Chemins d’écritures
Vers une écologie de l’écriture ?
Séminaire doctoral Gripic – Celsa - 2025-2026 - Maison de la Recherche – 28 rue Serpente, 75006 – métro Saint Michel ou Odéon
Séminaire ouvert à toute personne intéressée par l’histoire et l’approche anthropologique des écritures.
Les séances se tiennent le vendredi de 10h à 13h.
Dans la continuité de 11 années de recherches visant à décloisonner les approches sur l’écriture, nous nous proposons d’ouvrir le champ des analyses à la multiplicité des ressources énonciatives propres aux écritures. La proposition « écologique » questionne les dimensions relationnelles qui leur sont inhérentes. Nous cherchons à saisir la diversité des relations que l’écriture entretient avec le monde pour comprendre comment elle se nourrit de l’espace et des milieux dans lesquels elle vit et se déploie, comment elle « fait lien » et ne cesse de s’inventer, de se réinventer, nous permettant d’habiter la Terre, qu’elle configure aussi.
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Programme
12 décembre – Introduction
Emmanuël Souchier, Anne Zali et Elsa Tadier
- Vers une écologie de l’écriture ?
Emmanuël Souchier - Lettres Sorbonne Université, Gripic
Peut-on parler d’une « écologie de l’écriture » ? Plusieurs démarches s’offrent à nous. En situant notre analyse dans son contexte de lecture et l’écriture dans l’ensemble de ses contextes de production, de circulation, de communication… En prenant en compte les relations que l’écriture entretient avec les diverses modalités expressives qui la constituent (image, geste, parole…), selon les rituels de son effectuation et les acteurs (humains ou non-humains) qui participent de son énonciation. En étant attentifs à la relation matière, milieu et techniques qui préside à son élaboration, aux médiations qui la font exister ainsi qu’aux médias qui lui permettent de circuler. En analysant les répertoires sémiotiques des systèmes de notation, le vocabulaire qui lui est attaché ; les répertoires des supports matériels et leurs valeurs symboliques ; les dynamiques de son inscription dans le paysage et l’espace urbain notamment… En quoi les dispositifs d’écriture sont-ils ainsi redevables de leur environnement et en quoi sont-ils susceptibles de l’agir ?
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9 janvier – Sur le chemin des écritures-paysages
Nicole Pignier - Université de Limoges, Ehic
Les paysages donnent à lire les coévolutions entre les humains et les lieux. Ils portent la trace des inscriptions, marquages, limites et délimitations faites souvent à dess(e)in notamment en agriculture, architecture. Mais sur quels processus adviennent ces formes expressives ? Tandis que certaines résultent d’énonciations humaines, d’autres émergent en co-énonciation avec les vivants humains et non-humains. Nous proposons de cheminer vers les écritures-paysages à partir de nos recherches en paysages nourriciers.
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13 février – Écologie poétique du palimpseste
Elsa Tadier - Université Paris-Cité, Cérilac
Dans la constellation des textes, les palimpsestes sont particuliers car ils sont constitués d’un premier écrit ayant été effacé pour être remplacé par un autre qui réapparaît parfois à la surface du parchemin. Parce qu’ils entretiennent un rapport au visible et à l’invisible, les palimpsestes ont cette capacité à faire apparaître des mouvements d’écriture dont la poïétique se révèle active et réactive, dans la relation entre matière et milieux. Ces processus dynamiques nous décentrent de la question du lisible pour nous intéresser à l’énonciation matérielle de l’écriture et aux relations qu’elle entretient avec l’imprévisible, l’oubli et la mémoire, la résurgence, la transmission, l’altérité et leurs temporalités. Autant de propriétés qui mettent l’écriture en résonance avec le monde, en faisant vibrer sa capacité à nous proposer des modèles pour penser nos liens : stratification, superposition, cohabitation…
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20 mars – Les lettres de la Torah : activation d’un lien entre l’Homme, Dieu et ses mondes
Laurent Héricher - Bibliothèque nationale de France, Manuscrits orientaux
La torah peut être considérée comme le reflet fidèle de la parole divine mais également comme le reflet d’un monde divin. Le mysticisme juif a développé un système de pensée qui fait du texte de la Torah sous une forme cryptée, symbolique ou littérale, le réservoir condensé de l’ensemble des connaissances du monde. Les aspects graphiques, la mise en page du texte, les lettres hébraïques, et en particulier leurs formes et leur vocalisation sont autant de signes destinés à construire des lieux. L’humain peut y trouver refuge, inventer de nouveaux continents, se guider dans l’espace social et dans son rapport au monde de la création, et garder vivant le lien avec les origines. Au moyen de la micrographie et de la mise en page du texte biblique dans les bibles manuscrites, cette intervention illustre la façon dont les lettres qui composent le texte sacré mettent en mouvement du texte, l’animent, l’activent, le réduisent pour en décupler son effectuation cosmique.
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10 avril – L’illisible et l’Invisible : usages magiques de l’écriture arabe
Jean-Charles Coulon – CNRS, Irht
La tradition magique arabe utilise de nombreux procédés d’écriture afin d’agir sur le monde à travers des talismans écrits. Détournant les codes et usages de l’écriture et de la langue, les talismans proposent des mises en forme particulières parfois illisibles au non-initié mais permettant d’agir sur le monde à travers les forces invisibles qui le régissent.
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22 mai – L’écriture, un seuil entre les mondes
Brigitte Baptandier – CNRS, Lesc
Lorsqu’on entreprend l’ascension du Pic de l’Ouest de la Chine, le Mont Hua (Huashan 華山, près de Xi’an, au Shaanxi), on croise sur le chemin une stèle gravée d’écrits talismaniques : la Carte de la Forme Véritable des Cinq Pics (Wuyue zhenxing tu五嶽真形圖). Ces talismans sont les écritures géologiques du relief des cinq montagnes gardiennes de l’espace de la Chine (ouest, est, nord, sud et centre). La montagne tient la réplique de ce plan secret cachée en son sein comme autant de souffles coagulés. Un lien « contractuel » s’établit dès lors entre le voyageur et la montagne. On entre dans l’univers des métamorphoses qui est le mouvement créateur cosmique, et c’est cette écriture labyrinthique qui permet d’en trouver le chemin, d’emprunter « les veines de la terre » pour échapper au monde troublé.
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19 juin – L’hétérogénéité à l’œuvre dans les récits mythiques des écritures
Anne Zali - Bibliothèque nationale de France
À Sumer comme en Égypte, en Chine comme dans la tradition scandinave ou touarègue, dans les diverses cultures, la naissance de l’écriture se raconte comme un orage, l’instauration irréversible d’un nouvel état du monde articulant le Proche au Lointain, tissant la Terre avec le Ciel, la Parole avec le signe, les vivants avec les morts, la Connaissance avec le secret. À travers les récits mythiques l’écriture apparaît comme une irruption d’hétérogène, comme la révélation d’un écart et son franchissement, comme l’activation d’un lien entre deux extrêmes. Mais c’est toujours avec retard, de manière différée, que l’on mesure sa force de transformation agissante, l’étrangeté de cette énergie qui semble faire exploser les confins de l’espace-temps : comme si l’écriture n’avait jamais commencé…
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Organisé par :
Emmanuël Souchier – Professeur émérite, Lettres Sorbonne Université – Gripic
Anne Zali - Conservateur général honoraire à la Bibliothèque nationale de France
Elsa Tadier – Maîtresse de conférences, Université Paris Cité – Cerilac