Colloque International
Le cap du deuxième roman : enjeux stylistiques, littéraires, éditoriaux
Sapienza Université de Rome
17-18 septembre 2026
« Le deuxième livre est le plus difficile à écrire », affirmait Jérôme Lindon, patron des Éditions de Minuit, connu pour refuser systématiquement (ou presque) le second opus des primo-romanciers de son écurie. Anticipant les écueils à venir, l’écrivain (et futur éditeur) Jean-Marc Roberts avait, quant à lui, réfléchi à la question dès sa première publication, Les Petits Verlaine (1973) et trouvé un moyen ingénieux de contourner l’obstacle : ne pas écrire de deuxième roman et passer directement au troisième ! Ce ne sont là que deux témoignages, notoires, mettant au jour une réalité tout aussi notoire : le passage du premier au deuxième livre, et plus particulièrement du premier au deuxième roman, constitue un cap symbolique décisif, venant confirmer ou infirmer un début (plus ou moins) prometteur, et pouvant marquer de ce fait aussi bien l’essor que l’arrêt d’une carrière d’écrivain·e.
Cependant, à la différence du premier roman, phénomène pleinement institutionnalisé et ayant déjà attiré l’attention des spécialistes de littérature contemporaine (voir Faerber & André 2005 ; Legendre & Abensour 2012), et contrairement aux « premières œuvres », étudiées dans une perspective comparatiste et diachronique (voir Cotro & al. 2014), ou aux « œuvres de jeunesse » (voir Vidotto 2021, 2022, 2023, à par. ; Knop & al. 2024), le deuxième roman n’a, jusqu’à aujourd’hui, fait l’objet d’aucune discussion scientifique au sein de l’Université. Il suffit cependant de parcourir la presse quotidienne ou les revues littéraires spécialisées (sans parler des sites et blogs internet dispensant des conseils aux aspirant·e·s écrivain·es) pour constater l’intérêt qu’il suscite auprès des acteur·ices du débat littéraire (journalistes, critiques et autres relais culturels). Bien qu’il ne s’agisse, dans la plupart des cas, que de brefs articles rappelant sommairement les défis concrets et symboliques du deuxième roman, ainsi que les poncifs qu’il charrie, ces attestations mettent au jour un ensemble de questionnements qui demandent à être explorés de façon rigoureuse. Le présent colloque souhaite donc inaugurer un nouveau chantier de recherche et opérer une première récognition des caractéristiques (internes et externes) ainsi que des divers enjeux propres au deuxième roman.
Nombreuses sont les pistes d’analyse et les implications théoriques, ainsi que méthodologiques, qui s’offrent aux chercheur·ses. Un premier angle d’observation pourrait aborder des problématiques d’ordre discursif. Il apparaît en effet que, s’il correspond indéniablement à un référent extralinguistique, (l’ouvrage faisant suite, chronologiquement, à une première publication), le deuxième roman ne se configure pas moins comme un « objet de discours » (Grize 1990), c’est-à-dire une entité construite et transformée par la façon dont le discours s’en saisit. Les mots, les expressions, les images auxquels les critiques, les éditeur·ices et les écrivain·es recourent pour parler des deuxièmes romans forment des faisceaux qui non seulement certifient la « présence » (Perelman & Olbrechts-Tyteca 1958) de cet objet dans l’univers discursif, mais véhiculent un ensemble de représentations symboliques partagées. À titre d’exemple, les désignations hyperboliques liées à l’isotopie de la maladie (« syndrome »), du défi (« écueil », « épreuve », « Everest »), ou du sortilège (« malédiction »), apparaissant régulièrement sous la plume des journalistes littéraires, alimentent un imaginaire de la difficulté et de la crainte que relaient également les propos des auteurs et autrices. Dans ceux-ci, la référence aux sentiments d’insouciance ayant accompagné l’écriture du premier livre s’oppose à l’idée d’une conscientisation du travail effectué pour le deuxième, voire à la peur de la réception dérivant de l’inévitable comparaison avec les débuts, surtout si ceux-ci ont été salués voire primés. Il sera donc intéressant de se pencher sur ces données discursives, dans le but d’identifier des paradigmes (isotopiques et/ou thématiques) de désignation et d’argumentation, éclairant la façon dont le deuxième roman est appréhendé par les instances du champ littéraire, mais aussi d’évaluer dans quelle mesure cet « interdiscours » (Charaudeau & Maingueneau, 2002 : 324) se répercute, de façon explicite ou implicite, sur l’évolution des postures (Meizoz 2007 ; 2011) voire des pratiques littéraires auctoriales.
Thématisée de façon récurrente, la relation de nature corrélative entretenue avec le premier opus suscite aussi, et surtout, des interrogations internes aux œuvres, d’ordre stylistique et littéraire : y aurait-il, à l’instar de l’« après-coup narratif » évoqué par un critique (Faerber 2024), un après-coup stylistique du premier roman, marquant ou pesant sur les choix rédactionnels ultérieurs ? Comment se matérialise, dans l’écriture, la transition du premier opus, « qui vous tombe dessus sans qu’on choisisse rien », au « parcours volontaire », pour reprendre les mots de François Bon, sous-tendant la construction d’une carrière ?
Deux macro-tendances peuvent être esquissées, en guise d’hypothèses de recherche : 1. Une tendance « continuiste » : le passage du premier au deuxième roman se marquerait par une (relative) homogénéité stylistique, ainsi que par la reconduction d’un même schéma narratif ou d’une même orientation thématique et générique. Par exemple, le deuxième ouvrage d’Annie Ernaux, Ce qu’ils disent ou rien (1977), prolonge – avec de légères variations – l’expérience scripturale de son premier roman, Les Armoires vides (1973), caractérisée notamment par le choix de la fiction autobiographique ainsi que par un travail poussé sur la représentation de l’oralité populaire. 2. Une tendance « discontinuiste », consistant à contourner voire à se détourner des sentiers initialement battus. Cette attitude peut se manifester à travers un changement de style (Philippe 2021 ; Bertocchi-Jollin & Linarès 2020) patent – tel Jean-Baptiste Del Amo, troquant dans Le Sel (2011) la prose flamboyante de son premier roman (Une éducation libertine, 2009), contre une écriture très dépouillée – ou un abandon des cadres formels et génériques exploités initialement ; ainsi Nicolas Mathieu, délaissant le polar (Aux animaux la guerre, 2014) au profit d’un roman plus nettement social (Leurs enfants après eux, 2016), ou Marin Fouqué, embrassant l’éclatement du roman choral dans G.A.V. (2022), après le monologue à une voix de 77 (2019). Nous ne faisons ici que proposer une modélisation grossière et polarisée : entre ses deux extrêmes se déploient, bien évidemment, une infinité de nuances et de tensions (Philippe 2024) qu’il sera intéressant d’interroger.
Ce volet stylistique et littéraire appellera tout aussi bien des études de cas, focalisées sur un auteur ou une autrice, un ou plusieurs deuxièmes romans (dans une perspective comparative ou contrastive), voire un phénomène stylistique, que des approches plus surplombantes, permettant de faire apparaître des constantes, des orientations plus transversales concernant l’évolution de la langue littéraire contemporaine (voir Reggiani 2022), d’un genre narratif ou d’un objet thématique.
Ces deux premiers axes de réflexion se laissent utilement compléter par une approche sociologique. Inscrit, comme toutes les manifestations artistiques, dans un champ de production spécifique, le deuxième roman aimante également des considérations externes aux textes littéraires, qui entrent en résonance avec des phénomènes étudiés par les sociologues de la littérature. Parce qu’il constitue un moment charnière dans une trajectoire auctoriale tout juste inaugurée, le deuxième roman nous paraît fonctionner comme un miroir de concentration, dans et par lequel se donnent à observer, tout d’abord, les processus qui sous-tendent l’entrée en littérature (Chassain et al. 2024) et le « devenir-écrivain » (Heinich, 2000), mais aussi les mécanismes de reconnaissance et les instances de consécration (Ducas 2013 ; English 2005). Plus largement, le prisme du deuxième roman invite à prolonger, voire à infléchir, les analyses déjà menées autour de la « fabrication » de l’auteur (Luneau & Vincent 2010), des logiques de « visibilité et de découvrabilité » des œuvres (Brouillette & Lefort-Favreau 2025) ainsi que des politiques éditoriales, tiraillées entre les diktats du « marketing du livre » (Deseive & Poggioli 2006) et le désir d’indépendance (Lefort-Favreau 2021). La prise en compte des logiques socio-économiques qui régissent le monde de l’édition et le marché du livre, des circuits de diffusion, de valorisation et de promotion par lesquels se réalise le « partage du littéraire » (Jeusette 2025) implique également d’examiner les conditions présidant à la traduction et à la circulation des deuxièmes romans, en l’occurrence entre la France et l’Italie : combien de deuxièmes romans français sont-ils traduits en italien ? Au vu de quelles considérations (littéraires, commerciales, éditoriales) les éditeur·ices soutiennent-ils (ou pas) la traduction d’un deuxième roman (par rapport notamment à un premier opus) ?
Ces quelques pistes de réflexion, nullement exhaustives ni exclusives, témoignent de la complexité ainsi que du potentiel heuristique de notre objet. À la fois aimant et agent révélateur, le deuxième roman attire et invite à repenser des enjeux primordiaux pour les études littéraires, tout en contribuant à révéler les mécanismes plus généraux (économiques et symboliques) qui régissent la littérature telle qu’elle s’écrit (ses orientations stylistiques, génériques, thématiques, esthétiques), mais aussi telle qu’elle s’édite, se lit, se traduit aujourd’hui, au sein d’un espace mondialisé (Sapiro 2007 ; 2024) et en perpétuelle redéfinition.
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Les communications pourront s’inscrire dans l’un des trois volets (discursif, stylistique et littéraire, sociologique) indiqués ci-dessus, ou bien proposer des perspectives méthodologiques complémentaires, susceptibles d’enrichir l’appréhension du deuxième roman.
Si, par ses caractéristiques et les interrogations qu’il soulève, notre objet participe tout naturellement des recherches sur la littérature contemporaine de langue française, nous souhaitons élargir l’empan chronologique de notre manifestation. Des contributions portant sur des auteur·ices et des périodes antérieures (XIXe et XXe siècles notamment) seront ainsi d’autant plus bienvenues qu’elles permettront, d’une part, d’historiciser les considérations stylistiques, littéraires ou éditoriales relatives au deuxième roman et, d’autre part, de dégager un éventuel « effet de catégorie » et d’en évaluer la pertinence dans la perspective de l’histoire littéraire.
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Les propositions rédigées en français et ne dépassant pas les 500 mots, sont à envoyer à Ilaria Vidotto (ilaria.vidotto@uniroma1.it) d’ici le 30 mars 2026 (date limite).
À l’issue de l’évaluation des propositions, une notification d’acceptation sera envoyée avant le 15 avril 2026.
Le colloque aura lieu à l’université La Sapienza de Rome, les 17-18 septembre 2026
Les actes du colloque seront réunis dans un dossier thématique de la revue Romanesques, à paraître au printemps 2027.
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Comité scientifique : Aurélie Adler (UPVJ), Laurent Demanze (Université Grenoble-Alpes), Frédéric Martin-Achard (Université Jean Monnet, Saint-Étienne), Estelle Mouton-Rovira (Université Bordeaux-Montaigne), Christelle Reggiani (Sorbonne Université), Martine Vangeertruijden (Sapienza Université de Rome), Dominique Viart (Université Paris-Nanterre), Ilaria Vidotto (Sapienza Université de Rome)
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Pistes bibliographiques
« “À qui parler de ses problèmes de virgule, sinon ?” : trois écrivaines issues des masters de Création littéraire », table ronde avec Shane Haddad, Anne Pauly et Lucie Rico, animée par Adrien Chassain, dans A. Adler (dir.), Une décennie de littérature en France (2010-2021) : déplacements de la critique et de la narration, Colloques Fabula, 2024, https://www.fabula.org/colloques/document12210.php.
M.-O. André, J. Faerber, « Premiers romans, deuxièmes romans », Collateral, 8 septembre 2024, https://www.collateral.media/post/premiers-romans-deuxi%C3%A8mes-romans.
B. J. Bellini, « Tradurre l’extrême contemporain: il romanzo francese in Italia (2005-2015) », Allegoria, n. 81, https://www.allegoriaonline.it/PDF/1247.pdf.
M. Bertrand, K. Germoni, A. Jauer, Existe-t-il un style Minuit ?, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2014, https://books.openedition.org/pup/8811
F. Bon, Limite, Le Tiers livre, https://tierslivre.net/spip/spip.php?article2242.
O. Cornuz, D’une pratique médiatique à un geste littéraire. Le livre d'entretien au XXe siècle, Droz, 2016.
G. Bois, « Des degrés et des formes d’investissement. La notion d’illusio confrontée au cas d’écrivains très peu reconnus ». COnTEXTES, 9, 2011, https://doi.org/10.4000/contextes.4857
COnTEXTES, 7, 2010, « Approches de la consécration en littérature », https://journals.openedition.org/contextes/4609
COnTEXTES, 17, 2016, « De l’émergence à la canonisation », https://journals.openedition.org/contextes/6189.
M. Costagliola d’Abele et al., « Letteratura contemporanea e premi letterari in Francia. Per una prima ricognizione dei principali premi francesi e della loro eco nel contesto editoriale italiano », Aura, Quaderni dell’Osservatorio sul romanzo contemporaneo, 2024.
S. Ducas, La littérature à quel(s) prix, La Découverte, 2013.
S. Ducas, « Ce que font les prix à la littérature », Communication et Langages, 179, 2014.
S. Ducas, « Prix littéraires, du meilleur livre aux meilleures ventes : mutations prescriptives d’une usine à best-sellers », Fixxion, 15, 2017, https://journals.openedition.org/fixxion/12357.
J. English, The Economy of prestige. Prizes, Awards and the Circulation of Culture Value, Cambridge, Havard University Press, 2005.
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B. Lahire, La Condition littéraire. La double vie des écrivains, La Découverte, 2006.
J. Lefort-Favreau, Le Luxe de l’indépendance, Lux Editeur, Montréal, 2021.
B. Legendre, C. Abensour (dir.), Regards sur l'édition, 2 volumes : 1. Les petits éditeurs. Situations et perspectives ; 2. Les nouveaux éditeurs (1988-2005), La Documentation française, 2007.
B. Legendre, C. Abensour (dir.), Entrer en littérature. Premiers romans et primo-romanciers dans les limbes, Paris, Les éditions Arkhê, 2012.
Marie-Pier Luneau, Josée Vincent (dir.), La fabrication de l’auteur, Québec, Nota Bene, 2010.
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