Voix francophones de l’océan indien – Textures mémorielles indiaocéaniques
Comité scientifique :
Mohamed Aït-Aarab (Université de La Réunion) ; Sarmila Acharif (Université de Pondichéry) ; Elara Bertho (UMR LAM) ; Pierre-Eric Fageol (Inspe/université de La Réunion ; Ute Fendler (Université de Bayreuth) ; Ari Gautier (écrivain) ; Kumari Issur (Université de Maurice) ; Sharmili Jayapal (Université de Pondichéry) ; Kamala Marius (Université Bordeaux Montaigne/UMR LAM/ Institut Français de Pondichéry) ; Sylvère Mbondobari (université Bordeaux Montaigne/MR LAM) ; Sachita Samboo (Université de Maurice) ; Françoise Sylvos (Université de La Réunion) ; Thirumurugan Calivarathan (Université de Pondichéry) ; Ritu Tyagi (Université de Pondichéry)
Appel à communications
"Qui donc me donnera de pouvoir fiancer l’esprit de mes aïeux à ma langue adoptive [...]". J.-J. Rabearivelo, Volumes, 1928
Le programme international et interdisciplinaire « Voix francophones de l’océan Indien, textures mémorielles indiaocéaniques », porté par les universités de Pondichéry, de La Réunion, de Maurice et de l’Institut Français de Pondichéry, est prévu à Pondichéry (Université, Alliance française, IFP) du 7 au 11 décembre 2026.
Bref état des lieux et perspectives
Ce colloque portant sur les voix francophones de l’Océan Indien prolonge des recherches déjà initiées, entre autres, par les universités indiaocéaniques de Maurice, Pondichéry, La Réunion, Tananarive, Moroni. A côté de thèmes relevant de la colonisation et du postcolonialisme2, de nouvelles orientations se dessinent, tant sur le plan thématique que par la diversification des approches méthodologiques et théoriques. Ainsi, les travaux récents d'équipes coordonnées par l'Université de La Réunion (DIRE/LCF) portaient sur la littérature au féminin et le genre [la maternité, 2014; îles/elles, 2015]; la culture matérielle et les gages d'affection [2020 et 2023] ; l’imaginaire, les représentations et mythes de l'Océan Indien (le volcan [2001], les filles des eaux [2008], l'indianité [2024 et 2025], la Lémurie [2023]) ; l'imaginaire ([écrire l'Océan Indien la nuit]), les échanges, politiques linguistiques et questions de traduction [2024]; avec une suite plus dense organisée par l'Université de Maurice en cette année 2026.
Ce colloque apportera un éclairage spécifique sur les littératures de l’océan Indien – qui se situent au carrefour millénaire d’échanges entre l’Inde, l’Afrique, l’Europe -, afin de les inscrire dans leur contexte et d’en repérer les particularités. Quel état des lieux ? Quels chantiers en cours et quelles perspectives futures pour la recherche en ce domaine, notamment dans la perspective des island studies ? Quelle validité pour le concept d’indiaocéanie au regard de cette dimension culturelle ? On s’intéressera aux figures et groupes d’écrivains et d’écrivaines et, pour cartographier les littératures francophones indiaocéaniques, le rôle de certaines anthologies littéraires n’est pas à écarter, à l’instar des anthologies réunionnaises Rougay le mo (2008), ou de l’Anthologie de la poésie réunionnaise des origines à aujourd’hui [L’Infini insulaire] (2022). Celle qu’a constituée Barlen Pyamootoo, écrivain, éditeur (2020), explore le paysage mauricien et indiaocéanique à travers des écrits en plusieurs langues, mais surtout dominés par la francophonie. Un panorama des recherches et documents existants met au jour des zones encore peu explorées (Comores [2014], Mayotte [2015], Seychelles [?], Zanzibar [2019]), dont l’étude permet de décentrer le regard et de renouveler les approches. Sur certains champs, comme l’Inde francophone de la diaspora, les synthèses et anthologies appellent encore des compléments, les lacunes pouvant s’expliquer du fait de l’identité diasporique des populations, de la dispersion des archipels créant autant de « failles »3. Les grands colloques, événements ou expositions consacrés aux écrivains majeurs de l'Océan Indien dans cette aire géoculturelle sont trop rares [Bernardin de Saint-Pierre, 2009; Lacaussade, 2017; Leconte de Lisle, 2018; Gamaleya, 2022].
Une autre approche d'apparence classique, mais encore peu pratiquée, consiste à envisager les littératures indiaocéaniques sous l'angle des genres littéraires comme ce fut le cas à propos du récit de voyage [2019], de la poétique du maloya et des utopies [2014], de l'écriture de soi dans l'Océan Indien et dans le monde [2017]; par ailleurs, l'angle transmédiatique réserve encore des domaines inédits qui se proposent aux chercheurs en quête d’innovation [2018].
Circulations et identités
Les littératures francophones indiaocéaniques émanent de sociétés situées au carrefour d’anciennes routes maritimes et d’espaces impériaux ; l’Océan Indien apparaît alors comme un bassin propice aux circulations humaines, linguistiques et culturelles. Dans cette perspective, l’insularité ne saurait être comprise comme une simple condition d’isolement. Dans cette logique, un colloque sur les migrations est organisé en 2013, complété par une série d’événements sur le thème des Kala Pani Crossings [2024, Pondichéry] et sur le thème des routes de l’esclavage et de l’engagisme [Université de La Réunion/Kartyé Lib, juin 2026]. Dans le prolongement de cet axe, on explorera les dynamiques mémorielles et spatiales qui lient Les Mascareignes à l’Inde – en s’intéressant notamment aux trajectoires des diasporas pondichériennes et aux quêtes d’origines des peuples des Mascareignes. L’attention se portera aussi sur les thématiques de l’errance et de l’appartenance. Chez Natacha Appanah, le déracinement et la quête des origines révèlent les fêlures des sociétés contemporaines. Quant aux littératures de l’espace comorien (soit la République des Comores et le département de Mayotte), elles font inévitablement émerger le questionnement identitaire, l’identité mahoraise apparaissant aux insulaires comme doublement menacée (Nassur Attoumani, Mayotte. Identité bafouée); tandis que les trois îles comoriennes indépendantes se vivent comme amputées d’une dimension essentielle de leur être insulaire (Soeuf Elbadawi, 50 ans). On interrogera la manière dont, dans cette zone de contacts de langues et de cultures, les écrivains contemporains vivent leur « identité-rhizome ».
Gravité, dérision, arts populaires
La gravité de ces textes, qui rend droit aux blessures historiques et à la fragilité du progrès, est parfois contrebalancée par l’humour et la dérision, que l’on considère la poésie tantôt cosmique et sublime, tantôt ludique de Boris Gamaleya, la truculence d’Ari Gautier ou le comique populaire. La bande dessinée, tout comme les formes d’expression issues des arts populaires — à l’image du séga — constitue dans ce domaine un vecteur artistique particulièrement fécond pour l’analyse des sociétés de l’océan Indien. Ces sources permettent de dévoiler des dynamiques sociales, mémorielles et identitaires souvent peu visibles dans les littératures savantes ou académiques. Légendes et mythes indiaocéaniques Des formes originales de création littéraire et artistique naissent dans ces zones de contacts. L’étude des oeuvres de l’hémisphère Sud révèle non un trajet à sens unique de l’influence française vers les littératures indiaocéaniques, mais une dynamique d’enrichissement réciproque. Auteurs et artistes français sont curieux de l’héritage mythologique et formel de l’Océan Indien [abordé dans le cadre du projet interreg Melapi] et lui rendent hommage ou l’incorporent à leurs écrits, par adaptation ou recréation relevant du fantasme, tel Evariste Parny dans ses Chansons madécasses (1787) ou Joseph Méry dans ses écrits sur l’Inde. Au-delà des particularités référentielles et linguistiques de ces littératures francophones de l’océan Indien, on s’interrogera sur les mythes, esthétiques et poétiques propres à un corpus vaste et diversifié.
Histoires littéraires et politiques
Il importe de déterminer, par ailleurs, l’historique, dans l’Océan Indien, de la production de la littérature d’expression française. Ainsi de la littérature mauricienne d’abord produite par des Blancs et par des Français de passage sur l’île, ensuite par des Blancs installés sur l’île de France puis, graduellement, par des mulâtres et, par la suite, par des Mauriciens de toutes les ethnies, voire des Mauriciens hors de l’île, débouchant donc sur plusieurs vagues : la littérature des voyageurs, celles des colons, la littérature insulaire et la littérature de l’exil [(Jean-Louis Joubert (1991), Martine Mathieu (2000)]. Par ailleurs si, à ses débuts, la littérature mauricienne francophone comprend majoritairement des textes d’auteurs masculins, cette tendance s’inverse au XXIe siècle avec la prédominance de voix féminines francophones. Après François Leguat, Bernardin de Saint-Pierre, Léoville L’Homme, Savinien Mérédac, Robert-Edward Hart, Arthur Martial, Loys Masson, Marcel Cabon, Malcolm de Chazal, Carl de Souza, Khal Torabully, Amal Sewtohul, Umar Timol et Yusuf Kadel, n’oublions certes pas certaines auteures pionnières telles que Raymonde de Kervern, Marcelle Lagesse et Marie-Thérèse Humbert. En 2026, en ce qu’il s’agit de littérature mauricienne d’expression française, les oeuvres de certaines grandes figures comme Ananda Devi, Nathacha Appanah et Shenaz Patel semblent s’imposer.
Statuts et enseignement du français
Autre axe de réflexion et de débat, comment la langue française dialogue-t-elle avec le souffle des langues africaines, indiennes, européennes et créoles ? Les figures de Jean-Joseph Rabearivelo ou de Michèle Rakotoson sont emblématiques de la tension identitaire traversant l’être “biculturel”. Les diverses réalités sociolinguistiques de cette francophonie nous amènent à nous questionner sur la manière dont l’École les prend en compte. On peut ainsi s’interroger sur la place donnée au français dans chaque système d’enseignement, entre langue vecteur des apprentissages et/ou langue objet d’apprentissage. Au-delà de cette distinction, se pose aussi la question de la prise en considération - ou non - des contextes plurilingues et pluriculturels et des incidences qu’ils peuvent avoir sur la didactique des disciplines et les apprentissages qui y sont liés.
Résidence d’écriture
À la suite du colloque international sur les littératures indiaocéaniques, une résidence d’écriture réunira une dizaine de participants (12 au 15 décembre) [sous réserve]. Centrée sur les textiles de l’Océan Indien, la résidence d’écriture mettra en présence des artistes et écrivains confirmés de l’Indiaocéanie (Ananda Devi, Ari Gautier, Touhfat Mouhtare), qui proposeront des workshops, avec écrivains et chercheurs en creation studies.
Axes de réflexion :
· L'insularité et l'ouverture : Comment l'espace clos de l'île dialogue-t-il avec l'océan et le monde ?
· Les langues en contact : Rapport entre français et créoles, ou langues malgaches et comoriennes, indiennes.
. Traduction.
· La mémoire et l'histoire : Logiques impériales, circulations, exils et migrations
Thématiques :
· Poétiques : poétique de la relation/africanités, indianités, créolités, influences croisées et intertextualité ; hyperréalismes et mysticismes.
· Engagement et politique : La littérature comme espace de résistance ou de revendication identitaire.
· Écopoétique : Le rapport à la nature, à la mer et aux crises climatiques spécifiques à la région.
· Genre et voix de femmes : l'émergence et la force des écritures féminines contemporaines.
· La culture matérielle : présence, fonction et traces des objets de l’océan Indien (étoffes).
· Circulations, identités et mémoires dans les sociétés indiaocéaniques (XVIIIe-XXIe siècles)
· Didactique des littératures francophones dans l’océan Indien : politiques éducatives, évolutions, institutions, méthodes, difficultés, résultats.
Bibliographie sélective
Barat, Christian, Nargoulan. Culture et Rites Malbar à la Réunion : approche anthropologique, L’Harmattan, 2004.
Fageol, Pierre-Éric, Discours colonial et sentiment d’appartenance nationale à La Réunion (1870-1846), Paris, Les Indes Savantes, 2023.
Issur, Kumari R., Hookoomsing, Vinesh Y. (dir.), L'océan Indien dans les littératures francophones, Karthala, 2002.
Joubert, Jean-Louis et Ramiandrasoa, Jean-Irénée, Histoire littéraire de la francophonie : littératures de l'océan Indien, Vanves, EDICEF, 1991.
Lardinois, Roland, L’Invention de l’Inde. Entre ésotérisme et science, Paris, CNRS éditions, 2007.
Magdelaine, Valérie, Sylvos, Françoise (dir.), Francofonia, « Les littératures réunionnaises », Olschki Editore, Université de Bologna, n° 53, 2008.
Malela, Buata B., Rasoamanana, Linda, Tchokothe Rémi Armand, Littératures des Comores : écritures et contextes, Classiques Garnier, 2016.
Misrahi-Barak, Judith et Tyagi, Ritu (dir.), Kala Pani Crossings, Gender and Diaspora, Routledge India, 2023.
Ramharai, Vicram, La littérature mauricienne d'expression créole : Essai d'analyse socio-culturelle, Éditions Les Mascareignes, 1990.
Ratovonony, Michèle, Le métissage culturel dans la littérature malgache de langue française, Karthala, 2015.
Ravainoson, Dominique, Parler et écrire en français à Madagascar, Sépia, 2019.
Torabully, Khal, Chair Corail, fragments de coolitude, préface de Raphaël Confiant, Ibis Rouge Éditions, 1999. (Ouvrage pivot sur le concept de "coolitude").
Vencatesan, Vidya, Synergies Indes, n° 13 [Migration, exil, appartenance], année 2024.
Calendrier et aspects pratiques Le déplacement est à la charge des participants et/ou de leur institution. Les frais d’inscription seront de 50 euros. Merci de bien vouloir envoyer au plus tard le 5 juin 2026 vos propositions de communication (titre + résumé) à : francoise.sylvos@univ-reunion.fr ; kamalamarius@gmail.com ; pierre-eric.fageol@univ-reunion.fr