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Antimonde(s) (revue Diogène)

Antimonde(s) (revue Diogène)

Publié le par Marc Escola (Source : Christian Walter)

Appel à textes

Antimonde(s), Revue Diogène

La revue Diogène a le plaisir d'annoncer un appel à contributions consacré au thème des "Antimonde(s)". Nous invitons les chercheurs, artistes et critiques à soumettre des articles qui examinent de manière approfondie la notion d'antimonde (problématique ci-dessous). Nous accueillons des articles théoriques, des études de cas, des entretiens, des analyses critiques ou des interventions artistiques qui abordent ces questions sous divers angles. Les contributions devront être rédigées en français et respecter les normes éditoriales de la revue.

Date limite de soumission des propositions : 28 février 2026

Veuillez envoyer vos propositions d'articles (une dizaine de lignes) ainsi qu'une brève biographie à : [christian.walter@ehess.fr] et [nicole.g.albert@gmail.com].

Si votre proposition est sélectionnée, l’article définitif (de 30.000 à 50.000 signes maximum) sera publié dans le numéro de décembre de la revue. Le texte définitif devra être adressé à la revue pour le 1er septembre.

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Problématique

Le monde de la géographie française a vu surgir une notion nouvelle dans les années 1980, celle d’antimonde, définie par le géographe Roger Brunet comme une partie du monde qui se présente « à la fois comme le négatif du monde et comme son double indispensable » (Brunet et al., 1992). Selon Brunet, l’antimonde peut désigner une région du monde, une ville ou un quartier qui échappent à un régime donné de contrôle institutionnel, soit parce que cet espace est habité ou contrôlé par une population en rupture avec l’autorité des normes, soit parce qu’il se constitue culturellement comme « antisystème », soit, plus largement, parce qu’il relève d’une culture antinomique avec celle du « monde » institué. À cet égard, la notion d’antimonde entretient des affinités avec celle d’hétérotopie proposée par Michel Foucault (2001), en ce qu’elle désigne des lieux à la fois localisables et dissimulés, visibles et pourtant tenus à l’écart, faisant de l’antimonde un topos des espaces relégués au revers du monde ordinaire.

La notion d’antimonde recouvre ainsi l’ensemble des lieux « autres » ou dissimulés, entendus au sens large : arcanes, espaces d’exception, lieux de sécession, territoires de l’informel et des activités grises ou noires, qui dessinent une véritable topologie du caché. Dans cette perspective relèvent de l’antimonde les espaces situés « à la marge » : marges urbaines (Agier et Bouillon, 2018), lieux de transit ou de passage (Augé, 1992), dispositifs et expériences de la demande d’asile (Bonerandi et Richard, 2006), univers carcéral (Lupion et Milhaud, 2006), espaces étrangers au monde commun pour les migrants (Agier, 2011), trottoirs conçus comme contre-espaces de consommation (Blanchet et Roux, 2018). S’y ajoutent des lieux caractérisés par leur isolement ou leur dissimulation, telles certaines plages gay (Gibout, 2017) ou nudistes (Jaurand, 2005), mais aussi des formes de contre-culture, y compris dans des domaines a priori éloignés de la spatialité classique, comme les pratiques de gestion de portefeuille opposées au suivi d’indices moyens (Walter, 2023). L’antimonde peut également prendre la figure d’une insularité singulière (Cruse, 2006), d’une nature tenue à l’écart du monde social, lieu de retrait ou d’égarement, à l’image de la forêt (Harrison, 1992), ou encore d’un monde souterrain, tel celui des grottes, où la notion acquiert une forte dimension symbolique (Schut, 2006). Plus largement, la notion d’antimonde invite à déplacer le regard vers les périphéries du monde et à penser ce dernier depuis ses marges, en adoptant le point de vue des « outsiders », entendus comme acteurs aux comportements non conventionnels (Becker, 1963). Elle incite à explorer les zones cachées, interdites ou délaissées par les disciplines dominantes, et à adopter une posture de décentrement attentive à ce qui échappe aux régimes ordinaires de visibilité et de légitimation.

Dans un autre texte, Brunet (2009) propose d’inscrire la notion d’antimonde dans une analyse des systèmes sociaux. Partant de l’idée que tout système, pour assurer sa cohérence et sa durée, produit des règles, Brunet considère que celles-ci peuvent devenir si contraignantes qu’elles appellent, voire rendent nécessaires, des formes de dérogation. L’antimonde émergerait alors comme un effet structurel de cette tension : une modalité d’organisation de l’espace engendrée par des sociétés ou des organisations dont le fonctionnement demeure contestable et perfectible. Brunet (2009) le formule ainsi : « j’ai proposé le concept d’antimonde comme ensemble d’activités marginales ou illégales, en contradiction ou en symbiose avec les systèmes dominants ». Dans cette perspective, l’antimonde apparaît comme l’envers de la force du droit : le lieu des territoires qui échappent aux normes instituées, qui y dérogent ou les contournent, et qui se trouvent de ce fait qualifiés d’illégaux ou d’illégitimes au regard de l’autorité normative. Cette approche entre en résonance avec la notion de déviance telle que l’élabore Becker (1963), en ce qu’elle permet de penser ces pratiques et ces espaces sans les réduire à une pathologie sociale, mais comme des produits relationnels des normes elles-mêmes.

Dans la perspective de Brunet (2009), l’antimonde émergerait ainsi en réponse à l’insoutenabilité d’un système social donné, lorsque certaines formes de vie deviennent inhabitables (Tortorella, 2023). Il en constituerait comme le côté obscur de l’espace public avec la forêt privée (Marty, 2000) ou le côté obscur de l’espace managérial avec la sexualité (Walter, 2025). En ce sens, il fonctionnerait comme un exutoire structurel au monde de l’hypervisibilité, nécessaire au maintien de la cohérence d’un système qui ne peut exister sans un envers, une parenthèse spatio-temporelle participant de la possibilité d’un réenchantement du monde. Par le regard décalé qu’il apporte, l’antimonde se présente comme un opérateur analytique privilégié pour saisir les processus de construction des normes sociales, rejoignant ce qui a été observé par exemple pour la sexualité : la description des pratiques situées aux marges des normes constitue un moyen particulièrement fécond de rendre visibles les mécanismes mêmes de production et de naturalisation de ces normes (Mazaleigue-Labaste, 2016 ; Abbou et Marignier, 2017).

La littérature offre un autre écho à la notion d’antimonde. À partir des années 1840, Gérard de Nerval conçut un univers imaginaire dans lequel l’utopie prenait une forme paradoxale. Cette utopie ne proposait pas un modèle idéal classique mais utilisait les contradictions et absurdités de la société de son temps comme matière première pour rêver un antimonde (Sylvos, 1997). L’antimonde pour Nerval prenait la forme d’un espace onirique « autre » au sein duquel les tensions sociales se résoudraient symboliquement à travers des chimères ou des figures comme la prison ou la maison de santé. Cet antimonde n'était pas pour le poète une fuite dans l'irréel, mais une réaction créative aux désenchantements de son époque.

En 2006, soit 33 ans après l’article de Brunet (1993), un état des lieux sur la notion géographique d’antimonde a été proposé dans le numéro 57 de la revue Géographies et cultures. Dans son introduction, Myriam Houssay-Holzschuch (2006) rappelait que toute réalité sociale se déploie dans une tension entre la règle et l’écart, et présentait la notion d’antimonde comme un concept permettant « d’attirer la réflexion sur toute une série de phénomènes sociaux, plus ou moins troubles, parallèles ou ignorés, qui sont cependant essentiels au fonctionnement de nos sociétés ». Cette reconnaissance disciplinaire se traduisit également par l’inscription du thème « Antimonde et mondialisation » au programme de l’agrégation externe de géographie en 2011, puis par l’organisation de la Journée Géo’rizon consacrée à l’« Antimonde » à l’université de Savoie en 2012 (Tratnjek, 2012). Dans le même temps, des critiques sont apparues, portant sur le flou conceptuel de la notion et sur l’absence apparente de dénominateur commun aux objets hétérogènes qu’elle tend à rassembler (Chouvy, 2010). Ces réserves soulèvent la question de la définition. Si l’antimonde résiste à la stabilisation définitionnelle, n’est-ce pas précisément parce que la notion désigne moins un type d’espace homogène qu’un principe de tension, entre visibilité et dissimulation, norme et écart, intégration et relégation, au cœur même des mondes sociaux ? D’où le choix du pluriel pour le thème retenu : Antimonde(s) plutôt qu’un concept unifié.

Ce numéro de Diogène se propose d’explorer dans une perspective interdisciplinaire les multiples déclinaisons de la notion d’antimonde en examinant ses usages, ses figures et son potentiel heuristique. En philosophie, il s’agira d’interroger l’antimonde comme concept à part entière, et d’évaluer sa capacité à fonctionner comme un opérateur critique traversant différents champs de savoir et de création. En littérature et dans les arts, l’antimonde pourra renvoyer aux mondes inversés, aux doubles et aux reflets, ainsi qu’aux figures de la sécession, du retrait ou de l’écart. En économie, les économies grises, les fictions financières ou encore les contre-modèles de la rationalité dominante pourront être envisagés comme autant d’antimondes du capital. En psychanalyse, l’antimonde fait surgir la question des fantasmes, du « ça » et de la pulsion de mort. Dans les technosciences et les mondes numériques, il renvoie aux réalités simulées, aux invisibles de l’intelligence artificielle et aux doubles numériques.

Cette réflexion ouvre enfin sur une interrogation politique et anthropologique : que deviendrait la vie citoyenne dans un monde sans antimonde (Michon, 2006), ou dans un monde cherchant à en neutraliser toute manifestation, à l’image des Monades urbaines de l’utopie verticale décrite par Silverberg (1971), dont le slogan proclame : « le bonheur règne sur Terre, qui en doute est malade, qui est malade est soigné, qui est incurable est exécuté, Dieu soit loué ». Se pose alors une question qui pourra traverser ce numéro : un monde sans antimonde est-il possible, est-il pensable, et à quel prix ?

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Références

Abbou J., Marignier, N. (2017), « Travailler sur les hétérosexualités au prisme du langage », GLAD!  [En ligne], 03 | 2017.

Agier M. (2011), Le couloir des exilés. Être étranger dans un monde commun, Paris, Éditions du Croquant.

Agier M., Bouillon F. (2018), « ‘‘La ville par ses marges : une approche anthropologique de la ville’’, Entretien avec Michel Agier (par Florence Bouillon) », Métropoles [Online], Hors-série 2018 consulté le 08 novembre 2025.

Augé M. (1992), Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Le Seuil.

Becker H. (1963), Outsiders, New York, Free Press, trad. fr. J.-P. Briand, J.-M. Chapoulie, 1985.

Blanchet V., Roux D. (2018), « Revisiter la notion d’hétérotopie : le trottoir comme contre-espace de consommation », dans D. Roux et Y. Gicquel, Michel Foucault et la consommation. Gouverner et séduire (p. 149-172), EMS Éditions.

Bonerandi E., Richard X. (2006), « L’antimonde de la demande d’asile », Géographie et cultures, 57, p. 29-48

Brunet R. (2009) « Aiguiser le regard sur le Monde », Bulletin de la Société Géographique de Liège, 52, p. 59-61.

Brunet R., Ferras R., Théry H. (dir.) (1992), Les mots de la géographie. Dictionnaire critique, Montpellier, Reclus / Paris, Documentation française.

Chouvy P.-A. (2010), « Antimonde. Terra incognita de la géographie ? », EspacesTemps.net, rubrique Mensuelles, ‘‘Le mot’’, 16 août 2010.

Cruse R. (2006), « Les îles de l’antimonde », Géographie et cultures, 57, p. 71-86.

Foucault M. (2001), « Des espaces autres », Dits et écrits II (1976-1988), Paris, Gallimard, p. 1571-1575.

Gibout C. (2017), « Des corps tendus derrière la plage. Drague homosexuelle et environnement », Corps, 15(1), 111-121.

Harrison R. (1992), Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental. Paris, Flammarion.

Houssay-Holzschuch M. (2006), « Antimondes : géographies sociales de l’invisible », Géographies et cultures, Antimondes. Espaces en marge, espaces invisibles, n° 57, p. 4.

Jaurand E. 2005. « Territoires de mauvais genre ? Les plages gays », Géographie et cultures, No 54, p. 71-83.

Lepart J., Marty P. (2006), « La nature : un antimonde ? », Géographie et cultures, 57, p. 87-102.

Lupion C., Milhaud O. (2006), "Le monde des prisons : un anti-monde ?", Cafés géographiques, rubrique "Des Cafés", compte-rendu du café géographique du 22 mars 2006, par Marie-Rose Gonne-Daudé.

Marty P. (2000), « Le côté obscur de l’espace. Pour une application du concept d’antimonde à la forêt privée », L’Espace géographique, 29 (2), p. 137-149.

Mazaleigue-Labaste J. (2016), « Les limites de l’acceptable : petites et grandes « perversions » », Criminocorpus [En ligne], 7 | 2016.

Michon P. (2006), « Canary Wharf », Géographie et cultures, 57, p. 123-140.

Schut P.-O. (2006), « Les usages des grottes au fil du temps », Géographie et cultures, 57, p. 103-122.

Silverberg R. (1971), The World Inside, tr. fr. Michel Rivelin, Les Monades urbaines, Paris, Laffont, 1974.

Sylvos F. (1997), Nerval, ou l’antimonde : discours et figures de l’utopie, 1826-1855, Paris, L’Harmattan.

Tortorella S. (2023), « Une forme de vie inhabitable : esquisse d’une théorie de l’aliénation », Diogène, n° 281-282, p. 18-35.

Tratnjek B. (2012), https://geographie-ville-en-guerre.blogspot.com/2012/10/geographie-de-lantimonde.html

Walter C. (2023), « Désirs humains et désir des machines : l’exemple de la gestion d’actifs », Diogène, 281-282(1-2), p. 174-189.

Walter C. (2025), « La sexualité comme antimonde de l’entreprise ? Une réflexion à partir du film Choses secrètes », in François De March, Joan Le Goff, Christine Noël Lemaître et Émilie Reinhold (dir.), L’entreprise après #MeToo. Entre romances et violences, que peut le management ?, Éditions EMS, p. 153-178.

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Responsables

Nicole G. Albert, Rédactrice en chef de Diogène

Numéro coordonné par Christian Walter, LAP, EHESS

Revue Diogène