Webinaire
Prosopopées. Quand le monde parle
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Chiara Mengozzi, Université Charles et Cefres
Alexandre Gefen, UMR Thalim CNRS-Sorbonne Nouvelle-ENS
[English version below]
( llustration : Gustave Courbet, La source de la Loue)
De Camille de Toledo (Le Fleuve qui voulait écrire, 2021) à des films comme Her (Spike Jonze, 2013), où une intelligence artificielle s'exprime avec une profondeur émotionnelle, en passant par The Overstory de Richard Powers (2018), qui cherche à rendre perceptible une forme d’intelligence végétale, innombrables sont les oeuvres d’aujourd’hui qui illustrent une passion contemporaine pour des dispositifs originaux de délégation de parole, en réactivant une ancienne figure rhétorique – particulièrement féconde au Moyen Âge – qu’est la prosopopée, qui consiste à attribuer un “visage” (prosōpon), des discours ou des actions à des êtres inanimés, absents, abstraits ou morts. La prosopopée permet de créer des identités fictives ou hybrides, qui brouillent les frontières entre soi et l'autre, réel et imaginaire, humain et non-humain. Elle conduit à une réflexion sur la construction des identités individuelles et collectives, ainsi que sur notre rapport à l'altérité : par delà le voeu pieux de faire mieux écouter monde, donner une voix à l’absent, c’est aussi risquer de le “défigurer” ou de le trahir – la voix conférée n’étant qu’une construction rhétorique, susceptible à tout moment de révéler son artificialité et de faire retomber autrui dans le silence. En élargissant la question fondamentale du roman moderne –“comment parler pour autrui ?– en un projet anthropologique, la prosopopée rêve de nouvelles connectivités post-humaines, questionne les frontières du langage et de la représentation, ainsi que notre capacité à animer les choses et les idées par le biai du discours. Elle cherche à franchir ces “limites de l’imagination” qui, selon Amitav Ghosh, entravent notre rapport à la Terre. Quels rapports construisons-nous avec les abstractions, les non humains et le nonvivant par la parole ? La prosopopée est-elle au centre de notre rapport contemporain à la fiction comme fabrique de mondes possibles ? Comment pouvons-nous composer avec la parole des machines et leur “point de vue de nulle part” ? Quelle agentivité peut-on faire vivre en délégant les capacités d’expression artistique et en faisant de l’auteur un ventrique ? Quels pouvoirs politiques déploient de tels dispositifs d’attention ? Quelles éthiques de l’énonciation et de la narration impliquent de telles échappées artistiques, entre interface et tromperie, hors de l’humain ? Quelles méthodes d’analyse (biosemiotique de l’école de Tartu ? Narratologie étendue ? Approches relationnelles de l’art ? Zoopétique ? Philosophie des agents artificiels ? Anthropologie des techniques ?) peuvent être déployées ?
On se proposera de donner aux procédés de prosopopée devenues des technologies relationnelles d’importance majeure dans le champ contemporain toute leur profondeur culturelle et des les aborder sur des plans disciplinaires complémentaires :
Historique et culturel : depuis la prosopopée médiévale (François Villon, Dante Alighieri) jusqu'aux usages contemporains dans la littérature écologique et les récits de science-fiction, il s'agit de tracer une généalogie de cette figure pour mieux comprendre comment elle évolue au fil des siècles, passant d'un rôle essentiellement rhétorique et moral à des fonctions plus diversifiées (critiques, politiques, philosophiques). Sémiotique, esthétique et transmédialité: on cartographiera la variété des formes artistiques contemporaines, qu’il s’agisse de littérature, de cinéma de bande dessinée, d’installations sonores ou d’arts numériques, afin de saisir les technologies esthétiques et médiatiques par lesquelles la prosopopée se manifeste aujourd'hui. Dans la propoposée, objets et personnages se mêlent et se transforment mutuellement : seront étudiées particulièrement les stratégies d'écriture, de mise en scène et de réalisation vocale et sonore. On analysera également comment les supports –textuels, visuels, sonores ou interactifs – modifient les modalités de la voix non humaine, que ce soit à travers la synthèse vocale, la polyphonie algorithmique ou la scénographie immersive.Nous regarderons de près les artifices de médiation et les dispositifs formels par lesquels la parole de l'auteur humain cherche à s'effacer à l’heure où la narratologie étendue s’intéresse aux narrations décentrées. Philosophique : la question de l’agentivité des non-humains dans ces prises de parole sera au cœur des analyses. Face aux prosopopées militantes contemporaines, le projet examinera dans quelle mesure ces prosopopées redéfinissent les frontières entre humain et non-humain, sujet et objet. Les apports du pluralisme ontologique de Bruno Latour, Michel Serres ou encore Philippe Descola fourniront un cadre théorique permettant d’aborder la prosopopée comme révélatrice d’une « agentivité étendue » et de l’aspiration à un « parlement des choses » Il conviendra toutefois de réévaluer ces apports à la lumière des ontologies néo-réalistes et des éthiques perspectivistes les plus contemporaines. Éthique :le projet explorera le dilemme éthique central qui caractérise ces discours non-humains : comment rendre justice aux voix des non-humains sans pour autant les réduire à une appropriation culturelle et anthropocentrique ? La tension entre la nécessité d’une « parole donnée » aux sans-voix et le risque de « ventriloquie anthropocentrique » sera centrale, et elle permettra d’aborder les enjeux politiques et juridiques de telles extensions de la parole par la plainte des forêts, des fleuves ou des glaciers par exemple, ainsi que la manières dont la philosophie et l’art peuvent faire place aux travaux de l’éthologie contemporaine qui ont démontré les langages complexes de certaines espèces. Transculturel et postcolonial : le projet examinera également la prosopopée hors du cadre rhétorique occidental, en s’appuyant sur des œuvres littéraires et artistiques issues de contextes postcoloniaux de langue française ou anglaise. Dans certaines cultures autochtones, africaines, caribéennes ou sibériennes, la parole prêtée à des entités non humaines – esprits, ancêtres, animaux, rivières – ne relève pas d’un artifice métaphorique, mais d’un régime d’énonciation ancré dans des ontologies relationnelles, où la voix de l’autre‑qu’humain est pensée comme réelle, agissante, parfois sacrée. En croisant les apports des anthropologies de l’animisme et des études postcoloniales, on analysera comment certaines fictions contemporaines réinvestissent la prosopopée comme outil de mémoire, de résistance ou de reconfiguration cosmologique. Ce volet visera à faire émerger une pluralité de régimes d’énonciation et de voix possibles, dans une perspective comparatiste et critique.
La prosopopée n’est plus seulement un procédé décoratif : elle est devenue un véritable outil conceptuel et pratique imposant d’être pensé au carrefour de la littérature, de la philosophie de la nature et de la technique. Ce projet pluridisciplinaire vise à ce titre à renouveler notre compréhension des enjeux contemporains de la représentation non-humaine, tout en replaçant ces pratiques dans une longue tradition culturelle et rhétorique qui, loin d'être anecdotique, façonne en profondeur notre manière d’habiter et d’imaginer le monde, dans une oscillation permanente entre la puissance d’incarnation qu’elle procure (rendre vivant l’abstrait) et la conscience de l’artifice qu’elle implique.
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Programme
● Jeudi 29 janvier de 18h00 à 20h00 (Paris) : Wilfried N’ Sondé : « Quand le plancton réinvente le romantisme ».
● Jeudi 26 février de 18h00 à 20h00 (Paris) : Bénédicte Letellier : « Quand la prosopopée reste sans voix : résonances biosémiotiques dans les poèmes de Susan Howe et Eduardo Kac ».
● Jeudi 12 mars de 18h00 à 20h00 (Paris) : Blandine Perona : « Se réfléchir dans les miroirs de la fiction. Sur quelques prosopopées au début de l'époque moderne ».
● Jeudi 2 avril de 18h00 à 20h00 (Paris) : Marco Caracciolo : « Humor and Bad Environmentalism in Nonhuman Narration ».
● Jeudi 30 avril de 18h00 à 20h00 (Paris) : Camille de Toledo : « L’internationale des rivières. Un récit de l’avenir ».
● Mercredi 13 mai de 18h00 à 20h00 (Paris) : Frédérique Aït-Touati : « Un théâtre non-humain : du theatrum naturae à l’anthropoScène contemporaine ».
● Jeudi 25 juin de 18h00 à 20h00 (Paris) : Anne Gourio : « Quand la nature prend la plume. Expériences poétiques et plastiques à l'ère moderne et contemporaine ».
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Lien zoom (l’inscription préalable n’est pas nécessaire) : https://cesnet.zoom.us/j/9421464794
Webinar
Prosopopoeias. When the World Speaks
Chiara Mengozzi, Charles University & CEFRES
Alexandre Gefen, UMR Thalim CNRS–Sorbonne Nouvelle–ENS
From Camille de Toledo’s Le Fleuve qui voulait écrire (2021) to Spike Jonze’s Her (2013), in which an artificial intelligence expresses itself with emotional depth, and Richard Powers’s The Overstory (2018), which seeks to render perceptible a form of vegetal intelligence, countless contemporary works illustrate a shared fascination for new forms of delegated speech. These revive an ancient rhetorical figure—particularly fertile in the Middle Ages—the prosopopoeia, which consists in attributing a face (prosōpon), words, or actions to inanimate, absent, abstract, or dead entities.
Prosopopoeia enables the creation of fictitious or hybrid identities that blur the boundaries between self and other, real and imaginary, human and non-human. It prompts a reflection on the construction of individual and collective identities, as well as on our relation to alterity. Beyond the pious wish to “let the world speak” or to “give voice to the absent,” it also risks disfiguring or betraying that very other—the conferred voice being itself a rhetorical construct, always liable to reveal its artifice and plunge the other back into silence.
By extending the modern novel’s fundamental question—how to speak for others?—into an anthropological project, prosopopoeia dreams of new post-human connectivities, interrogates the limits of language and representation, and examines our capacity to animate things and ideas through discourse. It seeks to cross those “limits of imagination” that, according to Amitav Ghosh, constrain our relationship to the Earth. What kinds of relations do we establish with abstractions, nonhumans, and the nonliving through speech? Is prosopopoeia central to our contemporary relation to fiction as a factory of possible worlds? How can we engage with the voices of machines and their “view from nowhere”? What forms of agency are sustained when artistic expression is delegated and the author becomes a ventriloquist? What political powers are deployed through such dispositifs of attention? What ethics of enunciation and narration do these artistic experiments—oscillating between interface and illusion, beyond the human—imply? And what analytical frameworks (Tartu biosemiotics? extended narratology? relational approaches to art? zoopoetics? philosophy of artificial agents? anthropology of techniques?) might we mobilize to grasp them?
This project aims to endow prosopopoeia—now a major relational technology within contemporary artistic and theoretical practices—with its full cultural depth, by approaching it through complementary disciplinary lenses:
Historical and cultural. From medieval prosopopoeia (François Villon, Dante Alighieri) to its contemporary uses in ecological literature and science-fiction narratives, the project will trace a genealogy of the figure, showing how its functions evolved from moral and rhetorical to critical, political, and philosophical.
Semiotic, aesthetic, and transmedial. A cartography of artistic forms—literature, cinema, comics, sound installations, and digital arts—will allow us to analyze the aesthetic and media technologies through which prosopopoeia manifests today. Objects and characters intermingle and transform one another: particular attention will be paid to strategies of writing, staging, and vocal or sonic realization. The project will also examine how different media—textual, visual, auditory, or interactive—reshape the modalities of non-human voices, whether through vocal synthesis, algorithmic polyphony, or immersive scenography. It will investigate the devices and mediations through which the human author’s voice seeks to efface itself, at a time when extended narratology explores decentered forms of narration.
Philosophical. The question of non-human agency in such acts of speech will stand at the core of our analyses. In the face of today’s activist prosopopoeias, the project will examine to what extent these reconfigure the boundaries between human and non-human, subject and object. The ontological pluralism of Bruno Latour, Michel Serres, and Philippe Descola will provide a theoretical framework to interpret prosopopoeia as revealing an “extended agency” and as an aspiration toward a “parliament of things.” Yet these frameworks will be critically reassessed in light of recent neo-realist ontologies and perspectivist ethics.
Ethical. The project will explore the central ethical dilemma characterizing non-human discourse: how can we do justice to the voices of nonhumans without reducing them to anthropocentric appropriation? The tension between the moral necessity to “give voice” to the voiceless and the risk of “anthropocentric ventriloquism” will be central. It will open discussions on the political and juridical stakes of extending speech to forests, rivers, and glaciers, and on how philosophy and art can integrate the findings of contemporary ethology demonstrating complex animal languages.
Transcultural and postcolonial. Finally, the project will examine prosopopoeia beyond the Western rhetorical framework, drawing on literary and artistic works from postcolonial contexts in French and English. In many Indigenous, African, Caribbean, or Siberian traditions, speech attributed to non-human entities—spirits, ancestors, animals, rivers—does not function as a mere metaphor but belongs to an ontological regime in which the voice of the more-than-human is real, efficacious, and sometimes sacred. By combining insights from the anthropology of animism and postcolonial studies, we will analyze how contemporary fictions reclaim prosopopoeia as a tool for memory, resistance, or cosmological reconfiguration. This comparative and critical dimension will seek to reveal a plurality of enunciative regimes and possible voices.
Prosopopoeia is no longer a decorative trope: it has become a genuine conceptual and practical tool that demands to be thought at the intersection of literature, philosophy of nature, and technology. This multidisciplinary project thus aims to renew our understanding of contemporary forms of non-human representation, while situating them within a long cultural and rhetorical tradition that profoundly shapes the ways we inhabit and imagine the world—oscillating between the power of incarnation it affords (to make the abstract come alive) and the awareness of artifice it entails.