Appel à communications pour une Journée d’études UMR Litt&Arts, CNRS – UGA le 18 novembre 2026
« L’homme contemporain ne peut pas faire l’impasse de ce requestionnement de son monde. » J. Pommerat (2008)
La question du rapport au réel n’est pas nouvelle en art et se pose avec d’autant plus d’acuité au théâtre de par son possible devenir spectaculaire : « La fiction au théâtre a pour particularité d’opérer dans un espace-temps et avec des agents réels. De fait, la fiction ne s’y présente pas dans le cadre d’un dispositif précisément séparé de la réalité, comme dans le cas d’un roman ou d’un film, [mais] dans un dispositif plus diffus, où une réalité autre est produite quasi directement » (Chambon, 2021, p. 12). Le XXème siècle est en outre traversé par des expériences de « théâtres du réel » (Saison, 1998) et la porosité de la frontière entre réel et fiction se retrouve au centre de beaucoup d’écritures qui se nourrissent de faits divers, de photographies, d’articles, de biographies, de témoignages, etc. Le théâtre mêle l’Histoire commune à l’histoire individuelle et, par exemple, aujourd’hui se multiplient les dramaturgies enquêtrices, qu’on les nomme théâtre documentaire, documenté ou verbatim. On peut s’interroger avec S. Roche (2020) : « Qu’est-ce que la réalité ? Qu’est-ce que l’art ? Le réel a-t-il une fonction poétique ? L’art a-t-il une mission sociologique ou anthropologique ? ». En quoi le théâtre contemporain est-il alors un lieu d’affrontement entre le poétique et le politique et entre la revendication de la fable contre son refus ? Quels « détours » (Sarrazac, 2002) emprunte la fiction théâtrale pour parler du réel ?
Or, le répertoire contemporain des textes destinés ou accessibles à la jeunesse s’est construit à partir de contes classiques ou de leur univers, par des adaptations ou des revisitations (Bernanoce, 2008 ; Ferrier, 2011). Regarder du côté des contes c’est assumer une fable, une fiction. Est-ce à dire que les auteurs et autrices de théâtre de jeunesse refusent d’affronter le réel ? refusent de « se cogner », comme le formule Lacan (1975) ? Rien n’est moins certain, car depuis une quinzaine d’années en France les textes de théâtre de jeunesse connaissent également une tendance certaine au réalisme. Preuve en est la liste des thématiques présentes dans ce répertoire, mise en évidence par M. Bernanoce (2006, 2012). De très nombreuses thématiques y sont très représentées abordées sous l’angle du réel et non plus uniquement par un détour métaphorique ou parabolique. De quoi cette évolution est-elle alors le nom ? Le nœud se trouverait peut-être aussi du côté des conditions de production des textes car la tendance forte est la commande. Des compagnies, des théâtres voire des institutions publiques ou parapubliques commandent des textes aux auteurs et autrices qui s’adressent à la jeunesse. Et, si cette commande peut parfois être libre, faisant confiance à l’univers de l’artiste concerné, bien souvent il s’agit de la ou le guider vers le traitement d’une question sociétale et d’une réponse à « l’injonction de plus en plus forte qui lui [au théâtre] est faite par certains financeurs d’un "devoir de réel" » (Dan, 2020, p. 10).
Ainsi, il peut être intéressant d’examiner si ces préoccupations autour du réel ont cours dans le répertoire de jeunesse avec la même force et sous les mêmes formes que le théâtre généraliste. Comment les écritures théâtrales de jeunesse rendent-elles compte du réel, comment le prennent- elles en charge ? Cette question paraît encore plus pertinente si l’on considère aussi que, comme toute littérature de jeunesse, en raison de l’adresse particulière, le théâtre de jeunesse se doit de ne pas « désespérer » son lecteur1. Elle est d’autant plus pertinente également que, bien que dégagée d’un devoir moralisateur et de la tutelle de l’école, la littérature de jeunesse dans son ensemble n’échappe pas à un horizon éducatif/instructif, à une visée éthique voire politique (Bruel, 2022). Retrouve-t-on le même recours à des matériaux réels que le théâtre généraliste ? Quelle dramaturgie convoque-t-elle ? L’empan entre le merveilleux/conte revisité (Paquet, 2024) et les emprunts à l’écriture des SMS ou des réseaux sociaux est large et témoigne de toute la richesse et la créativité du répertoire pour la jeunesse. Parmi les textes écrits depuis vingt ans, nous viserons donc à interroger la tendance des auteurs et autrices des dernières années à se frayer un chemin entre réel et fiction et examiner comment les commanditaires, comme parfois les auteurs et autrices, naviguent entre fictionnalisation du réel et tendance à « l’effet de réel » (Barthes, 1968). Car il semble opportun aujourd’hui de documenter ce répertoire vivant au prisme du réel.
En plus d’examiner les écritures et le positionnement des auteurs et autrices du répertoire sur ce rapport au réel, il s’agira également pendant cette journée d’études de questionner conjointement les pratiques de classe autour de cette problématique et les dispositifs didactiques déployés par l’enseignant pour aborder ces œuvres. De fait, constatant l’omniprésence de la fiction dans l’enseignement de la lecture et l’écriture à l’école mais l’absence d’une définition dans les programmes (Louichon, 2025), les chercheurs et chercheuses en didactique de la littérature se sont récemment penchés sur cette question, que ce soit lors du colloque à l’INSPE de Toulouse en 2023 ou dans une des dernières livraisons de la revue Pratiques (Le Goff et al., 2025). Les analyses se sont cependant davantage centrées sur l’activité fictionnalisante de l’élève (Langlade, 2008), moins sur le retour au réel, et il a été très peu question de théâtre. Cette journée d’étude souhaite resserrer la focale sur ces deux points en particulier. Les questions pour explorer cette thématique - les dispositifs didactiques permettant à l’élève lors de l’étude d’une pièce de jeunesse de questionner le réel à travers la fiction - s’avèrent nombreuses. Comment l’enseignant amène-t-il ses élèves à penser le rapport entre la fiction et le monde au travers d’une œuvre théâtrale ? Leur permet-il de s’approprier non seulement les questions sur le monde posées par l’œuvre mais aussi la dramaturgie propre au texte qui rend compte de ce réel ? Par quels moyens ? Ménage-t-il aussi pour l’élève le retour vers soi, puisque le lecteur se reconfigure en fonction de sa lecture et que formes littéraires et formes de vie s’articulent entre elles (Macé, 2014) ? L’enseignant emprunte-t-il d’ailleurs lui-même une pédagogie/didactique du détour ? Et si le détour peut être favorable aux apprentissages il s’agit toujours aussi d’examiner les conditions du retour, de la réflexivité proposée à l’élève (Sauvaire, 2019) afin que cette médiation soit pertinente (Tricot, 2017 ; Claude, Rayou, 2018). Enfin, quelle créativité didactique (Shawky Milcent, 2020) l’enseignant met-il en œuvre pour faciliter l’abord de certaines thématiques/écritures singulières et dépasser cette difficulté de faire parler les élèves face à l’œuvre d’art (Chabanne, 2024) ?
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Cette journée d’études propose donc d’envisager les enjeux tant dramaturgiques que didactiques du rapport du théâtre de jeunesse au réel, autrement dit dans son écriture et son exploitation en classe. Les propositions de communication (d’une durée de 20 min) s’articuleront autour d’un de ces deux axes ou des deux axes conjointement. D’une longueur d’environ 4 000 signes et accompagnées d’une courte bio-bibliographie (5 titres maximum), elles sont à envoyer avant le 3 avril 2026 aux 2 adresses suivantes :
pierre.banos-ruf@univ-grenoble-alpes.fr corinne.frassetti-pecques@univ-grenoble-alpes.fr
La notification de l’acceptation des propositions aura lieu au plus tard début mai 2026.
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Bibliographie indicative
BERNANOCE, M. (2006). À la découverte de cent et une pièces, Répertoire critique du théâtre contemporain pour la jeunesse. Montreuil : Éditions Théâtrales et Grenoble : Screren-CRDP.
BERNANOCE, M. (2008). La réécriture de contes dans le théâtre contemporain pour les jeunes : un nouveau regard sur les relations familiales ?. In d' Humière (dir.), D'un conte à l'autre, d'une génération à l'autre (pp. 133-146). Clermont-Ferrand : Presses Universitaires Blaise Pascal.
BERNANOCE, M. (2012). Vers un théâtre contagieux, Répertoire critique du théâtre contemporain pour la jeunesse, vol. 2. Montreuil : Éditions Théâtrales.
BERNANOCE M. & Le PORS, S. (2018). Poétiques du théâtre jeunesse. Arras : Artois Presses Université.
BERNANOCE M. & Le PORS, S. (2015). Entre théâtre et jeunesse, formes esthétiques d’un engagement. Recherches et travaux, 87.
BOUGNOUX, D. (2019). La crise de la représentation. Paris : La Découverte.
BRUEL, C. (2022). L’aventure politique du livre jeunesse. Paris : La Fabrique éditions.
CHABANNE, J.-C. (2024). L’éducation artistique et culturelle entre sociologie et didactique.
Didactiques & Disciplines, 4, 37-54.
CHAMBON, J. (2021). Après le vieux Jeu. La fiction dans le théâtre contemporain. Paris : Éditions Hermann.
CHOLLET, M. (2004). La Tyrannie de la réalité. Paris : Gallimard.
CLAUDE, M.-S. & RAYOU, P. (2018). Aide à la réussite scolaire : détour ou médiation? Peinture et littérature en classe de français. Scolarisation de l’art, artistisation de l’école. Sociologie des enseignements artistiques et culturels 18 et 19 Janvier 2018 Lyon, Université Lyon II, Janv 2018, Lyon, France. ⟨hal-01948823⟩
CONNAN-PINTADO, C. (dir.) (à paraître). Le théâtre contemporain pour la jeunesse face à l’anxiété du monde. Modernités.
DAN, C. (2020). Écrire le réel 10 auteurs et autrices de théâtre témoignent. Montreuil : Éditions Théâtrales.
DANAN, J. (2024). Le présent au cœur du théâtre. Paris : Presses Sorbonne-Nouvelle.
DE PERETTI, I. & PETITJEAN A. (2022). Pour une didactique du théâtre. Pratiques, 193-194.
DE PERETTI, I. & FERRIER, B. (2016). Théâtre d’enfance et de jeunesse, De l’hybridité à l’hybridation. Arras : Artois Presses Université.
FERRIER, B. (2011). Le conte au théâtre : un genre remotivé. Synergies, 8, 23-29. HAN, J.-P. (dir.) (2017). Une extension monstrueuse du réel. Frictions, 27.
HEULOT-PETIT, F. (2020). Dramaturgies de la guerre pour le jeune public. Vers une résilience espérée. Bruxelles : Peter Lang.
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LE PORS, S. (2022). L’enfant qui nous regarde. Persistances de l’enfance dans les écritures textuelles et scéniques contemporaines. Études théâtrales, 71.
LOUICHON, B. (2025). Pour une théorie didactique de la fiction. Pratiques, 205-206 [en ligne].
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PLANA, M. & de GUARDIA, J. (2019). Puissance de la fiction théâtrale. Registres, 21. PLANE, S. & FRANÇOIS, F. (2006). La fiction et son écriture. Repères, 33.
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SAUVAIRE, M. (2019). La notion de réflexivité en didactique de la littérature. In N. Denizot et al., Approches didactiques de la littérature (pp. 107-124). Namur : Presses universitaires de Namur.
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TRICOT, A. (2017). Les contraintes spécifiques des apprentissages scolaires ». Psychologie et
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1Les productions pour la jeunesse ne doivent pas « nuire à l'épanouissement physique, mental ou moral de l'enfance ou la jeunesse ». Loi n° 2011-525-art. 46 portant sur la loi 49-956 du 16 juillet 1949.