Biais et production non-intentionnelle d’ignorance dans la recherche académique (Saint-Étienne)
« Biais et production non-intentionnelle d’ignorance dans la recherche académique »
Journée d’étude du Laboratoire Expérimental de Recherche Interdisciplinaire sur l’Ignorance (LERI²)
Organisation :
Judith Bouchet (Laboratoire ECLLA et LERI², Université Jean Monnet de Saint-Étienne)
Manon Constant (Laboratoire ACCRA, Université de Strasbourg, et LERI², Université Jean Monnet de Saint-Étienne)
Julien Henry (Laboratoire Hubert Curien et LERI², Université Jean Monnet de Saint- Étienne)
Richard Serrano (Laboratoire Hubert Curien et LERI², Université Jean Monnet de Saint- Étienne)
Appel à communications
« Seules les distorsions de la pensée droite, les retards pour trouver la vérité, les errements, les préjugés posent un problème. C’est seulement dans ces cas qu’il convient de faire appel aux vues du monde, aux idéologies, aux rapports de force, aux résistances culturelles, à l’inconscient, aux pesanteurs sociologiques ou même à la psychopathologie. Comment ces gens peuvent-ils croire à des choses aussi irrationnelles ? Le simple fait de poser cette question et d’enquêter avec un tel programme de recherche crée une asymétrie complète entre les sciences et les autres croyances. En effet, à chaque fois, la vérité scientifique finit par émerger en s’arrachant aux cultures et aux circonstances, alors que les croyances y restent attachées. [...] D’où la question qu’on ne peut éviter en les lisant : comment, nous, occidentaux, avons-nous été capables d’inventer une forme de connaissance si radicalement originale qu’elle échappe à toutes conditions culturelles de production ?1 » (Latour, 1983).
Bruno Latour, faisant le constat de l’apparente objectivité de la recherche scientifique — seules les sciences pouvant prétendre accéder à la vérité dans le paradigme occidental moderne — questionne ici les modalités de production des connaissances scientifiques. Sont-elles aussi exemptes de biais qu’elles le prétendent ?
Le triomphe de la raison au siècle des Lumières permet à la démarche scientifique de s’ériger en rempart contre les croyances religieuses obscurantistes et l’absolutisme politique, et influence la manière dont la connaissance sera produite pour les siècles à venir. Alors que la raison cartésienne et la pensée scientifique se constituent en accès privilégiés à la vérité, les modalités de la pensée et de la production de connaissances extra-occidentales sont taxées d’irrationnelles et de primitives, comme le montre Aumônier (2015)2. Cette dynamique se prolonge au XIXe siècle avec des courants de pensée tels que le positivisme ou le scientisme, selon lesquels seule la rationalité de la méthode scientifique serait à même de garantir la fiabilité des connaissances produites. Dans ce contexte, les universités qui étaient auparavant dépendantes de l’Église sont réformées et deviennent des lieux de production de savoir. L’enseignement qui y est dispensé ne vise plus seulement à « transmettre les éléments d’un système de valeurs dominant3 » (Duméry et al., 1999) mais entend accompagner la dynamique de progrès de la société en favorisant la recherche. Cette corrélation entre développement d’une meilleure connaissance des phénomènes du monde et progrès scientifique et technique est remise en cause au XXe siècle alors que certaines disciplines viennent contester l’unicité et l’objectivité de la méthode scientifique. La philosophie des sciences, la sociologie des sciences, l’anthropologie appliquée aux sciences et aux techniques, la scientométrie, etc., s’intéressent aux conditions culturelles qui influencent la production de connaissances scientifiques et aux caractéristiques de la recherche elle-même. L’épistémologie dominante se trouve ébranlée.
Dans les années 1990 et notamment avec les travaux de Robert Neel Proctor naît une nouvelle discipline qui vise à étudier les mécanismes de construction sociale de l’ignorance, de son entretien et de sa diffusion : l’agnotologie. Elle distingue les phénomènes qui relèvent d’une production intentionnelle et non-intentionnelle d’ignorance, et constate que la recherche scientifique n’échappe pas à ces dynamiques. Dans un contexte où de nouvelles recherches tendent à déconstruire la croyance en l’objectivité des sciences et questionnent le caractère inébranlable des connaissances scientifiques, l’agnotologie étudie la manière dont la production de savoir s’accompagne nécessairement d’une production d’ignorance. La recherche académique, jusqu’à aujourd’hui, n’est donc pas dépourvue de biais qui participent à générer certaines formes d’ignorance. L’objectif de cette journée d’étude est de mettre en lumière les mécanismes inhérents au fonctionnement de l’université, et plus généralement de la recherche académique, qui participent à une production non-intentionnelle d’ignorance. Aussi nous laisserons de côté les cas de fraudes et de manquements à l’intégrité scientifique qui impliquent des modalités de production intentionnelle d’ignorance en vue de satisfaire des intérêts personnels, politiques, économiques, carriéristes, etc. pour nous intéresser aux biais plus subtils et invisibilisés qui participent à entretenir l’ignorance dans le domaine scientifique.
Ces biais sont de différentes sortes :
Le biais de recherche est « une tendance ou une orientation d’un·e chercheur·euse ou d’un groupe de recherche qui introduit une erreur systématique dans le processus de recherche et nuit à la validité du travail qui en résulte. Les biais peuvent influer sur la conception de la recherche, la collecte et l’interprétation des données ou la communication des résultats. Bien qu’il soit difficile ou impossible d’éliminer complètement les biais, des mesures peuvent être prises pour identifier et minimiser les sources potentielles de biais les plus graves4 » (InterAcademy Partnership, 2016). On peut citer les biais de sélection, d’information, d’analyse, d’échantillonnage, les biais procéduraux, les biais de réponse, etc. Ces biais — non-intentionnels et souvent inconscients — traversent la recherche académique et génèrent de l’ignorance dans la mesure où ils sont sources d’erreurs de la part des chercheur·euse·s.
Certains biais méthodologiques peuvent au contraire être conscientisés par le·a chercheur·euse : ils sont alors à l’origine d’une ignorance savante, pleinement consciente d’elle-même. Bien que la·e chercheur·euse soit conscient·e de l’existence de ces biais, son intention première n’est pas de générer de l’ignorance. Prenons avec Emmanuelle Fillion5 l’exemple de la recherche en médecine qui requiert une puissance statistique massive et une rigueur extrême qui obligent à éliminer un certain nombre de phénomènes et certaines formes de savoir non-académiques. Ainsi les méthodologies de la recherche ont des angles morts, qui ne relèvent aucunement d’une manipulation ou d’un laisser-aller, mais qui leur sont intrinsèques et garantissent leur rigueur.
La recherche académique connaît également des biais sociologiques (sexistes, racistes, homophobes, grossophobes, validistes, etc.) dont on peut supposer qu’ils orientent les choix qui sont faits concernant les sujets de recherche et influencent le recrutement des personnes sélectionnées pour les mener. Les études sur l’endométriose auraient-elles été si tardives si cette maladie avait concerné des personnes de sexe masculin ?
Enfin, certains biais institutionnels génèrent de l’ignorance par omission involontaire (undone science). Le manque de moyens humains et financiers dans de nombreux laboratoires de recherche empêche d’approfondir certaines problématiques. En effet tout programme de recherche, puisqu’il est limité en temps et en ressources, doit se concentrer sur certains champs — qui présentent un intérêt culturel, commercial, politique ou autre — pour en laisser d’autres en jachère. L’ignorance est dans ce cas une sorte de « terrain perdu6 » (Proctor et Schiebinger, 2008).
Alors qu’on assiste, avec le développement d’internet et des réseaux sociaux, à une explosion de la désinformation — au point que certain·es chercheur·euses parlent d’un phénomène de « post-vérité7» (Girel, 2018) — il semble nécessaire de prendre conscience des angles morts de la méthode scientifique et de la recherche académique, qui font aujourd’hui autorité en matière de production de connaissances fiables. Cette journée d’étude entend montrer comment les biais inhérents au fonctionnement de l’institution universitaire et à la recherche académique participent à produire certaines formes d’ignorance pouvant impacter la société civile.
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Comité scientifique
Catherine Allamel-Raffin, Professeure des universités en Epistémologie et histoire des sciences et des techniques, Université de Strasbourg, Laboratoire AHP-PReST.
Judith Bouchet, Doctorante en Sociolinguistique, Université Jean Monnet de Saint-Étienne, Laboratoire ECLLA et LERI².
Manon Constant, Doctorante en Arts Plastiques, Université de Strasbourg, Laboratoire ACCRA et Université Jean Monnet de Saint-Étienne, LERI².
Katrin Gattinger, Professeure des universités en Arts, Université de Strasbourg, Laboratoire ACCRA.
Julien Henry, Doctorant en Optique-Photonique, Université Jean Monnet de Saint- Étienne, Laboratoire Hubert Curien et LERI².
Nicolas Jalabert, Docteur en sciences économiques, Université de Strasbourg, Bureau d'Economie Théorique et Appliquée.
Richard Serrano, Doctorant en Machine Learning, Université Jean Monnet de Saint-Étienne, Laboratoire Hubert Curien et LERI².
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Informations pratiques
Cette journée d’étude aura lieu le vendredi 12 juin 2026 à l’Université Jean Monnet de Saint-Étienne, Loire (42), France.
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Modalités de soumission
Les propositions de communication de 2500 caractères environ (4000 caractères maximum) seront accompagnées d’une brève notice bio-bibliographique. Les propositions de communication doivent être écrites en français ou en anglais.
Elles seront envoyées avant le 20 mars 2026 par e-mail à l’adresse du laboratoire : leri2@univ-st-etienne.fr et à au moins l’un·e des membres du laboratoire :
Judith Bouchet : judith.bouchet@univ-st-etienne.fr
Manon Constant : manon.constant@univ-st-etienne.fr
Julien Henry : julien.henry@univ-st-etienne.fr
Richard Serrano : richard.serrano@univ-st-etienne.fr
Les notifications d’acceptation seront communiquées avant le 14 avril 2026.
Bibliographie indicative
- BACHELARD Gaston, Le Nouvel Esprit scientifique, Paris, P.U.F., 1941
- COUNIL Émilie et HENRY Emmanuel, « Produire de l’Ignorance plutôt que du savoir », Travail et Emploi, n°148, 2016, p. 5 à 29, disponible en ligne sur Cairn.info - Sciences Humaines et Sociales, URL : shs.cairn.info/revue-travail-et-emploi-2016-4- page-5
- GIREL Mathias, Science et territoires de l’ignorance, Versailles, Quæ, collection Sciences en questions, 2017
- GROSS Matthias, Ignorance and Suprise – Science, Society and Ecological Design, Cambridge, MIT Press, 2021
- LATOUR Bruno, Nous n’avons jamais été modernes – Essai d’anthropologie symétrique, Paris, La Découverte, 2006
- PROCTOR Robert N. (dir.) et SCHIEBINGER Londa (dir.), Agnotology – The Making & Unmaking of Ignorance, Stanford, Stanford University Press, 2008
- STENGERS Isabelle, Cosmopolitiques, Paris, La Découverte, collection Les Empêcheurs de penser en rond, 2022 (première édition de 1997)
Notes :
[1] Bruno Latour, « Comment redistribuer le Grand Partage ? », Revue de Synthèse, n°110, avril/juin 1983, p. 203 à 236.
[2] Aumônier Béatrice , La pensée sensible - Modalités de pensée et expérience du Sensible - Analyse secondaire de données qualitatives issues de quarante-et-un journaux, Thèse de Doctorat en Sciences Sociales de l’Université Fernando Pessoa, sous la direction de Danis Bois, 2015, p. 48.
[3] Henry Duméry, Pascale Gruson, René Rémond et Alain Touraine, « UNIVERSITÉ », Encyclopædia Universalis, 1999, disponible en ligne : https://www.universalis-edu.com/encyclopedie/universite/ (consulté le 28 septembre 2025)
[4] InterAcademy Partnership, Doing Global Science: A Guide to Responsible Conduct in the Global Research Enterprise, Princeton, Princeton University, 2016.
[5] RadioFrance, « L'agnotologie ou l'étude de la production de l'ignorance », podcast Les Archives des Rendez-vous de l’Histoire, 05/09/2024, disponible en ligne : https://www.radiofrance.fr/savoirs-plus/podcasts/les-archives-des-rendez-vous-de-l-histoire/l-agnotologie-ou-l-etude-de-la-production-de-l-ignorance-7600446
[6] Robert N. Proctor (dir.) et Londa Schiebinger (dir.), Agnotology – The Making & Unmaking of Ignorance, Stanford, Stanford University Press, 2008.
[7] Mathias Girel, « Ignorance, post-vérité et fake-news », Carnet d'études agnotologiques, 2018. Disponible en ligne : https://doi.org/10.58079/pw73 (consulté le 28 septembre 2025). « L’expression "post-vérité" [...] désigne une forme de circulation de l’information sans réel souci concernant sa véracité et sa validité ou même, dans certain cas, dans un but de désinformation. Il peut s’agir d’une circulation virale d’informations mal sourcées sur les réseaux sociaux, de reprises au premier degré d’éléments parodiques ou encore d’un visage nouveau de la propagande d’État. »