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Épuisements et réinventions de la fiction espagnole narrative en prose, au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles (Lille)

Épuisements et réinventions de la fiction espagnole narrative en prose, au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles (Lille)

JOURNÉES D’ÉTUDE

Épuisements et réinventions de la fiction espagnole narrative en prose,

au tournant des XVIIe et XVIIIsiècles.

org.: Claire Bouvier, Alain Tourneur, André Caruso et Amandine Lembré

Laboratoires CECILLE et ALITHILA (université de Lille),

PEHL (université de Rio de Janeiro)

Jeudi 2 et vendredi 3 juin 2022

Université de Lille

 

L’Espagne du Siècle d’Or fut un laboratoire d’expérimentation et de création du roman moderne. Du Lazarillo de Tormes (1554) aux satires dévotes et moralisatrices de Francisco Santos (1663-1697), la fiction en prose narrative fut l’objet de diverses évolutions formelles et thématiques. Alemán, Cervantes, Lope de Vega, Quevedo, Salas Barbadillo, Pérez de Montalbán, Vélez de Guevara, Castillo Solórzano, Zayas y Sotomayor, Zabaleta et Gracián, contribuèrent à construire le genre romanesque. Soucieux de plaire à un lectorat consommateur, les écrivains, dont l’activité était en voie de professionnalisation, proposaient des productions variées, en hybridant diverses formes d’expression littéraires. Selon Pedro Ruiz Pérez (2010 : 391), la seconde moitié du XVIIsiècle fut cependant une période où le roman espagnol subit un épuisement « en sus argumentos picarescos y cortesanos » et évolua vers « la pintura de usos y figuras, entre el costumbrismo y la moralidad ». Óscar Barrero Pérez (1990 : 28) affirme même que la moralisation et le costumbrisme furent à l’origine de la dissolution du genre romanesque : l’inversion structurelle de la narration et du discours idéologique et moral, la réduction de la trame narrative à un fil ténu justifiant l’assemblage d’exempla, seraient autant de symptômes de la « décadence » du roman. À partir du milieu du XVIIsiècle, la récession généralisée du nombre d’éditions princeps et de rééditions de textes en prose narrative témoigne d’un épuisement de la demande et suggère que le public se tourna vers d’autres propositions esthétiques et thématiques. Le théâtre, la poésie, les traités historiques et scientifiques, les écrits des Novatores inspirés des courants culturels étrangers, auraient davantage gagné l’adhésion du lectorat, au temps de « la crise de la conscience européenne » théorisée par Paul Hazard (1935). Ofelia Rey Castelao (2018 : 7) signale, ainsi, que les imprimeurs et les libraires espagnols du temps de Charles II vendaient principalement des « relaciones de sucesos, libritos de piedad, artes de bien morir o vidas de santos », « coplas e imágenes impresas », « textos de la administración y de las instituciones en el ámbito político, judicial, económico, militar, sanitario y religioso », « y muchas piezas de teatro, sueltas o en volúmenes cosidos ». Rey Castelao souligne également l’importance du théâtre lu, « de modo que solo en tiempo de Carlos II se han controlado más de 340 ediciones ». Pour autant, les collections de textes des plus grands prosateurs, les multiples rééditions du Quichotte, des Novelas ejemplares, des Sueños de Quevedo, de El Buscón, le succès non négligeable des romans dévots de Santos, la publication des œuvres complètes de celui-ci en 1723, attestent d’un prolongement de l’intérêt pour la forme romanesque, dans le dernier tiers du XVIIsiècle et tout au long du XVIIIsiècle. Les éléments didactiques de ces textes en stimulèrent la lecture, quand l’éducation fut considérée comme la finalité de tout art. Diego de Torres Villarroel exprima, à travers ses propres fictions, son goût pour les romans du siècle précédent.

Selon María Dolores Ángulo Egea (2016 : 17), Diego de Torres Villarroel (1693-1770) fut, en effet, l’un des représentants les plus célèbres de cette période « inestable, contradictoria, a veces antigua otras moderna », où l’approche empirique du savoir se heurtait aux résistances de la scolastique. Dans son Viaje fantástico (1724), Torres divulgua des connaissances scientifiques avec simplicité, pour faciliter la compréhension des lecteurs non avertis. Dans Correo del otro mundo (1725), l’auteur répondit à des lettres imaginaires d’Hippocrate, d’Aristote, etc., en discourant sur la médecine, la philosophie, la jurisprudence, l’astrologie et la morale. Dans les trois Visiones, y visitas de Torres con D. Francisco de Quevedo, por la Corte (1727-1728), le critique du XVIIIsiècle se démarqua du grand satiriste baroque, en adoptant un point de vue moral moins pessimiste sur la société de son temps. À travers sa vie romancée, Vida, ascendencia, nacimiento, crianza y aventuras (1743-1759), il exposa avec ironie et humour sa lutte contre un monde ancien et aristocratique, notamment dans le contexte de la ville et de l’université de Salamanque. En effet, notons avec Yves Bottineau (1993 : 175-176), que, si l’avènement des Bourbons en Espagne avait constitué un changement politique d’importance, l’art baroque poursuivit son évolution jusque dans la seconde moitié du XVIIIsiècle. Des auteurs, tels que Francisco de Bances Candamo (1662-1704), participèrent à la naissance de l’esprit critique. Catherine Désos-Warnier (2016 : 3) rappelle que la Real Biblioteca Pública fut fondée en 1711, sous l’impulsion de l’entourage jésuite de Philippe V, avec, pour ambition, de favoriser le progrès des arts et des sciences hispaniques. Toutefois, la littérature pieuse conserva sa première place. Francisco Aguilar Piñal (1991 : 137) souligne que les « best-sellers » du XVIIIsiècle furent des textes dévots écrits par des religieux. Le Teatro crítico universal (1726-1739) et les Cartas eruditas y curiosas (1742) du bénédictin Benito Jerónimo Feijoo provoquèrent de violentes réactions, dont les plus significatives furent celles qu’exprimèrent Salvador José Mañer dans son Anti-Teatro crítico (1731), le père Sarmiento dans sa Demostración crítico-apologética (1732) et le franciscain Soto Marne dans ses Reflexiones crítico-apologéticas (1748). Enfin, dans le dernier tiers du XVIIIsiècle, José de Cadalso (1741-1782) proposa des fictions en prose satiriques, avec Los eruditos a la violeta (1771) et ses Cartas marruecas (1775), où il s’attaqua aux scolastiques, aux professeurs croyant en Newton mais enseignant Aristote, aux charlatans formés pour briller dans les tertulias à la mode grâce à une érudition superficielle.

Par ailleurs, au XVIIsiècle et dans le premier quart du XVIIIsiècle, la créativité espagnole inspira traducteurs et auteurs français tels que Chappuys, Oudin, de Rosset, d’Audiguier, Chapelain, Sorel, La Geneste, Scudéry, Scarron ou encore Lesage, comme le montrent les travaux de Christian Péligry, Alexandre Cioranescu, Jean-Frédéric Schaub, Annie Cointre, José Manuel Losada Goya et Frank Greiner. Avec le changement dynastique en Espagne, on assista à des importations de romans français. En témoignent les multiples traductions espagnoles des Aventures de Télémaque de Fénelon (Paris, 1699). Sa première version espagnole parut en 1713 à La Haye, où se trouvait une importante délégation mandatée par Philippe V, à l’occasion des négociations du traité d’Utrecht. L’engouement fut tel que plusieurs rééditions de cette traduction virent le jour à Madrid en 1723, avec quelques modifications. De nombreuses rééditions de cette même version furent réimprimées tout au long du siècle, à Paris, à Barcelone et à Anvers. Dans le même temps, le roman espagnol inspira des auteurs anglais. Selon Brean Hammond (2009 : 96, 98), « les années 1720 ont été une période d’un intérêt exceptionnel pour Cervantes », en Angleterre. Si le théâtre fut l’un des domaines où cette fascination se fit le plus sentir, « la plus grande influence de Cervantès au XVIIIe siècle était dans la prose narrative ». En témoignent le Robinson Crusoé de Daniel Defoe (Londres, 1719) et Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift (Londres, 1726).

Aussi, cette rencontre se propose-t-elle de revisiter la thèse d’une première grande crise du roman entre la deuxième moitié du XVIIe et le XVIIIsiècle, dans les différents espaces européens et américains, à partir du cas espagnol.

Trois axes d’étude peuvent nourrir notre réflexion.

Axe 1 : L’évolution des propositions formelles et thématiques

Quelles fictions narratives en prose proposèrent les écrivains depuis la seconde moitié du XVIIsiècle jusqu’au milieu du siècle suivant ? À quelles expérimentations formelles s’essayèrent-ils ? À quel horizon d’attente tentèrent-ils de répondre dans leurs écrits ? À quelles traditions se conformèrent-ils ou résistèrent-ils ? Quelle place firent-ils à l’ingegno ? Comment évoluèrent les thématiques, du dialogue allégorique ‒ El Criticón (1651-1657) de Gracián, El Rey Gallo y discursos de la Hormiga (1672) de Santos ‒, au roman épistolaire ‒ Les Lettres persanes (1721) de Montesquieu, Les Liaisons dangereuses (1782) de Choderlos de Laclos, Cartas Marruecas (1789) de Cadalso ‒, en passant par des récits hétéroclites ‒ Les Aventures de Télémaque (1699) de Fénelon, Robinson Crusoé (1719) de Defoe, Les Voyages de Gulliver (1726) de Swift ? Dans quelle mesure la morale omniprésente influença-t-elle l’écriture romanesque au cours de cette période ?

Axe 2 : La circulation des textes en Europe et en Amérique

À une époque de faible créativité de la fiction narrative en prose, les rééditions permirent de prolonger l’offre romanesque sur le marché du livre. Quels réseaux de circulation empruntèrent les romans en Europe et en Amérique ‒ institutions religieuses, associations de libraires, réseaux savants, académies, diplomates, collectionneurs, simples particuliers, contrebande ? Quelle fut la part des traductions (telles la picaresque et les nouvelles espagnoles en France, les éditions bilingues et polyglottes dans l’aire ibérique) ? Quels rôles jouèrent les contrefaçons dans la diffusion de ces écrits ? Dans quelle mesure les manuscrits contribuèrent-ils à transmettre ces objets culturels ?

Axe 3 : Le roman face à la concurrence littéraire

Au tournant des XVIIe et XVIIIsiècles, la prose narrative connut diverses modalités de réécriture : des abréviations, des versifications ‒ La Vie de Lazarille de Tormes, ses fortunes et ses adversitez du Sieur de B*** (Paris, 1653), l’Algouasil burlesque, imité des Visions de Dom Francisco de Quevedo du Sieur de Bourneuf (Paris, 1657), le Fata Telemachi (Berlin, 1743) –, des parodies ‒ Maximas de vertude e formosura de Teresa Margarida da Silva e Orta (Lisbonne, 1752) ‒, des adaptations ‒ Le Roman comique et Les Nouvelles tragi-comiques de Scarron (Paris, 1651-1655), Le Diable boiteux de Lesage (Paris, 1707-1726), Il Telemaco de Scarlatti (Rome, 1718). Quels rapports le roman entretint-il avec les autres genres lettrés tels que le théâtre, la poésie, les traités ‒ dévotion, politique, histoire, géographie, sciences ‒, ou encore les essais de la Pre Ilustración ‒ Teatro clásico universal de Feijoo (Madrid, 1726), écrits de Diego de Torres Villaroel ? À l’instar de la controverse entre La Télémacomanie de Faydit (Eleutérople, 1700) et la Critique du livre intitulé La Télécomanie de Rigord (Amsterdam, 1706), comment fut reçu le genre romanesque et quels débats suscita-t-il ?

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Les propositions (titre et résumé de 300 mots en français, espagnol, portugais, anglais ou italien) devront être envisagées pour une communication de vingt minutes et seront à soumettre au comité organisateur au plus tard le 15 novembre 2021 par mail au format PDF à romanlille2022@gmail.com. Une publication est prévue à l'issue de cette rencontre. 

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Suggestions bibliographiques

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