« Au fondement de notre désir des cartes, il y a celui de voler, tel Icare, de se voir tout-puissant dans les airs, abstrait du sol et de toutes les finitudes humaines dont ce sol nous grève. Au fond de notre amour des cartes, il y a tout ce qu’elles éveillent en nous, les convoitises et les stratégies, les désirs et les rêves, les peurs et toutes les mélancolies. »
Comment regarde-t-on le monde ? Comment le représente-t-on ? Ces questions, aussi vieilles que le monde lui-même, sont reprises ici au croisement de la cartographie et de la littérature. La carte est un modèle, modèle d’une représentation qui se joue de la mimésis, exacerbe nos fantasmes de maîtrise et nos désirs d’immensité ; la littérature, de la période romantique au plus contemporain, transpose ce regard fondateur, explore différentes modulations de description de l’espace et leurs effets esthétiques. De leur rencontre naît l’idée d’un « regard cartographique » des oeuvres, ce regard qui s’approprie le réel en variant les angles de vue et les jeux d’échelle : représenté en miniature ou à la loupe, d’en haut ou d’en bas, à l’horizontal, à la verticale ou d’un point de vue surplombant, le monde ne produit pas les mêmes images – ni les mêmes interprétations, les mêmes émotions.
Isabelle Ost est professeur ordinaire en littérature et philosophie à l’UCLouvain Saint-Louis Bruxelles. Elle y préside l’Institut de recherche interdisciplinaire Saint-Louis et co-dirige le Centre Prospéro. Sur les liens entre littérature et cartographie, elle a publié plusieurs articles et ouvrages, dont Cartes invisibles. Littérature, cinéma, politique (Mimésis, 2024), ainsi qu’un numéro de la revue en ligne Phantasia, “Décrire la carte, écrire le monde” (2023).