Hontes des XXᵉ et XXIᵉ siècles : survivre, agir, se taire face à la barbarie (Castellón, Espagne)
Colloque : 10-12 mai 2027
La honte est traditionnellement analysée par la philosophie morale moderne comme un affect individuel, né de la conscience de soi sous le regard d’autrui et lié à une transgression circonscrite. De Rousseau à Sartre, elle apparaît comme un sentiment régulateur, souvent éducatif, ancré dans la responsabilité personnelle et dans l’espace social restreint de la faute.
Toutefois, l’expérience des violences de masse aux XXᵉ et XXIᵉ siècles – des camps de concentration et d’extermination nazis au génocide cambodgien sous les Khmers rouges et au génocide des Tutsi au Rwanda, en passant par la guerre civile espagnole et sa subséquente dictature ou encore les dictatures militaires en Argentine, au Chili et au Pérou – bouleverse profondément cette conception. À ces tragédies s’ajoutent aujourd’hui les violences commises à Gaza, qui interrogent à nouveau la capacité de l’humanité à se confronter à ses propres crimes. De nombreux survivants ont témoigné d’une honte paradoxale, éprouvée sans faute propre : honte d’avoir survécu quand d’autres sont morts, honte d’appartenir à l’humanité qui a rendu ces crimes possibles, honte devant le monstrueux perpétré par des hommes contre leurs semblables. Cette honte, analysée par Primo Levi, Elie Wiesel ou Jean Améry, excède la culpabilité morale individuelle pour devenir une blessure éthique et anthropologique, à la fois intime et collective.
Parallèlement, une autre figure, longtemps marginalisée dans les discours mémoriels, mérite une attention accrue : celle de la honte éprouvée par les exécutants, les complices, mais aussi par les témoins et les tiers. Il s’agit ici de penser la honte de ceux qui ont participé aux crimes, de ceux qui s’y sont tus ou adaptés, mais également de ceux qui ont refusé d’y prendre part sans parvenir à y résister politiquement, ou encore de ceux qui ont pris la parole après coup pour condamner leur propre pays. Les autobiographies, journaux, correspondances ou récits tardifs d’Allemands, de Cambodgiens, de Rwandais, d’Espagnols, ou encore de ressortissants de pays ayant vécu sous des régimes autoritaires ou collaborateurs – qu’il s’agisse de l’Iran des mollahs, de l’Argentine de la junte, ou du Chili de Pinochet – offrent un matériau précieux pour analyser cette honte mêlée de responsabilité, de dissidence avortée, de culpabilité collective et de faillite morale.
Ce colloque se propose d’explorer la pluralité des expériences de la honte face à la barbarie, dans une perspective interdisciplinaire (philosophie, littérature, linguistique, histoire, études mémorielles, psychologie, sociologie, droit, etc.).
Axes et pistes de recherche (à titre indicatif)
Les propositions pourront notamment s’inscrire dans les axes suivants :
1. La honte face à l’inhumanité des bourreaux : entre soumission et lucidité
La honte comme révélateur de l’asymétrie du pouvoir (prise de conscience de l’absence de réciprocité morale).
La honte comme expérience sensorielle et corporelle (regards, gestes, voix des bourreaux) et son influence sur la mémoire et le témoignage.
La honte comme outil de résistance ou comme obstacle à la rébellion, voire à la reconstruction.
L’écriture de la honte comme exutoire ou comme piège (les journaux intimes, poèmes, mémoires vecteurs de résistance ou de fixation d’une mémoire douloureuse)
La honte comme expérience collective (création de communauté de mémoire : amicales de rescapés, collectifs de famille de disparus) et comme plateforme pour la reconstruction individuelle et collective.
La transmission involontaire (la honte liée aux actes des bourreaux comme courroie de transmission transgénérationnelle : silences familiaux, symptômes psychiques, choix mémoriel).
2. La honte, la responsabilité et l’éthique après la catastrophe
La honte comme affect éthique « pour l’autre ».
Déclinaison de la honte : politique, anthropologique, historique.
Distinction et porosité entre culpabilité juridique, responsabilité morale et honte.
La honte comme moteur d’un jugement moral renouvelé ou, au contraire, comme affect paralysant.
3. La honte des exécutants, des complices et des tiers
Récits et autobiographies d’exécutants ou de collaborateurs confrontés à leur responsabilité.
Honte d’avoir obéi, honte de ne pas avoir su désobéir, honte de la conformité.
Figures de la « non-participation » : refuser de tuer sans parvenir à s’opposer au système.
Honte et dissidence morale : ceux qui ont parlé, écrit, témoigné contre leur pays ou leur régime.
Après-coup mémoriel : honte tardive, honte héritée, honte transmise.
Lien entre la honte et le remord.
Mais aussi l’absence de honte : donneurs d’ordres ou exécutants qui assument leurs exactions les plus barbares par conviction à l’idéologie qui les a légitimées.
4. La honte : comparaisons et prolongements
Comparaisons avec d’autres contextes de violences de masse (colonisation, esclavages, génocides, dictatures).
Représentations de la honte dans la littérature, le cinéma, les arts visuels.
Usages politiques contemporains de la honte collective et de la responsabilité historique.
Place de la justice dans l’appréhension de la honte (pour les victimes et pour les bourreaux).
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Modalités de soumission
Les personnes désirant participer à cet événement devront envoyer avant le 1er juillet 2026 le titre et le résumé de leur communication (250 mots), une courte notice biobibliographique, l’axe dans lequel celle-ci s’inscrit, ainsi que le corpus ou l’approche théorique mobilisée.
Les propositions pourront être envoyées à l’une ou l’autre des adresses susmentionnées en précisant l'objet « Colloque Castellón ». Le comité organisateur fera connaître sa réponse par voie électronique (e-mail) le 31 juillet 2026 au plus tard.
Les communications pourront être présentées en français, en espagnol ou en anglais et ne devront pas dépasser 30 minutes. Toute communication nécessitant un appui technique (PowerPoint, vidéoprojecteur, etc.) devra être signalée.
Après évaluation, les communications feront l’objet d’une mise en ligne dans la e-revue GenObs.
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Inscriptions
Pour le corps enseignant, le coût de l’inscription est de 100 €.
Pour les étudiant.e.s, le coût de l’inscription est de 70 €.
Comité Scientifique :
Antonio Cazorla Sanchez (Trent University, Canada)
Vivianne Chatel (Université de Fribourg, Suisse)
Muriel Paradelle (Université d’Ottawa, Canada)
Catalina Sagarra (Trent University, Canada) : catalinasagarr@trentu.ca
Vicent Sanz Rozalén (Universidad Jaume I, Espagne)