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Appels à contributions
Penser la bêtise (revue Sémiolitté)

Penser la bêtise (revue Sémiolitté)

Publié le par Faculté des lettres - Université de Lausanne (Source : Tariq Oukhadda)

La revue Sémiolitté lance un appel à contributions pour un numéro thématique consacré à la bêtise, notion à la fois fuyante et insaisissable, qui traverse l’histoire des idées, les formes culturelles et les pratiques artistiques.

Souvent associée à l’ignorance, à la répétition mécanique, à la sottise ou à l’absence de jugement, la bêtise est pourtant loin de se réduire à un simple défaut cognitif ou moral. Manque d’intelligence, stupidité, sottise : autant de termes qui lui sont couramment associés. Elle occupe des espaces laissés vacants par l’intelligence et la raison et se manifeste par des discours creux, dénués de fondement, ainsi que par des jugements ineptes. Toutefois, à y regarder de plus près, la bêtise ne signifie pas l’absence de l’esprit — du moins lorsqu’il s’agit de l’Homme — mais bien son mésusage. Dans cette perspective, elle ne renvoie pas à un état informe de l’intelligence, mais à son état difforme.

La bêtise se révèle ainsi non comme un simple manque d’intelligence, mais comme une disposition active visant à neutraliser l’angoisse produite par le sens et par l’altérité. Dans le territoire qu’elle occupe, il est alors possible d’identifier des invariants (Philippe Bourjon, 2010), des lieux où elle se loge et trouve refuge. Le premier est celui de la compulsion de clôture : la bêtise se nourrit de champs de pensée fermés, participant à la construction d’un chez-soi conçu comme un rempart contre toute forme d’étrangeté. Elle ramène ainsi la diversité à l’unité, place le moi au centre du monde et érige la parole imbécile en référence exclusive. À cette clôture, qui annihile toute pensée critique, s’ajoute une dynamique de répétition qui ne cherche pas à conserver le sens, mais à l’évider. En consacrant une logique itérative, la bêtise déconstruit — au sens négatif du terme — toute signification. L’espace commun, marqué au sceau de la vacuité et de la ressemblance, devient dès lors son lieu privilégié.

Dans le même mouvement, la bêtise investit le territoire du mimétisme, celui du spectacle et des apparences. Elle véhicule des propos aisément reproductibles sur le plan formel, indépendamment de leur contenu. On se souvient ici de l’heureuse phrase de Montaigne : « Autant peut faire le sot, celuy qui dit vray, que celuy qui dit faux : car nous sommes sur la maniere, non sur la matiere ». La bêtise apparaît alors comme une affaire de forme autant — sinon plus — que de contenu. L’essentiel n’est pas tant de savoir si ce que nous disons est vrai ou faux que d’interroger ce qui nous fait parler : le doute ou la conviction. En ce sens, la bêtise est en fonction du degré de doute que l’on investit dans sa propre parole. L’imbécile inscrit ainsi ses propos dans des communautés de formes communes : manières de s’exprimer, jugements de valeur, stéréotypes…

Cette conception formelle de la bêtise trouve une belle illustration dans la scène finale de Madame Bovary : face au cadavre d’Emma, Homais et l’abbé Bournisien, pourtant idéologiquement opposés, finissent par se ressembler jusque dans leur ronflement. Flaubert suggère ainsi que, par-delà les divergences de contenu, la bêtise relève d’une même posture discursive figée.

Enfin, la bêtise pourrait se cristalliser dans une attitude de rejet de toute innovation. La bêtise et l’excellence ne font pas bon ménage : là où l’une demeure ouverte au champ du possible, l’autre s’y montre résolument réfractaire. L’innovation menace en effet l’économie du vide propre à la bêtise.

Ces différents aspects, qui structurent une certaine économie de la bêtise, sont susceptibles de résonner dans de nombreux champs disciplinaires des sciences humaines et sociales : littérature, arts, philosophie, psychologie, sociologie, sciences de l’information et de la communication.

En littérature et dans les arts, la bêtise occupe une place de choix. Les auteurs comme Flaubert, Molière, Umberto Eco et Musil mettent en scène des figures incarnant la bêtise : l’idiot, le sot, le bouffon, le crétin, l’imbécile et le fou. L’investissement de cette thématique leur permet de questionner la frontière entre le sérieux et la dérision, la raison et la folie etc. Ces écrits engagent également une réflexion sémiotique sur le langage, les signes, les stéréotypes, les automatismes culturels et les régimes de valeur. Alors, quelles représentations sont faites de la bêtise dans ses différentes facettes, quelles ressources rhétoriques, dispositifs narratifs, dynamiques intertextuelles sont employés pour traiter de cette thématique ? 

En philosophie, la formule de Gilles Deleuze, « la philosophie sert à nuire à la bêtise » (1962), indique d’emblée que la question de la bêtise ne relève ni de l’anecdote ni du simple registre moral, mais qu’elle touche au cœur même de la pensée philosophique. En tant qu’exercice de rationalité, la philosophie s’oppose aux formes de pensée grégaire marquées par la répétition mécanique, le lieu commun et l’absence de distance réflexive. Toutefois, comme le montre Roland Breeur dans Autour de la bêtise, en revisitant notamment Jean-Paul Sartre, Deleuze et Marcel Proust, la bêtise ne saurait être réduite à une simple erreur qu’il suffirait de corriger par la quête de la vérité. Il existe en effet des vérités « bêtes », de par leur rapport appauvri au savoir. La bêtise engage ainsi moins un déficit de connaissance qu’une certaine manière de penser. Dès lors, comment la philosophie conceptualise-t-elle cette disposition imbécile qui ne se confond ni avec l’ignorance ni avec la fausseté ? Quels outils critiques mobilise-t-elle pour en saisir la portée, et en quoi la lutte contre la bêtise conduit-elle à interroger les conditions mêmes d’exercice de la raison et de la pensée critique ?

À l’ère du village planétaire que représentent les réseaux sociaux, la bêtise ne disparaît pas ; elle évolue en forme, en rythme et en ampleur. Ces plateformes offrent un terrain d’observation privilégié pour ce que la philosophie et la littérature avaient déjà pressenti : la bêtise n’est pas simplement une ignorance ou un manque d’esprit, mais une manière de penser, souvent associée à la répétition, à une perte d’immunité de l’esprit face à l’instinct grégaire dominant et à la propagation virale de signes stéréotypés. Les logiques algorithmiques de visibilité qui sous-tendent les plateformes comme Instagram, Facebook, X et TikTok placent au cœur de leur fonctionnement ce qui suscite le plus de réactions et d’émotions, faisant ainsi de la mise en scène du banal et de l’impertinent un élément central. La bêtise s’y manifeste alors sous la forme de slogans simplificateurs, de mèmes réducteurs, de polémiques instantanées. 

L’utilisateur est piégé dans une logique insidieuse : ce qui est le plus visible est automatiquement considéré comme légitime. Ainsi, la bêtise sur les réseaux sociaux ne se limite pas à la désinformation ou à l’ignorance. Elle découle d’un rapport appauvri au langage et au réel : un rapport sans distance, sans lenteur, sans réflexion critique. Elle prospère dans un environnement où la visibilité est synonyme de valeur, la répétition de preuve et l’émotion d’argument.

En intégrant la bêtise au cœur même du langage, Roland Barthes en fait, aux côtés de l’Illisible, une composante structurante et une limite indépassable qui circonscrit le champ du discours : « Ce sont deux diamants (deux “diamants-foudres”) : internissable transparence de la Bêtise ; infrangible opacité de l’Illisible. » (Barthes). D’un côté, « l’internissable transparence de la Bêtise » : un langage trop clair, trop évident, saturé de clichés, qui se donne comme naturel et incontestable. De l’autre, « l’infrangible opacité de l’Illisible » : un discours hermétique, excluant, fermé sur lui-même.

Les réseaux sociaux favorisent généralement le premier pôle. La bêtise y est perçue comme une transparence totale : tout semble immédiatement compréhensible, partageable et assimilable. Le slogan prend le pas sur l’argument, l’image sur l’analyse. La clarté apparente du message — sa simplicité, sa brièveté et son efficacité émotionnelle — dissimule en réalité une pauvreté réflexive. Ce qui l’emporte n’est pas la vérité, mais la forme de discours la plus facilement circulable et partageable.

Ces plateformes favorisent ainsi une forme de discours qui privilégie la circulation rapide au détriment de l’élaboration critique. Cette logique répond à une recherche implicite de confort : comprendre immédiatement, réagir sans délai et partager sans approfondir. Le slogan dispense d’argumenter, l’image évite d’analyser. Dans cet espace, penser devient coûteux, tandis qu’adhérer est simple. Dans ce sens, Roland Barthes nous explique que « La Bêtise n’est pas liée à l’erreur. Toujours triomphante (impossible à vaincre), son triomphe relève d’une force énigmatique : c’est l’être-là tout nu, dans sa splendeur. D’où une terreur et une fascination, celle du cadavre (cadavre de quoi ? -Peut-être de la vérité : la vérité comme morte). La Bêtise ne souffre pas (Bouvard et Pécuchet : plus intelligents, ils souffriraient davantage). Donc, elle est là, obtuse comme la Mort. » (Barthes, 1978) Cette absence de souffrance est essentielle : la pensée critique implique le doute, l’inconfort, la complexité – donc une forme de vulnérabilité. La bêtise numérique, au contraire, se protège derrière la certitude, la réaction immédiate, l’adhésion communautaire. Elle ne doute pas, elle s’affirme haut et fort. Elle ne questionne pas, elle partage sans réfléchir.

Penser cette forme contemporaine de la bêtise revient alors à interroger les conditions mêmes du discours à l’ère numérique : comment maintenir un espace pour la nuance entre la transparence trompeuse de la banalité virale et l’opacité stérile de l’illisible ? Comment préserver une exigence de pensée dans un environnement qui valorise avant tout la réaction et la viralité au détriment de tout autre critère ? Lutter contre la bêtise ne se résume pas à corriger les erreurs factuelles. Cela implique une éthique du langage, une vigilance sémiotique, et la réhabilitation de la lenteur et du doute.  Autrement dit, cela exige une résistance à la fascination pour cette « internissable transparence » qui, sous prétexte d’évidence, menace d’anéantir la complexité du vrai.

Axes de réflexion :

Les propositions pourront notamment s’inscrire dans l’un ou plusieurs des axes suivants :

•            Représentations de la bêtise dans la littérature (roman, poésie, théâtre, essai, bande dessinée, etc.)

•            Figures de l’idiot, du naïf, du simple, du sot, du bouffon ou du clown 

•            Bêtise, langage et clichés : stéréotypes, lieux communs, doxa, automatismes discursifs

•            Bêtise et modernité / postmodernité : ironie, absurdité, non-sens, répétition

•            Bêtise, savoir et pouvoir : critique de l’intellectualisme, anti-intellectualisme, normes de l’intelligence

•            Esthétiques de la bêtise : kitsch, grotesque, trivialité, minimalisme, mauvais goût

•            Bêtise et arts visuels (peinture, photographie, cinéma, arts numériques, performance)

•            Bêtise, jeu et enfance : naïveté, simplicité, primitivisme

•            Approches théoriques et sémiotiques de la bêtise (philosophie, sémiotique, sociocritique, études culturelles)

Bibliographie indicative

-      BARTHES, Roland. L’image. In : COMPAGNON, Antoine (dir.). Prétexte : Roland Barthes. Paris : Union Générale d’Éditions, 1978, p. 298-308. (Collection 10/18, n° 1265). ISBN 2-264-00939-X.

-      BIRNBAUM, Jean. Le courage de la nuance. Seuil, 2021.

-      BOURJON, Philippe, 2010. La bêtise. [en ligne]. 11 septembre 2010. Académie de La Réunion. Disponible à l’adresse : https://www.ac-reunion.fr/media/34263/download [Consulté le 3 février 2026].

-      BREEUR, Roland. Autour de la bêtise. Paris : Classiques Garnier, 2015.

-      CHATER, Nick. The mind is flat: The illusion of mental depth and the improvised mind. Penguin UK, 2018.

-      DELEUZE, Gilles. Nietzsche et la philosophie. Paris:  Presses Universitaires de France, 1962.

-      DERRIDA, Jacques, LISSE, Michel, MALLET, Marie-Louise, et al. Séminaire La bête et le souverain. Paris : Galilée, 2008.

-      MALABOU, Catherine. Métamorphoses de l'intelligence: que faire de leur cerveau bleu?. puf, 2017.

-      MUSIL, Robert. De la bêtise. Éditions Allia, 2000.

-      NIETZSCHE, Friedrich. Par-delà le bien et le mal: prélude à une philosophie de l'avenir. 2006.

-      ROUMIER, Julia. « Penser la bêtise, creuset fécond pour la langue, la littérature et les arts », Acta fabula, vol. 26, n° 6, Notes de lecture, Juin 2025, URL: http://www.fabula.org/revue/document19701.php, page consultée le 30 November 2025. DOI : https://10.58282/acta.19701 

Modalités de soumission

Les propositions d’articles (environ 300 à 500 mots, accompagnées d’une brève notice bio-bibliographique) sont à envoyer conjointement aux adresses suivantes :

semiolitte@gmail.com

said.ouchari@univh2c.ma 

t.oukhadda@umi.ac.ma

Calendrier prévisionnel

•            Date limite de soumission des propositions : 20 mars 2026

•            Notification aux auteur·e·s :  30 mars 2026

•            Remise des articles complets : 01 juillet 2026

•            Parution du numéro : septembre 2026.

Comité de coordination du numéro

OUCHARI Said, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines Ben M’sik, Université Hassan II-Casablanca-Maroc.

OUKHADDA Tariq, Faculté Polydisciplinaire d’Errachidia, Université Moulay Ismaïl, Meknès-Maroc.