Narrer la biodiversité. Séminaire 2026 de la chaire "Enjeux écopoétiques contemporains" (Pau & en ligne)
Narrer la biodiversité
Séminaire annuel de la chaire « Enjeux écopoétiques contemporains » 2026
Ce séminaire est accessible en ligne sur demande.
Organisation et contact :
Riccardo Barontini : riccardo.barontini@univ-pau.fr
Solange Haas : shaas@univ-pau.fr
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Programme
Jeudi 5 février 2026 — 16h–18h30
· Bertrand Guest, chercheur en littérature comparée (Université d’Angers)
Dire ou laisser se dire la bio-sémio-diversité ?
· Solange Haas, épistémologue (Université de Pau et des Pays de l’Adour)
Quantofrénie et production d’ignorance dans les savoirs sur la biodiversité : le rôle épistémique des récits
Vendredi 6 mars 2026— 16h–18h30
· Adèle de Baudouin, écoacousticien·ne et compositeur·ice (MNHN ; Université d’Évry Paris-Saclay)
Entre écologie et musique, les paysages sonores comme représentation du vivant
· Ben de Bruyn, chercheur en littérature anglophone (Université catholique de Louvain)
Quand la biodiversité comptait : son, guerre et récits de l’extinction
Jeudi 9 avril 2026— 16h–18h30
· Hélène Leriche, écologue (ESTP ; AgroParis Tech)
Les mots (maux) de la biodiversité
· Anne Simon, chercheuse en littérature et philosophie (CNRS ; ENS Ulm)
Littérature et diversité animale : l’approche zoopoétique
Vendredi 22 mai 2026— 16h–18h30
· Michel Collot, chercheur en littérature et philosophie, poète (Université Sorbonne Nouvelle)
Poésie et biodiversité
· Yves Meinard, écologue et philosophe environnemental (Aix-Marseille Université)
La vérité de l’expertise écologique
Lundi 7 septembre 2026 — 16h–18h30, (Amphithéâtre de la Présidence)
· Olivier Hamant, biologiste (INRAE ; École normale supérieure de Lyon)
Le temps de la robustesse
· Jérôme Meizoz, écrivain et sociologue de la littérature (Université de Lausanne)
Haut Val des loups (2015), un contre-récit environnemental ? (présentation et lecture d’extraits)
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Argumentaire
Le terme « biodiversité », forgé par les écologues dans les années 1970 et popularisé notamment par le travail d’Edward O. Wilson dans les années 1980 (Wilson, 1988), vise à décrire la diversité du vivant (spécifique, génétique, fonctionnelle, etc.) tout en attirant l’attention sur sa vulnérabilité. D’emblée, il s’inscrit à l’intersection d’un contexte scientifique et d’un contexte politique, en cherchant à alerter les sphères décisionnelles sur les menaces anthropiques pesant sur le vivant (Sarkar, 2012). Il désigne ainsi ce qu’il faut protéger : la diversité du vivant « en crise » (Devictor, 2015). Mais le flou définitionnel qui l’accompagne a suscité de nombreuses critiques sur la pertinence de son usage scientifique (Casetta & Delord, 2014).
La « biodiversité » se constitue alors comme un terme contesté, situé entre institutions, disciplines et usages. L’analyse conceptuelle révèle un décalage entre ses emplois scientifiques et non scientifiques, comme en témoignent les débats autour de la niche écologique (Pocheville, 2015) ou de l’hypothèse Gaïa (Dutreuil, 2024), en écho aux réflexions de Hilary Putnam (1975). Ces glissements de sens, s’ils provoquent parfois des malentendus, ouvrent aussi un espace de puissance évocatrice dont la littérature s’est emparée. Comme le souligne Heise, la fécondité du concept de biodiversité réside justement dans cette fluctuation conceptuelle (Heise, 2016) et dans l’espace de dialogue interdisciplinaire qu’elle permet d’ouvrir – espace qui constitue l’un des enjeux de ce séminaire, où l’on tâche de faire dialoguer scientifiques et littéraires.
Dans cette perspective, ce séminaire s’interroge sur le rôle que la fiction peut jouer dans l’exploration de la biodiversité, à la frontière des discours scientifiques et institutionnels. « Narrer » la biodiversité, en tant que dispositif transformateur (Foucault, 1994), relève à la fois de la description des interactions des vivants avec leur milieu et de leur mise en récit esthétique. Si la biodiversité ne se « compte » pas toujours (Devictor, 2021), elle peut en revanche se raconter, en donnant voix à une pluralité de points de vue et en développant ces régimes d’attention et d’alliance avec les vivants que Baptiste Morizot identifie comme conditions d’une écologie relationnelle (Morizot, 2020).
En épistémologie, le « narratif » désigne le discours qui accompagne les modèles scientifiques et leur confère un sens (Otto & Rosales, 2019). Ces narratifs servent à la fois d’outils d’interprétation et de médiation dans notre compréhension du monde. La proximité avec la narration littéraire mérite d’être interrogée : penser l’Umwelt (Uexküll, 1909) ou les « mondes-pour » (Maris, 2018), n’est-ce pas déjà mobiliser des schèmes narratifs ? Comment la littérature, en inventant des stratégies de décentrement – faire parler un animal non humain, expérimenter la fiction scientifique, changer d’échelle – contribue-t-elle à déplacer notre regard ? Dans cette perspective, Anne Simon montre que le langage lui-même constitue un milieu, un écosystème textuel et symbolique où s’entrelacent humains et non-humains, révélant les formes d’enchevêtrement du vivant auxquelles nous appartenons (Simon, 2022).
La littérature aborde également les dérives du langage autoritaire de la quantofrénie (Desrosières, 1993 ; Porter, 1995), qui tend à réduire la complexité du vivant à des indicateurs et à évacuer la dimension politique des débats publics. Les prédictions chiffrées de la biodiversité, conçues pour des modèles de gestion économique (Maris, 2014), finissent parfois par acquérir une réalité propre, indiscutable, tout en occultant les dimensions sociales et éthiques. Or, comme l’ont montré plusieurs travaux en épistémologie des sciences, cette réification statistique enferme l’avenir dans les modèles du passé et réduit la diversité des futurs possibles. C’est précisément contre cette fermeture que le récit d’anticipation – chez Alain Damasio (2019), Vinciane Despret (2021), Ursula Le Guin (1972) ou Margaret Atwood (2003) – peut proposer une contre-narration créatrice, capable de rouvrir le champ des possibles en puisant dans la force inventive du vivant.
En somme, la « biodiversité » ne peut être appréhendée comme un concept univoque : elle se déploie comme un terme-frontière, instable et polysémique, à la croisée des discours scientifiques, politiques et littéraires. Cette indétermination, loin de constituer une faiblesse, ouvre un champ d’investigation interdisciplinaire où s’articulent savoirs, récits et pratiques de relation au vivant. Face à la rigidité des discours normatifs – qu’ils soient quantifiés ou non – la critique du langage rappelle l’importance d’un « effort d’ambiguïté ». Reste à interroger la manière dont la littérature, en dialoguant avec les sciences, peut non seulement accompagner mais aussi infléchir la conceptualisation de la biodiversité, en élaborant des formes capables de rendre compte de ses multiples dimensions. C’est autour de cette hypothèse – que « narrer la biodiversité » constitue un geste épistémologique autant qu’esthétique – que se déploiera la réflexion de ce séminaire.