Appel à contributions
K.
Revue trans-européenne de philosophie et arts
ANNÉE IX 2026 (2), 17
Événement plébéien
Ned Ludd, ou de l’égalité
Un spectre hante le communisme : Ned Ludd. Qui était cet homme ?
C’est à partir des récits oraux, collectifs, que serait née la poésie occidentale érudite. D’autres types de narrations venues d’en bas ne donnent pas lieu à une production écrite, elles restent tradition populaire. Elles flottent dans les mémoires, dans des sons ou des chants, ou dans des conversations banales au comptoir d’une quelconque taverne. Il arrive, parfois, que les protagonistes de ces vieux récits deviennent, en traversant les jours, les mois, les années, extrêmement puissants.
On raconte qu’un certain Ned Ludd, dans un village reculé du Leicestershire, « pris d’un accès de rage folle », enfonça la porte d’un petit appartement-atelier un jour de 1779 pour détruire deux machines à coudre. C’est à cette époque que ce que l’on nomme la révolution industrielle commence à bouleverser les moyens et les modes de production et, surtout, les conditions de vie des derniers de la terre. Depuis ce jour de 1779, à chaque fois qu’une machine est sabotée, réapparaît, spectral, Ned Ludd.
Ludd reste un type mystérieux, sans visage, sans histoire. A-t-il jamais vraiment existé ? Certainement : rien n’est plus vivant qu’un spectre. Cette mystérieuse figure permet que vienne au monde, de manière anonyme, sans aucun scrupule, une intolérance collective envers les machines. Elle laisse éclater ce qu’Alain Badiou considère comme la condition de toute passion politique, de toute « passion pour le réel » : la colère. Tel un fripon, Ludd réapparaît dans l’histoire avec un rire sardonique et une détermination sans pareille pour venger les offenses et les souffrances des vaincus. Thomas Pynchon parle à propos de Ludd d’un clown maniaque qui, chaque fois qu’il répare une machine, devient fou, et alors la détruit. Un monstre : l’autre visage d’un Frankenstein, fruit à son tour de l’arrogance prométhéenne que Ludd combat à coups de marteau. Son geste évoque la communauté de ceux qui n’ont pas de liens, un peu, à bien y réfléchir, comme le Joker du film de Todd Phillips (2019).
Ludd refait surface en 1811 lorsque, dans les forêts près de Sherwood – où avait sévi des siècles plus tôt une autre grande figure guerrière en défense des faibles –, des groupes d’ouvriers et d’ouvrières s’organisent pour détruire les machines à vapeur qui leur font une concurrence déloyale. Le mouvement de protestation dure longtemps ; les ouvriers et les ouvrières tentent de détruire une usine entière à Rawfolds, un épisode dont parlera Charlotte Brontë dans son roman Shirley. La révolte devient de plus en plus radicale, au point que le gouvernement anglais décrète la peine capitale pour les insurgés (seul un poète, Byron, se bat avec un immense courage contre cette loi infâme). Ils doivent être tués parce qu’ils font peur, ils sont monstrueux : les insurgés prétendent suivre les ordres d’un mystérieux général – ou roi, selon les cas – nommé Ludd : « Sbires, vous pouvez bien le chercher, notre chef… ».
Malgré la répression brutale de ce premier soulèvement, Ludd, roi clownesque et va-nu-pieds, réapparaît sans cesse à la tête de ceux qui n’ont que peu ou rien et qui perçoivent et voient toute forme de vie étrangère à la logique de la machine menacée par le développement des forces de la technologie. En somme, lorsque les opprimés et les opprimées trouvent en ce nom et en ce récit de la fin du XVIIIe siècle un mythe qui, à la manière du Spartacus de Benjamin et Jesi, rompt la continuité de l’histoire, le soi-disant Progrès mené de force par les machines.
K Revue trans-européenne de philosophie et d’arts a pour intention d’explorer, à travers un numéro consacré à Ned Ludd, cette rupture, ce tournant que le luddisme marque dans la tradition révolutionnaire, au sein du mouvement ouvrier qui était en train de naître. Il faut avant tout comprendre si les luttes de type luddiste n’incarnent qu’un simple saut du tigre dans le passé. Les travaux d’E. W. Thompson (rappelons son ouvrage pionnier : The Making of the English Working Class, 1963), tout en corrigeant certaines simplifications marxistes, démontrent que le luddisme représente, avant tout, la défense de ceux qui n’acceptent pas de se laisser dilanier par le laissez-faire capitaliste. Les ouvriers et les ouvrières qui détruisent les machines ne défendent pas seulement leur poste de travail, il s’agit plutôt pour eux de défendre le droit à l’existence de modes de vie, de pensée et de partages qui ont été patiemment construits autour du travail. Ils détruisent pour résister à la destruction (qui est la leur), sans compromis. Dans cette optique, il apparaît également évident que les luttes menées par les luddistes ne visent pas simplement à protéger d’anciennes conditions de travail ; elles préfigurent, au contraire, un refus du travail. Les luddistes (nous étions sur le point d’écrire, figurez-vous, les spartakistes) posent, hier comme aujourd’hui, une question énorme, une interrogation à la Pasolini : qu’est-ce qu’un peuple, comment vit-il, comment ne disparaît-il pas, lorsqu’il n’est pas un Peuple souverain, à une époque dominée par la phase extrême du Capital ?
Pourrions-nous affirmer que le luddisme se présenterait aujourd’hui comme une grève de l’existence ? Ces formes luddistes de désertion seraient-elles, ainsi, capables de désamorcer les machines qui engloutissent nos désirs et nos rêves pour en faire une marchandise comme une autre ? C’est ce que pensait Don DeLillo dans Le Silence : le temps s’arrête, l’écran s’assombrit, le capital tourne à vide. Bien sûr, à l’instar du luddisme historique, cette grève reste l’affaire de ceux qui n’ont rien, c’est-à-dire une forme de lutte contre ceux qui ont tout menée par ceux qui ne possèdent pas et dont la vie peut être brisée par l’introduction d’une machine ou d’une autre, d’un outil à vapeur ou d’un nouveau logiciel.
Thompson démontre que le surgissement du roi Ludd dans l’histoire revêt une signification philosophique bien précise : les révoltes luddistes expriment un besoin irrépressible d’égalité. La destruction des machines est le geste par lequel les vaincus de l’histoire réaffirment leur volonté d’être égaux. Ludd matérialise le spectre qui organise et catalyse ce désir.
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Le numéro que K Revue trans-européenne de philosophie et arts consacre à la figure de Ned Ludd invite à soumettre des propositions qui devraient se concentrer essentiellement sur certains aspects spécifiques.
1) Ned Ludd est l’invention du nom pour les sans nom, pour ceux qu’Arendt appelle la « lie de la terre », ceux que l’Histoire exclut, écrase, éteint. Prononcer le nom de Ned Ludd alors que Ned Ludd n’est plus, s’il a jamais existé, signifie pour les vaincus déchirer le voile de leur histoire faite de domination et d’humiliations, faire irruption dans le théâtre de l’Histoire des vainqueurs. C’est, en d’autres termes, la tentative de construire une mémoire des sans-nom. Il s’agit précisément de configurer, à partir de l’exemple des luddistes, une tradition des opprimés.
2) Le luddisme représente certainement un mouvement très problématique dans l’histoire du marxisme : il matérialise le spectre du Lumpenproletariat. La violence contre les machines révélerait, outre une incompréhension de l’usage de la machine – qui reste un outil, pouvant être employé par le capitalisme mais aussi par ceux qui le combattent –, l’incapacité de la classe ouvrière naissante à se doter d’une discipline, d’un ordre, d’une stratégie. En ce sens, les luttes de type luddiste doivent, selon une logique hégélienne, être dépassées au profit de formes d’organisation de classe plus conscientes. Il s’agit donc d’interroger, dans la perspective du pouvoir destituant, la friction entre marxisme et luddisme.
3) Dans le sillage des études de Thompson, mais aussi de certaines intuitions de la pensée critique marxiste italienne des années 60, ce numéro de K Revue trans-européenne de philosophie et d’arts se propose d’évaluer la portée politique éventuelle des luttes spontanées et immédiates de type luddiste.
4) Luddisme et philosophie : le luddisme peut-il aujourd’hui encore parvenir à configurer une politique possible ? L’hypothèse est que le luddisme représente un problème actuel en raison de son inactualité, à une époque où la machine est partout, où il n’y a plus de temps libre, de temps affranchi de la machine, où, en somme, la machine nous fait en réalité travailler sans cesse, même lorsque nous ne travaillons pas. Le luddisme indique peut-être vraiment qu’il est nécessaire de commencer à philosopher comme le voulait Nietzsche : avec le marteau ! Autrement dit, il s’agit de vérifier la logique luddiste comme une expérience de désertion radicale (Marteau & désertion : détruire la destruction).
5) La colère est généralement discréditée, reléguée à la marge du discours philosophique et même de la sphère publique. Le luddisme, au contraire, démontre que la colère peut être vecteur d’espoir lorsqu’elle remet en cause la violence de l’injustice. Paradoxalement, cette colère que le pouvoir veut reléguer dans le domaine de l’animalité constitue une prise de parole inattendue, l’émergence d’une subjectivité potentiellement politique. Le luddisme est, dans cette perspective, la démonstration de la manière dont un mouvement collectif peut naître d’une dimension existentielle. La colère luddiste ne s’épuise pas, en effet, en une simple forme de haine, car elle est capable de transformer le ressentiment social en une revendication publique pour l’égalité.
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Les propositions devront être envoyées avant le 31 mai 2026 (2500 caractères max.)
À l’adresse : krevuecontact@gmail.com
Si la proposition est acceptée, l’article devra être remis avant le 10 octobre 2026.
Après cette date est prévue l’exclusion automatique de la contribution sélectionnée du numéro de la revue.