplé de monstres comme le Léviathan ; elle engloutit aussi une Création à recommencer après le Déluge. Horace évoquait dans ses Odes l’« Oceanus dissociabilis », l’océan comme l’élément de la séparation, de la déliaison, séparant les terres et divisant les peuples, et par conséquent l’élément que l’on ne peut que redouter, par lequel et avec lequel il est impossible de s’associer. Si, comme l’a montré Alain Corbin, la sensibilité occidentale a développé un attrait pour l’océan à partir du milieu du XVIIIe siècle, ce sont surtout les littoraux qui ont bénéficié de ce retour en grâce, tandis que la Révolution industrielle a surtout envisagé la haute mer comme un espace à conquérir et un réservoir de ressources à exploiter, c’est-à-dire comme un moyen au service des fins humaines. Depuis le xxe siècle, l’océan est un réseau de routes commerciales se multipliant et symbolisant la mondialisation, un terrain de rivalités et d’affrontements, tant pour les voies navigables, les câbles de communication sous-marins, que les zones de pêche réglementées.
Cependant science, philosophie et littérature ont également proposé d’autres manières de concevoir et d’imaginer la mer et les formes de vie qu’elle abrite, en soulignant la coappartenance des humains à l’océan. La thalassopoétique (Isabelle de Vendeuvre), qui étudie la place de l’océan dans la littérature, de même que les Blue Humanities, qui invitent à envisager la littérature et les sciences humaines au prisme de l’océan, ont récemment montré le dialogue fécond qui pouvait être établi entre connaissance de la mer et connaissance de l’humain.
Ce colloque interdisciplinaire entend examiner les formes prises à travers l’histoire par ce mode de pensée spéculative qui consiste à associer les vies humaines au monde océanique, en établissant entre elles et lui plusieurs sortes de connexion.
Un lien analogique
« La mer est ton miroir » écrivait Baudelaire dans un poème célèbre, qui découvrait dans l’âme humaine une image de l’océan, car elle est aussi ténébreuse, maléfique et profonde que l’abîme. L’analogie entre la psyché et l’océan a ainsi sous-tendu la formulation de la topique freudienne et plus largement de la psychanalyse pensée comme une « psychologie des profondeurs » (Bleuler, 1911). Mais avant même l’invention de l’inconscient freudien, les poètes romantiques et symbolistes ont conçu la vie intérieure sur le modèle de l’océan ou de l’aquarium : Victor Hugo entend dans les « voix désespérées » des flots le souvenir des morts en mer, tout autant que ce qui les fait oublier (Oceano nox) ; Heine compare son âme à une mer, dans laquelle poussent des plantes cachées ; Rimbaud s’est « baigné dans le Poème de la Mer » tel un bateau ivre ; Rodenbach dépeint les troubles mouvements de l’aquarium mental dans son recueil Les Vies encloses (1896) et Jules Laforgue compare son moi à un « polypier fatal » (Complaintes, 1885). Dans son dialogue avec Romain Rolland, Freud lui-même désigne la joie mystique de dissolution de l’individualité dans la totalité cosmique comme un « sentiment océanique ». Et Didier Anzieu convoque les images du « moi-poulpe » ou du « moi-crustacé » pour envisager les perturbations des enveloppes psychiques du moi (Le Moi-peau, 1974). On se propose donc d’étudier la manière dont les images de la mer ouvrent de nouvelles pistes psychologiques, permettant de mieux cerner notre monde intérieur voire de définir de nouvelles topiques de la subjectivité.
Cette identification de l’océan à l’homme a pu aussi frayer des voies inédites en matière de biologie : qu’on pense à l’embryologie du xixe siècle qui conçoit l’embryon humain dans ses formes premières comme un analogue des organismes aquatiques (Serres, Meckel et Haeckel) ; ou encore à la théorie bernardienne du « milieu intérieur » (les fluides du corps humain), dépeint comme une mer dans laquelle baignent nos cellules. Michelet lui-même explique que les pratiques de balnéothérapie, qui se diffusent dans la médecine à partir du xviiie siècle, reposent sur l’idée que la mer serait comme un réservoir des forces vitales humaines (capable de régénérer sang, os et tonus). Ainsi pourrait-il être intéressant d’examiner la façon dont faune, flore et milieux marins ont permis, à travers les siècles, de saisir l’être humain en tant que fait vital.
Il importerait également d’envisager le rapport entre l’océan et les manières de concevoir la société : Dominique Kalifa a montré la popularité, dans la première moitié du xixe siècle, de la métaphore maritime des « bas-fonds » pour désigner l’abîme social des quartiers où règnent, dans les grandes villes, le vice, la misère et le crime ; on se souvient que Balzac définissait Paris comme « un véritable océan », dont la profondeur est inexplorée des « plongeurs littéraires » (Le Père Goriot). Est-ce à dire qu’un tel rapprochement entre sociologie et océan relève du pur « imaginaire social », et donc d’une idéologie tendant à diaboliser les classes populaires ? Ou doit-on considérer que l’analogie entre la mer et les sociétés humaines a aussi une valeur heuristique ? Lorsque Zygmunt Bauman invente l’image des « sociétés liquides », ne permet-il pas de mieux comprendre la socio-politique de la modernité ? Replonger l’histoire de l’humanité occidentale dans l’océan Atlantique, c’est aussi découvrir avec Markus Rediker une « histoire par le bas » et voir comment, sur le pont des navires pirates, dans la cale des bateaux négriers, les luttes des prolétaires de la mer contre le premier capitalisme mondialisé ont préparé les révolutions européennes et américaine. C’est aussi dans les mers que le zoologue Edmond Perrier a pu étudier une sorte de socialisme biologique, ou du moins le rôle de l’association dans les colonies vivantes que sont les siphonophores, renouvelant ainsi les modèles naturels de la société humaine.
La compréhension de l’humain à la lumière de l’océan invite également à concevoir une nouvelle anthropologie philosophique, à l’image de ce que propose Corine Pelluchon dans L’Être et la Mer (2024) : dépasser le cliché de la solitude existentielle de l’homme et penser au contraire l’existence humaine comme immergée dans l’océan du vivant serait peut-être le moyen d’inventer une philosophie à la hauteur des enjeux de la crise écologique. Si l’on cesse de considérer l’océan comme une altérité radicale et qu’on cherche au contraire la part océanique de l’humain, quelles dimensions de notre expérience s’éclairent d’un nouveau jour ?
Mais à trop vouloir rapprocher notre monde de l’océan, ne court-on pas le risque de réduire l’étranger au familier et de manquer la vraie compréhension de l’univers marin comme monde sauvage, hors norme, irréductible, « imagination de l’inconnu », comme l’écrivait Victor Hugo ?
Un lien généalogique
Les théories lamarckienne puis darwinienne ont mis en lumière l’idée d’une ascendance animale de l’homme et plus spécifiquement l’idée selon laquelle l’ancêtre commun à tous les êtres vivants serait né dans l’eau. C’est en particulier le biologiste allemand Ernst Haeckel qui a considéré l’océan comme le réservoir des formes primordiales du vivant et l’espace de la création du protoplasme primitif. Cette théorie biologique se réactive dans les années 1920-1930 dans le domaine de la physico-chimie, avec les recherches d’Oparine et Haldane sur la « soupe primitive », qui aurait permis à la matière vivante d’apparaître dans la mer des origines. Mais dès le XVIIIe siècle, à partir du légendaire neptunien, un penseur libertin comme Benoît de Maillet envisageait également que l’humanité puisse être issue de la métamorphose de formes de vie sous-marines contraintes de s’adapter au monde terrestre, à la suite d’une diminution des eaux (Telliamed). L’hypothèse d’une origine aquatique de l’humain est donc prégnante dans les représentations collectives et nourrit parfois la rêverie mythologique sur des êtres hybrides, entre l’humain et l’animalité océanique, tels que les tritons et les sirènes. Or rechercher dans l’océan la trace de l’origine de l’homme, c’est aussi rechercher dans l’homme la trace d’un passé océanique : le psychanalyste hongrois Sandor Ferenczi interprète ainsi le désir sexuel comme une pulsion régressive visant au retour vers l’océan ancestral (Thalassa, 1924). Haeckel lui-même considérait que le plaisir que les humains prennent à se baigner dans la mer relève d’un retour à une forme de vie aquatique, à laquelle nous sommes apparentés. Il pourrait être intéressant d’examiner plus précisément les formes prises par cet imaginaire d’une parenté entre l’humain et l’océan.
Un lien de cohabitation et d’interdépendance
Océaniser l’humain c’est aussi (re)plonger les hommes dans l’océan. En 1869, Jules Verne imaginait le destin du capitaine Nemo qui inventait un mode de vie entièrement aquatique. C’est ce même projet qui, dans les années 1960-1970, a animé le commandant Cousteau, mais aussi Jacques Rougerie et Edith Vignes dans leurs expérimentations architecturales sur des formes d’habitats sous-marins. Aujourd’hui, les auteurs de science-fiction et de climate-fiction anticipent un réchauffement terrestre qui produirait un engloutissement des continents et représentent l’évolution des civilisations occidentales dans un monde submergé (voir Le Monde englouti [Ballard, 1962] mais aussi la trilogie des Cités englouties de Paolo Bacigalupi [2010-2017]). Il serait intéressant de comprendre comment le mythe de l’Atlantide, la cité submergée, se trouve ainsi revisité au prisme de nos angoisses écologiques. Mais aussi de voir comment la mer a pu servir de laboratoire pour inventer de nouvelles formes de vivre-ensemble : si le geste primordial de l’utopie, depuis Thomas More, est l’arrachement d’une portion de terre au continent et son échappée dans l’océan, il faudrait voir comment ce rêve de « péninsules démarrées » (Rimbaud) infiltre les imaginaires et nourrit diverses rêveries sur l’océan comme espace de contestation.
Au-delà du geste prospectif ou de la construction d’une hétérotopie, il suffit parfois de se mettre à l’écoute du mode de vie des marins, des travailleurs de la mer, pour opérer un écart vis-à-vis du « terracentrisme » (Rediker) et ressentir la profonde symbiose qui relie l’humain aux formes de vie marines. Jean Richepin dans son recueil de poèmes La Mer, publié en 1886, célèbre à égalité les misérables travailleurs de la mer et les organismes vivants qui habitent le monde marin : en établissant une telle cohabitation à l’intérieur de son œuvre entre l’humain et le non-humain, il montre leur interdépendance et défend un idéal pré-écologique et social de démocratie océanique. Le documentaire Leviathan (2012), dont les plans ont été captés par une dizaine de caméras go-pro placées à divers endroits d’un chalutier (filets de pêche, ligne de flottaison du navire, corps des marins eux-mêmes, bac des poissons, goulotte d’évacuation des déchets), produit une expérience sensorielle immersive et panique. En perturbant tous les repères, en égalisant les points de vue humains et non-humains, il fait apparaître aussi bien le caractère sublime de l’océan que l’horreur d’un capitalisme industriel qui détruit les ressources naturelles, décime les espèces animales et maltraite les corps des prolétaires. On pourrait examiner les formes prises par cette océanisation de l’art, afin de voir quelle anthropologie, quelle cosmologie, quelle éthique et quelle politique en découlent.
Ce colloque adoptera une perspective pluridisciplinaire afin d’examiner la diversité des enjeux liés à l’océan : en conjuguant l'histoire de la littérature, l'histoire des arts (y compris les arts populaires: illustration, cinéma, bande dessinée, etc.), l'histoire des sciences, la philosophie ou encore la biologie marine, on examinera en quoi l’océan a contribué — et contribue encore — à redéfinir l’identité humaine, à interroger ses origines et à ouvrir de nouveaux horizons existentiels et politiques.
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Les propositions de communication (titre et résumé) sont à transmettre avant le 30 mai 2026 à :
Juliette Azoulai (juliette.azoulai@univ-eiffel.fr) et Nicolas Wanlin (nicolas.wanlin@polytechnique.edu).