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Les manifestations de l’invisible en littérature et arts du spectacle. Journée d’étude des doctorants du LASLAR (Caen)

Les manifestations de l’invisible en littérature et arts du spectacle. Journée d’étude des doctorants du LASLAR (Caen)

Publié le par Marc Escola (Source : Anastasia Marchal)

Les manifestations de l’invisible en littérature et arts du spectacle

Journée d’étude des doctorants du LASLAR, 2 juin 2026

Dans Le destin des images (2003), le philosophe Jacques Rancière rappelle « qu’il est impossible de rendre présent le caractère essentiel de la chose en question. On ne peut ni le mettre sous les yeux ni lui trouver de représentant qui soit à sa mesure. » Par là, il ne réfute pas la présence des choses elles-mêmes, ni notre perception de leur matérialité, mais il précise qu’il existe une essence particulière qui nous échappe. Il y a, sous les choses, une présence qui reste à définir et qui n’attend que d’apparaître. Les arts et les lettres ont longtemps joué de ce paradoxe de la rerésentation. L’écrit retranscrit une parole, des mots, qui se substituent à ce que l’on regarde, et donc au visible. Il est capable de traduire une pensée par des mots dotés d’une existence autonome, rappelant l’attrait que leur portait Jacques Derrida « en raison de leur capacité à s’évader de la forme qui leur est propre ». La représentation théâtrale, quant à elle, incarne ces mots et les met en scène, ce qui permet de les figurer autrement. Quand le sensible et l’intuition échappent à l’intelligibilité du texte, ils peuvent prendre des formes diverses. C’est ainsi que la forme de l’idée, et avec elle du sensible, va s’émanciper dans les arts visuels. Enfin, le cinéma propose de montrer ce qui ne peut se dire ni s’écrire : il raconte et rend compréhensible l’indicible par des moyens formels, donnant à voir ce qui, jusqu’alors, échappait au visible. Ainsi l’invisible devient visible par une transformation opérée au moyen des mots ou des images.

    Suite au colloque Raconter et montrer l’invisible à la croisée de la littérature, des arts de la scène et du cinéma (1850-1930) qui s’est tenu à Cerisy en août 2024, et dans une volonté de prolonger et d’enrichir cette thématique, nous proposons d’ouvrir la réflexion à de nouveaux questionnements en privilégiant les XXème et XXIème siècles. Les œuvres s’inscrivant dans cet intervalle chronologique seront ainsi particulièrement encouragées. Les chercheuses et chercheurs en littératures française et étrangères, en arts de la scène et en études cinématographiques sont invités à contribuer à cette réflexion interdisciplinaire. 

    Nous souhaiterions analyser la manière dont la littérature et les arts du spectacle parviennent à raconter l’invisible, à le figurer, ou au contraire à le dissimuler. « Les choses mesurées sont sous les Idées; mais sous les choses mêmes n’y a-t-il pas encore cet élément fou qui subsiste, qui subvient, en deçà de l’ordre imposé par les Idées et reçu par les choses ? » C’est la question que pose Gilles Deleuze et qui coïncide avec cette journée d’étude : Quelle présence échappe à l’entendement et comment la représenter ? C’est le sensible qui devient intelligible, l’idée qui prend forme et parvient à notre conscience. Ce thème invite donc à interroger la manière dont lettres et arts du spectacle donnent forme à l’infigurable. 

    Il s’agira d’analyser les dispositifs narratifs et esthétiques par lesquels secrets, mystères, émotions ou non-dits deviennent perceptibles à travers l’écriture et la mise en scène. Ce paradoxe - rendre visible ce qui échappe au regard - constitue un enjeu central pour comprendre comment ces disciplines parviennent à faire émerger ce qui, jusque-là, demeurait tapi dans l’ombre. Littérature, théâtre et cinéma sont des modes d’expression qui souvent racontent avant de montrer, révélant ainsi ce qui n’attendait que de se manifester. 

    C’est pour cela qu’il nous semble intéressant de nous attarder sur ce qui représente l’invisible. Ce qui pourra être connu et reconnu grâce à la manifestation littéraire et artistique. Cette chose qui soudain jaillit peut être liée à une forme de violence, de traumatisme, ou simplement à l’émergence d’une autre façon de voir le monde et de le vivre, rapprochant l’individu d’une forme de connaissance et de vérité. Ce qui nous intéresse également c’est cette fausse dualité entre le visible et ce qui ne le serait pas encore. Un entrelacement existe qui empêche d’opposer image et texte de la même manière que visible et invisible. Une poésie persiste là, dans les mots ou les choses, dans l’écriture ou la mise en scène, qui permet de faire naître ce qui ne se voit pas, ce qui ne peut apparaître pleinement mais se fait sentir, passe au travers mais circule malgré tout. 

Axe 1 : Ecriture(s) du sensible

Une des nombreuses écritures de l’invisible est celle du sensible de la matière, de la vie... C’est le murmure d’une pierre, le goût d’un souvenir, le parfum d’un rire, le simple émerveillement du vol d’un oiseau ou du reflet de la lune sur un toit d’ardoise. Ici, l’on pense à l’art de la brièveté du haïku et à ses réappropriations par les poètes et artistes occidentaux. On retrouve aussi les motifs narratifs de la poésie, en vers ou en prose, ainsi que son esthétique qui pourront venir nourrir la réflexion autour de ce premier axe. Cette attention du détail, de l’éphémère, du mouvement se retrouve, en autres, dans les écritures de Paul Claudel, Paul Eluard, Philippe Jaccottet ou Yves Bonnefoy qui se jouent autant de la forme du texte, des blancs de la page, des pauses de la respiration que des images convoquées. Cet axe pourra aussi être propice à l’étude de la poétique du sensible de certains romanciers et romancières. On peut évoquer le roman Nadja (1928) d’André Breton où se mêlent les silences et les soubresauts d’une rencontre qui déambule autant dans Paris que dans les pages du roman. Les dispositifs esthétiques du théâtre et du cinéma sont également riches de propositions. Ils sont capables de créer des milieux ou de proposer des langages spécifiques à l’expression du sensible. Les plans de Yasujiro Ozu tiennent à leur façon du haïku, tout comme il existe dans les films de Naomi Kawase une expérience du monde poétique. Nous pensons aussi à certaines séquences d’Eric Rohmer lors desquelles nature et paysage révèlent et font écho aux émotions des protagonistes. Il pourra s’agir de considérer le rôle et la place de la mise en scène, de la voix narrative ou des choix de variations de temporalité et d’espace. Pourront ainsi être convoquées les modalités par lesquelles l’écriture et la mise en scène révèlent une véritable expérience esthétique du monde. 

Axe 2 : Secrets de famille, violence, traumatisme : révéler sans les mots

Cet axe propose d’interroger l’invisible qui se tisse dans le silence des mots enfouis, effacés, oubliés. Quels sont les dispositifs mis en place pour évoquer, suggérer, voire parfois révéler, un secret de famille ou une expérience vécue qui demeurent interdits, innommables ? Comment rendre compte de cet invisible qui structure pourtant les relations intra-familiales et sociales ? Quelles écritures ou mises en scène de la présence de cet invisible ? Cet axe permettra notamment d’aborder les différentes formes d’écriture de l’autofiction qui occupent une place importante dans l’édition contemporaine et qui se montrent sensibles aux questions relevant de l’invisible en tension dans les relations. On peut songer au roman de Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit (2011), qui interroge la mémoire, les relations familiales, le désarroi face à l’absence des mots qui pèsent. Dans son roman Aïe mes aïeux (2009), Anne Ancelin Schützenberger, évoque l’inconscient transgénérationnel qui nous traverse. Enfin, l’on peut citer le roman de Julie Wolkenstein, Adèle et moi (2013), pour qui les blancs entre les souvenirs retrouvés d’une ancêtre ouvrent un dialogue vers soi et plus largement une réflexion sur la poétique de la narration. Certains films d’Arnaud Desplechin travaillent aussi la perte et ses conséquences intra-familiales.

Axe 3 : Fantômes, spectres, revenants...: à la rencontre de l’autre monde

Les fantômes, spectres et autres manifestations du monde des morts évoquent cet invisible qui nous fascine autant qu’il nous terrorise. Personnages centraux des récits du genre fantastique, nous les retrouvons également dans de nombreux contes de Noël, dans les contes populaires ou les mythes de l’Antiquité. A titre d’exemple, on peut citer le conte Le Fantôme d’Aurélien Scholl paru dans La Revue illustrée (février 1900) ou bien la présence spectrale et énigmatique de l’ombre de Julian Carax dans la vie du jeune Daniel Sempere dans le premier tome de L’ombre du vent (2004) de Carlos Ruiz Zafon. Au cinéma, Michelangelo Antonioni, dans L'avventura (1960), utilise la disparition comme le révélateur des dysfonctionnements interpersonnels et le moteur de l’introspection individuelle. L’on retrouve aussi l’apparition romantique d’une défunte dans L’Etrange Affaire Angélica (2010) de Manoel de Oliveira, évoquant une mise en abyme du processus créatif de l’artiste. Que viennent nous dire ces formes de l’invisible sur nous-mêmes ou sur le rapport au monde d’une société, de ses angoisses ou de ses espoirs ? Quelles sont les représentations narratives et esthétiques de ce monde des morts et leurs évolutions au fil des siècles ? Quelles formes prennent les réécritures de ces manifestations de l’invisible aujourd’hui ? Quels rôles celles-ci jouent-elles dans le schéma narratif d’une œuvre ? Il s’agit là de quelques-unes des interrogations qui pourront venir nourrir cet axe. 

Axe 4 : Ce que dévoile le rire

Enfin, un quatrième axe, nous invite à explorer ce que révèle le rire de nous-mêmes, de nos tensions et failles intérieures, de notre condition mais aussi des faux-semblants d’une société. Nous nous plaçons dans la continuité des recherches développées par Alain Vaillant, notamment, dans son ouvrage La civilisation du rire édité en 2016 chez CNRS édition. Le rire tendrait à dévoiler le voile invisible, la ligne de démarcation, qui sépare l’homme de ce qu’il redoute et dont le rire lui permet de s’affranchir. Ainsi ce rire revêt une dimension esthétique puisqu’il témoigne de l’indicible de certaines émotions, de tensions que les mots ne suffisent peut-être pas toujours à exprimer. Les auteurs retenus pour l’édition de 1966 de l’Anthologie de l’humour noir d’André Breton constituent une des références possibles pour illustrer cet axe. On pense également aux romans de Boris Vian, à certains poèmes et scénarios de Jacques Prévert sans oublier le théâtre de l’absurde d’Eugène Ionesco ou de Samuel Beckett. Quelles sont les différents registres d’écriture du rire et de sa mise en scène ? Quelles variations poétiques et esthétiques entre le grotesque, le burlesque, le non-sens, l’humour noir ou les formes du comique selon les époques et les médiums ? Quelles invisibles ce rire vient-il interroger ? Cet axe permet également d’étudier les modalités de réception des œuvres relevant des registres du rire, de ses évolutions et des relations transtextuelles qui s’y trouvent déployées. Il est possible d’orienter cet axe autour de la question de la satire qu’autorise le rire.

Comité d’organisation et comité scientifique : 

Anastasia Marchal, doctorante en Études cinématographiques à l’Université de Caen Normandie.

Laura Hauvel, doctorante en Lettres modernes à l’Université de Caen Normandie. 

Modalités et calendrier : 

Les propositions de communications d’environ 2000 caractères seront accompagnées d’une courte biobibliographie.

Elles seront à envoyer, au plus tard, pour le 15 mars aux adresses suivantes : 

marchalanastasia@gmail.com 

laura.hauvel@unicaen.fr 

Les communications auront une durée d’une vingtaine de minutes. Un support de présentation audiovisuelle sera mis à disposition des participants. 

Bibliographie indicative : 

BEDOUELLE, Guy, L’invisible du cinéma ou Les sentiers du rêve, Marseille, Editions La Thune, 2006.
DERRIDA, Jacques, Penser à ne pas voir : Ecrits sur les arts du visible 1979-2004, Editions de La différence, Collection Essais, 2013. 

DELEUZE, Gilles, Cinéma 2, L’image-temps, Editions de Minuit, 1985.
LETOURNEUX, Matthieu, VAILLANT, Alain (dir.), L’empire du rire XIXe-XXIe siècle, CNRS édition, 2021.
MARION, Jean-Luc, Le visible et le révélé, Paris, Les Editions du Cerf, 2005.
MAURY, Corinne, Habiter le monde : éloge du poétique dans le cinéma du réel, Editions Yellow Now, Collection Côté cinéma, 2011.
MERLEAU-PONTY, Maurice, Phénoménologie de la perception, Editions Gallimard, 1945.

MESSORI, Rita, Pour une poétique du Sensible. Les mots et les choses entre expérience esthétique et figuration artistique, Editions Mimésis, 2023.
MICHAUD, Yves, Les marges de la vision, Essais sur l’art (1978-1995), Paris, Editions Jacqueline Chambon, Collection Critiques d’art, 1996.
RANCIERE, Jacques, Le destin des images, Editions La Fabrique, 2003.
RONGIER, Sébastien, Théorie des fantômes. Pour une archéologie des images, Les belles Lettres, 2006.
VAILLANT, Alain, La civilisation du rire, CNRS édition, 2016. 

Illustration : Ewa Karpinska, Saluer le jour – www.ewa-karpinska.com