Récemment, de jeunes Thaïlandais déguisés en Harry Potter agitaient dans les rues de Bangkok le portrait de Voldemort auquel ils identifiaient malignement leur souverain, tandis que des kyrielles d’Américaines du Nord et du Sud endossaient la cape et la cornette de la servante écarlate pour protester contre les violences faites aux femmes. Certains personnages passent ainsi allègrement les frontières, mais lesquels ? Quels personnages sont dans les esprits à Antsiranana (Madagascar), à Saint-Pétersbourg ou à Shanghai ? Des gens si éloignés dans l’espace, à l’histoire et aux modes de vie si différents ontils une part d’imaginaire en commun, à travers un petit personnage, comme Fifi Brindacier, ou un super-héros, comme Spiderman ? Préfèrent-ils des personnages inventés dans leur pays, que nul à part eux, au-delà de leurs frontières, ne connaît ? Des héros ou des héroïnes ? Découverts dans des livres, des films, ou des jeux vidéo ? Pendant près de trois ans, treize scientifiques ont interrogé plus de 2500 personnes sur leur relation aux personnages de fiction, dans le cadre d'un projet de recherche dirigé par Françoise Lavocat, mené ans une quinzaine de pays autour du globe, collectant des données inédites sur la circulation des personnages, mais aussi des pratiques culturelles qui en gardent ou en perdent la mémoire. Les résultats en sont aujourd'hui rendu publics dans La Mémoire des personnages qui paraît aux éditions lausannoises Épistémé. L'ensemble des données intégrales sont accessibles en open-access sur la plateforme Comment sont reçues les œuvres ?, coordonnée par Anne-Claire Marpeau et Aurélien Maignant.
Rappelons que les Colloques en ligne ont récemment accueilli les actes du colloque sur les "Populations fictionnelles", tenu en 2021 sous l'égide du 43e Congrés de la Société française de littérature générale et comparée. L'hypothèse défendue est que la façon dont un univers fictionnel est peuplé est un élément structurel important qu’il importerait peut-être d’intégrer à l’histoire littéraire, ou celle d’autres médias. Ce que l’on peut appeler un "style démographique" – le volume de la population fictionnelle, la répartition des personnages en termes de genre, la distribution des occurrences du nom propre, la présence ou non de foules – caractérise en effet des genres littéraires, des époques, certains auteurs, et même (du moins au xixe siècle) le fait que le roman ait été écrit par un homme ou une femme.