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Suivre l'exemple des ancêtres dans la société romaine (Lille)

Suivre l'exemple des ancêtres dans la société romaine (Lille)

Publié le par Marc Escola (Source : T. Delafontaine)

Apprendre du passé 

Dans la société romaine, le passé était souvent considéré comme exemplaire : le comportement et les exploits illustres des générations passées sont censés être des exemples de bonne conduite (donc une fonction morale), ainsi que des exemples que les jeunes peuvent suivre, voire surpasser (resp. imitatio, imitation, et aemulatio, émulation - donc une fonction éducative). Les récits de ces hauts faits (qui sont fréquemment peu ou prou idéalisés) constituent d'ailleurs à la fois des histoires captivantes (donc une fonction divertissante). De cette façon, on est censé 'apprendre' du passé. Des références à cet effet 'salubre' de l'histoire (en tant qu'exemple, en tant que leçon pour le futur) sont d'ailleurs un topos fréquent dans les œuvres historiographiques : Tite-Live, par exemple, évoque cet atout dans sa préface (Liv. Praef. §10), ce qui lui permet d'ailleurs de faire indirectement l'éloge de son propre œuvre.

L'exemplarité assume donc une continuité entre le passé et le présent, bien que cette continuité ne soit bien sûr pas absolue. On suppose que les valeurs et les circonstances ne changent guère au fil du temps, et que les solutions aux problèmes datant de plusieurs siècles peuvent encore être utiles à présent.

Bien entendu, quoique l'on imite des exemples du passé, on ne les copie pas. De plus, chaque imitation est également une interprétation (quelque peu partiale). Et parfois aussi, l'imitation de l'exemple n'aboutit finalement pas au même résultat … 

Aspect commémoratif 

Mais à part de l'aspect normatif et éducatif, l'exemplarité comprend à la fois un aspect commémoratif. Car, lorsque les hauts faits d'un grand homme du passé sont imités, ce dernier 'revit' en quelque sorte. Et cet effet est renforcé lorsque celui-ci est imité par son descendant, comme l'a montré entre autres Walter (Walter 2004b).  Dans ce contexte, notons que le fait de descendre d'un ou plusieurs ancêtres illustres, constituait aussi un capital social de poids, et un facteur important de promotion, qui permettait au descendant de prendre de l'autorité sur les autres membres de la société. Ainsi, il peut par exemple se référer à ses aïeux vénérables en tant que garantie de ses propres qualités et de sa crédibilité. Mais cette ascendance glorieuse s'avère aussi une arme à double tranchant, puisque la société le considère plus ou moins comme le devoir dudit descendant, qu'il fasse preuve d'une conduite qui égale, au moins, la conduite exemplaire de ses aïeux. Ainsi, une référence à une origine glorieuse peut aussi être employé contre le descendant par ses adversaires, qui peuvent l'accuser de porter attente à la mémoire illustre de ses ancêtres par une conduite indigne. 

Un argument de poids  

Car les exempla sont aussi très fréquemment évoqués en tant qu'argument : dans la rhétorique antique, les exempla maiorum (et des références au passé en général) constituaient des arguments de poids, de sorte qu'une bonne connaissance en cette matière était indispensable à l'orateur. Celui-ci compare l'exemplum au problème qu'il traite dans sa harangue, en soutien de la solution qu'il propose. Même dans la littérature, des personnages retracent souvent des exempla (historiques aussi bien que mythologiques) pour soutenir leur opinion. Et puisque les histoires que l'on évoque en tant qu'exempla, sont plutôt flexibles, elles peuvent être adaptées ou réinterprétées (dans de certaines limites : p.ex. accentuer certains détails, en atténuant d'autres, …), de sorte qu'elles conviennent mieux à l'argumentation de l'orateur. Ainsi, en la rendant habilement, un orateur/écrivain peut faire en sorte que le passé 'plaide' d'autant plus en sa faveur.  

Plus compliqué qu'il ne le semble ?     

En bref, dans la société romaine, les exempla sont omniprésents : on les évoque volontiers. Néanmoins, leur emploi s'avère plus compliqué qu'il ne le semble. Choisir un exemple du passé afin de le comparer à la situation présente, n'est pas toujours évident, et interpréter cet exemple n'est pas toujours évident, non plus. En outre, lorsque quelqu'un se réfère à un exemple en soutien de son argumentation, il est probable qu'il choisisse une histoire et la retrace, en fonction de la thèse qu'il défend : ainsi, la description peut être quelque peu partiale. Enfin, certains exemples ne sont pas univoques, non plus : ils sont tantôt présentés comme un exemplum virtutis, tantôt comme un malum exemplum (p.ex. l'exemple de T. Manlius Torquatus).

Dans ce contexte, depuis la République tardive, les œuvres littéraires latines contiennent de temps en temps des réflexions sur l'emploi des exempla. Bien entendu, les auteurs ne mettent pas l'exemplarité en question, plutôt la façon dont nous nous en servons. Ainsi, certains personnages dans l'œuvre d'Ovide évoquent quelque peu inconsidérément des exempla, qui finissent par saper leur argumentation, plutôt que la soutenir (p.ex. Ov. Am. 1.3). Et des auteurs tels que Salluste et Cicéron cherchent à adapter le concept de l'exemplarité à l'esprit du temps, en le rationalisant et en le moralisant (p.ex. Cic. Off. i, §115-121; Sal. Cat. li, §25-38). 

Ainsi, cette journée d'étude, qui s'adresse aux historiens aussi bien qu'aux philologues classiques, invite des chercheurs à proposer des communications portant sur la valeur exemplaire du passé dans l'Antiquité gréco-romaine et dans la littérature antique (historiographie, rhétorique, poésie, …), bien que des propositions concernant l'exemplarité du passé dans d'autres périodes soient également les bienvenues. Pensons aux scènes dans l'historiographie, dans (le reste de) la littérature,… qui retracent des exempla, ou dans lesquelles on se réfère à un passé exemplaire, aux passages dans la rhétorique où un exemplum est évoqué en soutien de l'argumentation, etc. Dans quel contexte on dépeint un exemplum, et pourquoi ? Quel exemple choisit-on, pourquoi ? Comment l'histoire est-elle décrite ? Par exemple, est-ce que sa description a été adaptée quelque peu en fonction de l'objectif ? Etc. Puis, si dans une œuvre les personnages évoquent des exempla, quelle image l'écrivain en dresse-t-il ? Est-ce que l'évocation de l'exemple atteint son but ? Est-ce que l'on a pu 'apprendre' du passé ? Par exemple, est-ce qu'un problème a pu être résolu en suivant l'exemple ? Ou bien, si l'exemplum est évoqué au sein d'une harangue, est-ce qu'il a pu convaincre le public ? Enfin, quant aux descendants de ces hommes (et femmes) illustres qui sont les auteurs des exempla, est-ce qu'ils suivent l'exemple de leurs ancêtres ? D'ailleurs, est-ce qu'ils rappellent leurs aïeux d'une façon ou l'autre ? Comment en juge le public ? Voilà seulement quelques questions qui peuvent être traitées lors de la journée d'étude. 

Modalités de soumission              

Cette journée d'étude aura lieu en mode hybride le 1er juillet 2026, à l'Université de Lille, campus Pont-de-Bois, Villeneuve d'Ascq, au sein du laboratoire HARTIS. Les communications, d'une durée de 20-25 minutes, peuvent être faites en français ou en anglais. 

Des propositions de communication d'une longueur d'environ 300-500 mots, accompagné d'un titre provisoire, d'une brève notice biographique, et de votre choix pour une communication en présentiel ou en distanciel, doivent être adressées en format PDF pour le 1er juin 2026 à l'adresse suivante : JE-ExemplaMaiorum@mailo.com. Vous recevrez une réponse au plus vite. 

Des jeunes chercheurs (doctorants, étudiants en dernière année de master) sont explicitement invités à soumettre une proposition, ainsi que des enseignants du secondaire.

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Bibliographie                  

Chaplin, J., Livy's Exemplary History, New York, 2000. 

Flower, H. I., 'Alternatives to written history in Republican Rome', in :  Feldherr, A. (ed.), The Cambridge Companion to the Roman Historians (Cambridge), 2009, p. 65–76. 

Graf, F., 'Myth in Ovid', in : Hardie, Philip (ed.), The Cambridge Companion to Ovid, Cambridge, 2002, p.108-121.

Grethlein, J., 'Nam Quid Ea Memorem: The Dialectical Relation of Res Gestae and Memoria Rerum Gestarum in Sallust's Bellum Jugurthinum', The Classical Quarterly, New Series, Vol. 56,No. 1 (May, 2006), p.135-148. 

Hoelkeskamp, K.-J., 'Self-serving sermons oratory and the self-construction of the republican aristocrat', in : Smith, Christopher and Covino, Ralph (eds.), Praise and Blame In Roman Republican Rhetoric, Swansea, 2011, p. 17-30. 

Mehl, Andreas and Mueller, Hans-Friedrich, Roman Historiography : an Introduction to Its Basic Aspects and Development, Malden (Mass.), 2014. 

Moatti, Claudia, La Raison De Rome : Naissance De L'esprit Critique à La Fin De La République (IIe-Ier Siècle Avant Jésus-Christ), Paris, 1997.  

Praet, D., Stijlvol overtuigen, Geschiedenis en systeem van de antieke rhetorica, Didactica Classica Gandensia, Gent, 2001. 

Roller, Matthew, 'The exemplary past in Roman historiography and culture', in : Feldherr, Andrew (ed.), The Cambridge Companion to the Roman Historians, Cambridge, 2009, p. 214-230. 

Timpe, D., 'Memoria and historiography in Rome', in : Marincola, John, Greek and Roman Historiography, Oxford, 2011, p. 150-174. 

van der Blom, Henriette, 'Historical exempla as tools of praise and blame in Ciceronian oratory', in : Smith, Christopher and Covino, Ralph (eds.), Praise and Blame In Roman Republican Rhetoric, Swansea, 2011, p. 49-67. 

van der Poel, Marc, 'The Use of exempla in Roman declamation', Rhetorica : a journal of the history of rhetoric, vol.27, n°3, 2009, p.332-353.

Walter, Uwe, Memoria Und Res Publica : Zur Geschichtskultur Im Republikanischen Rom, Frankfurt am Main, 2004. [= 2004a] 

Walter, U., '"Ein Ebenbild des Vaters". Familiale Wiederholungen in der historiographischen Traditionsbildung der römischen Republik', Hermes, 132. Jahrg., H.4, 2004, S. 406-425. [=2004b]